Terrorisme et résilience

La scène française a été le témoin engagé en 2015 d’événements orchestrés par le terrorisme dont le retentissement et les implications sont de portée universelle et mondiale. Pour n’offrir aucun créneau à la rhétorique du hasard, le début de l’année 2016 confirmera la logique meurtrière, celle-ci orchestrant les deux massacres bruxellois du 22 mars.

S’il fallait en douter, la terreur, visant  en premier lieu et prioritairement la France a fait la démonstration de sa capacité à attaquer en tous lieux son ennemi, l’Europe et partant l’Occident mécréant. Il apparaît intéressant de tenter de comprendre ces événements à la lumière de deux commentaires prononcés à la suite de l’attentat qui, le 11 septembre 2001, avait frappé les Etats-Unis en détruisant les tours jumelles du World Trade Center. Cela n’est possible qu’en proposant d’admettre l’hypothèse d’un lien d’intention et d’action qui unit, cette année 2001 aux années 2015-2016 et, partant, l’ensemble des faits qui ont marqué cette longue décennie.  Karlheinz Stockhausen (1928 – 2007), le grand chef d’orchestre et compositeur allemand, eut cette réflexion étonnante, détonante quelques jours après le drame new-yorkais : « Ce à quoi nous venons d’assister est la plus grande œuvre d’art réalisée au monde. »

Jusque à ce jour on ne peut pas ne pas être choqué par la distance qui existe entre ce drame qui a tué des citoyens innocents et ce trait iconoclaste. Toutefois il est nécessaire de dépasser l’aspect provocateur, voire sacrilège du propos, pour cerner la pensée de l’auteur au second degré ou comprendre le subliminal du message. Osons le décryptage : Stockhausen, référence musicale de ce dernier siècle, laisse entendre ainsi qu’il reste encore des mots et des sensations appartenant à notre entendement pour décrire l’incroyable événement que nous avons vécu ce 11 septembre 2001. En creux, nous sommes donc invités à méditer sur cet avenir que pourrait nous réserver un prochain événement dont nous n’aurions ni le vocabulaire ni les sensations pour le décrire.

Résister, rétablir, restaurer

Dans le même temps et pour la même circonstance le philosophe français, Jean Baudrillard (1929-2007) écrivait ceci : « Les attentats du 11 septembre doivent  être ressentis comme ‘’ la mère des événements’’ comme ceux à partir desquels l’histoire repart étouffée qu’elle était par des esprits tels que Pangloss. » Pangloss était ce professeur, important personnage du roman ‘’ Candide’’ de Voltaire, roman dont l’ensemble du message est si actuel à ce jour. Pour Pangloss, on était à la fin de l’histoire, à savoir qu’il n’y avait plus rien à voir. Ce concept a durablement marqué l’évolution intellectuelle de l’humanité si l’on en croit les personnages importants qui l’ont prôné : Hegel, Marx, Kojève, Aron, Fukuyama. Le terrorisme, selon Baudrillard, doit nous contraindre à repenser notre présent et notre histoire.

New York 2001, Paris janvier et novembre 2015, Bruxelles mars 2016, événements qui sont liés par un chemin critique tant par la volonté qui a guidé ces événements que par les conséquences qui en ont découlé. Dans l’esprit du propos de Stockhausen, la grande décennie World Trade Center – Bataclan a apporté son lot continu de malheurs et de surprises dont le degré n’a pas fondamentalement entamé l’entendement et l’ordonnancement des civilisations qui étaient visées. Qu’on en juge !

Les tours jumelles du World Trade Center dont nous gardons en mémoire les ruines fumantes ont été remplacées par une tour solitaire reprenant le même nom. Cette tour fait 541 mètres, c’est-à-dire qu’elle est la plus haute tour du monde occidental. Mais 541 mètres c’est aussi 1776 pieds, dont le chiffre correspond à l’année de l’indépendance étatsunienne ; symbole de la pérennité de l’acte de naissance et du message de ce Nouveau Monde. L’Amérique ne cache pas que cette renaissance du World Trade Center est dédiée à la finance nationale et internationale : symbole de la puissance économique intacte. Enfin un bateau de guerre américain a été construit avec l’acier fondu de ce qui restait des tours jumelles après la catastrophe. Le symbole prométhéen de la percussion des mythes d’Icare et de Babel renaît de ses cendres sous forme d’arche de Noé ; d’Armageddon au jardin terrestre du début des temps.

L’empire américain et tout l’Occident à sa suite font ainsi une formidable démonstration de force en trois temps caractéristiques : résister, rétablir, restaurer.

Cette séquence a un nom, celui d’une discipline indispensable aujourd’hui en notre monde globalisé, mondialisé et violent : résilience.

Pour être complet et fidèle à l’esprit qui a guidé les visionnaires qui ont formaté cette discipline – qui n’était au départ qu’une gestion de crise – il faut rajouter une étape qui précède les trois autres : l’anticipation, qui confère à cette discipline son caractère dynamique et réactif. Force est de constater que, sans cette étape d’anticipation globale, conçue en prévision de l’événement contraire, les pompiers de New York, la population américaine, le gouvernement étatsunien n’auraient pas pu montrer au monde cette phase spectaculaire et dominatrice de la reconstruction-restauration. Mais, la phase dite de restauration décrite précédemment donne des indices de compréhension permettant de saisir le fondement intime et le surmoi collectif étasunien qui ont  permis à ce pays de sortir plus fort qu’avant l’événement : « Tout ce qui ne me tue pas, me rend plus fort », Nietzsche.

La panoplie de sortie de la crise américaine a été fondamentalement offensive tant sur les plans économiques (construction d’un centre d’affaires encore plus grand), que sur le plan guerrier (réalisation du bateau de guerre). Ce constat permet de se poser la question de savoir si le vrai moteur de cette anticipation-résistance étasunienne n’a pas été le poids des avantages acquis de la société moderne que l’Occident a façonnés et auxquels celui-ci n’est nullement prêt à renoncer. Avec le recul d’une décennie et de la réflexion qui l’a accompagnée, il est permis de tester aujourd’hui cette hypothèse fondamentalement matérialiste. En effet la question est à présent de savoir si ce ressort mécanique conserve toute sa pertinence et son efficacité aux fins de préparer cette anticipation qui permettra un jour prochain de faire face et de résister aux conséquences d’une attaque beaucoup plus sombre, voire apocalyptique. C’est le sens de l’interrogation de Stockhausen. Pour achever la description de ce mauvais coup probable à venir, il convient de le situer au plus mal dans le cadre d’une confusion du naturel et de l’artificiel.

En clair, dans cette perspective il faut craindre autant les conséquences d’une catastrophe naturelle que celles des inventions humaines pour détruire son prochain, ou les deux à la fois.

Le ressort futur sera moral et spirituel

 

Certes, prévoir de telles éventualités ne signifie pas acter la fin de l’histoire. L’individu, le groupe, la société ont un devoir de préparation et de résistance au traumatisme. La longue et lointaine évolution de l’humanité s’est toujours déclinée dans un effort asymptotique vers l’équilibre. C’est ainsi, selon René Girard, que  les premières sociétés se sont organisées à partir de règles (religion) archaïques qui ont permis de choisir ensemble la victime, bouc émissaire, pour éviter le meurtre inconsidéré entre tous. Mais, en ce vingt et unième siècle bien entamé il est primordial de se poser la question de savoir si un retour à l’équilibre pour les sociétés humaines peut encore être envisagé  à partir des seules techniques et expertises opérationnelle modernes.  La réponse ne peut être affirmative et l’on pressent que le ressort futur sera aussi, et tout d’abord moral et spirituel. Le psychiatre Michel Grappe qui a été mobilisé auprès des victimes de novembre 2015 à Paris définit ce ressort individuel à construire comme un  ‘’ MOI fort et mature’’.

Le détour américain était nécessaire pour alimenter cette réflexion globale sur la violence  d’aujourd’hui, sachant la corrélation évidente qui lie les événements américains et européens.

En effet l’attentat du 11 septembre 2001 était annoncé par ce que l’on appelle communément des signaux faibles qui n’ont pas été décryptés en temps réel par les  services et gouvernances.

Le premier signal fut en mars 2001 la destruction en Afghanistan par les Talibans des Bouddhas de Bâmiyân ; atteinte à la culture et aux croyances de l’autre. Le second signal fut l’assassinat du Commandant Massoud le 9 septembre 2001. Ces signaux faibles (pour l’Occident) étaient les éléments précurseurs de ce qui allait être le point d’orgue de cette campagne terroriste, à savoir une attaque au cœur même de l’empire en utilisant les propres ressources de cet empire (techniques, logistique, avions, vulnérabilités…).

Le 7 janvier 2015 la France est elle-même atteinte par un double attentat meurtrier et sauvage contre les journalistes de Charlie Hebdo et la communauté juive de Paris : 17 tués et une vingtaine de blessés.

L’esprit de ces attaques est à comparer avec celui qui a présidé à l’assassinat du Commandant Massoud et la destruction des Bouddhas.

En effet c’est moins la France qui est visée que cette liberté d’expression de l’Occident. La France est châtiée car, plus amoureuse de la liberté que d’autres, elle autorise le sacrilège. C’est moins la France qui est visée que cette autre liberté qui permet à la communauté juive, comme toutes autres communautés d’ailleurs, d’exister et de s‘épanouir dans un cadre « démocratique et républicain » honni. La France est la scène de crime choisie par les commanditaires barbares au motif de la présence sur son territoire de l’ensemble des cibles symboliques, et aussi par la facilité pour les régler en mobilisant sur place des tueurs autochtones prêts au passage à l’acte. Les attentats bruxellois de mars 2016 relèvent géo-stratégiquement de la scène parisienne. Les métropoles de Paris et Bruxelles sont des banlieues miroirs pour l’une et l’autre capitale. La menace est aujourd’hui géographiquement indifférenciée.

Que dire de la résistance nationale à ce traumatisme ? Une observation objective des événements fait apparaître  un certain nombre de lacunes et négligences qui ont permis le plein avènement du drame. Ce constat aurait dû déboucher sur  un impitoyable et immédiat examen de conscience et l’application immédiate du train de mesures qui va avec. Cette phase a pratiquement été occultée par un phénomène improbable de résilience collective. Le monde entier a témoigné de sa solidarité et de sa compassion envers la France blessée et touchée dans ses valeurs universelles en janvier 2015. « Je suis Charlie » a fait le tour du monde et est devenu à ce jour une référence culturelle de résistance. En France dans les jours qui ont suivi ce 7 janvier 2015, quatre millions de personnes ont manifesté en communion nationale. Le 11 janvier 2005, 44 chefs d’Etat ont défilé en fraternité internationale au pas d’une marche républicaine, accompagnée en province  par un nouveau flux populaire de un million cinq cent mille français. La nation attaquée, blessée s’est retrouvée par la magie de l’électrochoc, unie, fière, soutenue et plus forte. C’est pourquoi l’on peut affirmer que dans l’après ‘’ Charlie-Cascher’’ la résilience nationale s’est nourrie fondamentalement, voire exclusivement de ferveur populaire, des valeurs républicaines revisitées, de solidarité internationale ce qui a fait considérer les mesures techniques à adopter comme secondaires. La reconstruction sociétale a été spectaculaire et témoigne d’un authentique potentiel en ressources morales du pays. Toutefois cette étape grandiose a signé la fin de la séquence de prise de conscience et de prise en compte du danger par les responsables.

Ce n’est pas offenser la gouvernance du pays que dire que celle-ci a surfé sur cette embellie d’unité nationale pour s’en tenir à la seule énumération des mesures à prendre sans vraiment créer les conditions de leur application sans délai. Il est clair que le potentiel technique, administratif et opérationnel national n’a pas failli puisqu’après le temps de la surprise et du chaos tous les compteurs sont revenus à la normale. Mais sommes-nous certains que toutes les leçons de l’événement de janvier ont été bien prises en considération et dans le temps court pour répondre aux exigences de l’étape ‘’anticipation’’ ?

La réponse à cette dernière question est en partie donnée dans le nouveau séisme qui est venu secouer la France au cœur de Paris le 13 novembre 2015 avec en prime les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016. Certes la France n’aurait pas pu éviter sur son sol l’attaque de ce commando décidé et suicidaire. Mais la France aurait-elle pu limiter la portée de l’attaque si l’avertissement de janvier s’était traduit par des mesures très concrètes ? Le 13 novembre 2015 six attaques en banlieue et Paris feront 130 morts et 352 blessés.

Le terrorisme est la mère de tous les événements disait Jean Baudrillard : Charlie hebdo, stade de France, Bataclan, Bruxelles. Pour une observation globale de la situation il convient de  replacer cette funeste date du 13 novembre 2015 dans le contexte général de la décennie. L’assassinat de Massoud, la destruction des Bouddhas de Bâmiyân annonçaient le 11 septembre 2001.

Les attentats de janvier 2015 contre Charlie hebdo et la communauté juive de Paris annonçaient l’attaque multiple du 13 novembre 2015 à Paris et sa réplique à Bruxelles le 22mars 2016.

A l’instar du 11 septembre 2001 la France est victime d’un acte de guerre en plein cœur de sa capitale, un « Pearl Harbour » commentera la presse chinoise. Toutefois certaines particularités du passage à l’acte parisien et belge diffèrent du modus operandi américain. Lors de l’attentat de New York ce sont des étrangers qui se saisissent de la modernité étasunienne pour la retourner contre son créateur. A Paris et Bruxelles ce sont des français, des belges, des européens qui affrontent en commando leurs propres peuples, leurs concitoyens, les armes à la main en se servant impunément de l’infrastructure, de la logistique, des réseaux d’un territoire qu’ils connaissent trop bien. Mais la cible choisie, le modus operandi des terroristes donnent une autre version dramatique et tragique du passage à l’acte . Ce sont les bons peuples français et belges (tous coupables) qui vont payer le prix (bouc émissaire) et par la plus vile des méthodes, abattage et carnage. C’est une scène de guerre syrienne imposée à la France, à la Belgique, à l’Europe, à l’Occident. Certes l’organisation de ces attentats a suscité beaucoup d’interrogations chez un grand nombre de commentateurs qui ont noté plus de désordres et d’improvisations dans l’acte que de tactique. Cela serait une erreur de penser qu’il n’y a pas d’intelligence derrière ces attentats. Tout est symbole dans ce 13 novembre funeste à Paris ; le onzième arrondissement de Paris, la population modeste mais festive en fin de semaine, le match de football, le concert décadent (pour les terroristes), la mécréance, l’horreur à répandre chez le commanditaire des bombardements, le défi à l’arrogance occidentale et aussi le mécanisme de stigmatisation d’une partie de la société aux fins de consolider le terreau terroriste local, etc… Le cas de figure de l’atteinte à nos libertés qui avaient mobilisé quatre millions de compatriotes dans la rue est dépassé. Nous entrons dans la sidération, dans le malheur et la peur qui nous concernent tous (’’mes enfants, des parents, des amis auraient pu être à ce funeste concert’’). On peut résumer cette sidération par cette photo, diffusée dans la presse montrant un policier effondré dans les bras de son collègue. Daesch a diffusé cette photo  pour verbaliser son succès et signer sa victoire .Mais quelle victoire ?

Le terrorisme s’attaque à la résilience de la nation

 

Il est manifeste que le principal symbole visé était la capacité de la France puis de la Belgique à se relever. La photo inspire l’idée d’un pays  effondré. Ce constat est très important. Il  permet d’affirmer que dans cette montée aux extrêmes des forces terroristes contre la France ce 13 novembre 2015, puis contre la Belgique le 22 mars 2016 l’objectif majeur ciblé  a été de s’attaquer à la résilience de la Nation. A contrario, la résilience d’un pays est une arme majeure sans laquelle il ne peut y avoir de résistance et de reconquête : un  pilier fondamental du système de Défense d’une Nation, un avantage stratégique quand elle est assumée. Le traumatisme a touché le citoyen. C’est ce peuple de France, rassemblé dans la rue en janvier 2015 qui était visé. Mais ce peuple a parfaitement compris le message.  Brutus tue César mais uniquement César. Aujourd’hui ce n’est pas le Président de la République ou le roi des belges qui est visé, mais son électeur, celui qui accepte de participer à une vie sociétale ‘’ mécréante’’. Ces éléments apportent un nouvel éclairage sur l’hostilité dont la France et l’Occident sont l’objet. Le World Trade Center était un centre d’affaires international, pur symbole du capitalisme occidental, ce pourquoi il fut puni. Le onzième arrondissement ne représente pas la puissance occidentale économique ou guerrière. Cet arrondissement comme le métro de Bruxelles est représentatif du peuple ordinaire et laborieux, de l’électeur, de l’arbitre majeur du jeu démocratique. C’est lui, le peuple, l’acteur principal et fondamental de la résilience.

Le processus de sortie de crise en novembre 2015 deviendra dès lors totalement différent de celui qui avait mobilisé la France en janvier de la même année.

La France meurtrie, sidérée, compatissante et en colère va modifier son algorithme de retour à l’équilibre en le déclinant en trois parties : l’humain, l’autorité, l’avenir.

En ce qui concerne l’humain, l’horreur est vécue par les victimes mais partagée par l’ensemble de la population. Cette horreur eut été à son paroxysme si les phases techniques du ressort de la puissance publique, résistance et récupération avaient failli. Malgré certaines imperfections les services concernées par le séisme ont fonctionné et apporté une réponse française. Les forces de l’ordre ont récupéré le terrain perdu et éliminé la menace. Les secours, les pompiers, le service de santé, les Armées ont été à la hauteur de l’événement faisant montre d’un total professionnalisme forgé à l’aune d’une remarquable phase d’anticipation (plan blanc). L’aspect d’unité nationale de la séquence-secours est à noter dans l’implication immédiate du service de santé des Armées .La médecine  militaire, dans son centre hospitalier de Begin à Saint-Mandé  a reçu et soigné 31 blessés dit ‘’ balistiques’’. Un témoignage d’une infirmière militaire est particulièrement significatif de l’ambiance. Celle-ci qui a servi dans le cadre des opérations extérieures de la France dans des conditions difficiles est profondément horrifiée de voir les dégâts de la guerre atteindre le sanctuaire national et frapper le voisin désarmé. A l’Ecole militaire seront regroupés tous les services de santé dotés de cellules de soutien psychologique pour venir en aide aux familles éprouvées et plus globalement pour témoigner de la prise en compte officielle et nationale de l’ensemble des conséquences du traumatisme. Ce temps de rééquilibrage sociétal a été accompagné par la même solidarité nationale qu’en janvier 2015 mais avec une expression différente, faite de ferveur, de recueillement, de gravité, de silence, de pitié, de pensées et prières. Un ecclésiastique suisse qui s’était rendu spécialement à Paris pour rendre hommage aux victimes de l’attentat disait dans son homélie de l’office qui suivit son retour au pays :  « J’ai été ému par toutes ces manifestations de solidarité, et ces témoignages de soutien dont aucun n’était porteur de haine. » Ce 13 novembre parisien a initié une prise de conscience nouvelle et importante qui relève des enseignements dont Jean Baudrillard disait qu’ils pouvaient être inspirés par les conséquences du terrorisme. La même analyse est à porter sur les conséquences des attentats de Bruxelles de mars 2016.

Dans la suite donnée au treize novembre 2015 la résilience populaire française s’est manifestée comme dans les précédents événements de la décennie, World Trade Center et Charlie-Cascher. Mais le fondement qui conduit à cette résilience a évolué vers encore plus de spontanéité, de maturité voire de pureté ce qui le fait apparaître plus solide et référent que celui qui sous-tend la réaction de la gouvernance.

Dans les années 1980 je me trouvais dans une partie du Liban plus particulièrement touchée par les conflits à répétition. Un officiel syrien qui faisait partie de la délégation fit cette remarque ;      » …on détruit le jour la maison de ce libanais, qui, la nuit venue  la reconstruit…. » Force est de constater que le terrorisme a compris que la résilience populaire est plus solide que la résilience institutionnelle ; c’est une arme, le dernier rempart à faire sauter pour mettre un pays à genou et lui dicter sa volonté. C’est tellement vrai et tellement évident à constater dans la sophistication du modus operandi terroriste de ce treize novembre parisien. En effet, le carnage désordonné mais meurtrier a été exécuté par de jeunes « européens »  au sacrifice de leur vie.  Leur acte impose subrepticement à l’homme de la rue une autre vision de la Nation à laquelle il appartient, une autre vision du vivre ensemble. Autre vision, car la menace devient diffuse puisqu’elle  conduit à redouter que le prochain passant croisé, le voisin, le passager du transport en commun  peut être celui qui va vous tuer. Se construit aussi l’idée d’un réservoir national de compatriotes dangereux, idée qui est propagée pour miner l’appartenance du citoyen normal à la communauté et introduire la perte de confiance dans le système : illustration par la photo du policier effondré dans le bras de son collègue.

Dans le domaine de l’autorité, l’événement a aussi fait apparaître l’absence de mise en application des mesures qui avaient été annoncées comme nécessaires pour faire suite aux attentats de janvier 2015. Cette phase reportée a affecté durablement la séquence anticipation qui aurait été de nature à mieux appréhender  l’événement de novembre à Paris puis celui de Bruxelles. La leçon de novembre 2015 a effacé tout artifice ou argument administratifs pour différer à nouveau des mesures déjà réclamées et réputées indispensables dès janvier 2015. Du classique en gouvernance. En effet Le monde politique est toujours à l’affût de la bonne fenêtre de tir qui lui permet de prendre des décisions difficiles, rendues brusquement réalisables par la magie de  l’impatience populaire.

Illustration : 14 novembre 2015 le Président de la République  française déclare l’état d’urgence. Dans le cadre solennel  de la salle des Congrès de Versailles le Président de la République rassemble l’ensemble des représentants de la Nation et annonce, enfin, des mesures importantes inhérentes  à la posture nationale de la lutte antiterroriste. Le Président confirme une réponse militaire forte en cours d’exécution contre l’Etat islamique au motif de l’état de guerre dans lequel  le pays se trouve malgré lui. Le Président annonce une révision constitutionnelle, l’augmentation significative des effectifs des forces de l’ordre et de la Justice,  la création d’une Garde nationale,  un renforcement des réservistes et la proposition de déchéance de nationalité pour les binationaux reconnus terroristes sur le plan intérieur. Enfin le Président renonce à toutes les décisions récentes de diminution d’effectifs des Armées, leur reconnaissant  ainsi un rôle primordial  dans la lutte antiterroriste. Il est clair qu’ainsi, dans le temps très court de la sidération, la classe politique s’identifie à son peuple, à son électeur et apporte une réponse immédiate et inédite à ses aspirations. Les conditions d’une anticipation dans le sens de la constitution d’un arsenal technique, administratif et juridique sont en place et à la disposition sans contestation de la gouvernance. Le politique grâce à la clairvoyance populaire peut entamer son travail complet de résilience.

L’effet terroriste, selon jean Baudrillard nous incite à ne pas croire qu’il n y a plus rien à voir. A contrario le philosophe nous invite à réfléchir, à réagir, à corriger, à changer sauf à ne pas vouloir prendre  le pas sur l’avenir. Sa réflexion est  surtout morale et spirituelle. L’étude dans la décennie de ces trois événements majeurs, le World Trade Center, Charlie-Cascher, Paris-Bataclan-Bruxelles nous apprend le rôle central du peuple tant comme cible que comme acteur central résilient. Elle pose le problème de la dimension morale et spirituelle  d’une Nation, et d’un peuple, indispensable aujourd’hui dans le processus de résistance aux chocs majeurs. Il est acquis que les avantages et les conforts atteints par le monde occidental constituent à ce jour un pan important de sa capacité à résister. Mais sera-ce suffisant ? Stockhausen et Baudrillard nous ont laissé entendre que cela (confort occidental) n’est pas crédible pour faire face aux coups à venir ?

Comprendre l’engagement terroriste

L’événement du 13 novembre nous conduit à penser que l’avantage matérialiste  n’est pas le rempart infranchissable. La preuve ? Attardons-nous un instant sur la motivation de ces jeunes gens issus de nos sociétés, que nous avons croisés, qui vont servir au loin une cause insensée et  reviennent nous visiter pour nous dévaster. Ils se veulent djihadistes  et sujets d’un nouvel Etat modèle qu’ils appellent Etat islamique ou communément Daesch. L’année 2015 a été particulièrement difficile pour cet Etat islamique sans pour autant affecter le nombre de candidats internationaux au Djihad. En effet en 2015 les effectifs de ce type de djihadistes ont doublé. Ils étaient 12000 en juin 2014. Ils sont entre 27000 et 31000 en fin d’année 2015. Les djihadistes européens sont aussi deux fois plus nombreux dans cette période atteignant les 5000 combattants dont 1700 français.

A ces chiffres il faut ajouter ceux encore plus conséquents des sympathisants et des soutiens restés aux pays d’origine. Que faut-il comprendre de ces engagements de folie ? Sont-ils vraiment fous ou quel est ce ressort insensé et improbable qui les motive ? La mort n’a aucune importance pour eux puisqu’elle les conduit dans leur paradis. Ces révolutionnaires religieux ont un avantage sur nos anarchistes du vingtième siècle qui, eux, n’avaient pas de paradis égalitaire à espérer en cas de mort violente. Certes on peut faire le constat du rôle de ce radicalisme religieux redoutable qui motive l’énergie et la détermination de cette jeunesse, mais il faut un terreau pour qu’il prospère. Sans justifier en quoi que ce soit le bien fondé de leurs exactions, il faut reconnaître l’absolu de leurs discours, leur engagement total pour la cause et leur recherche d’un nouveau monde parfait. Ce potentiel énergétique ne peut pas ne pas nous interpeller.  Quid de notre propre radicalité pour défendre nos valeurs dites universelles ? Ces djihadistes utilisent intelligemment les processus du monde moderne pour les retourner contre lui aux fins de sa destruction. C’est le cas d’une cyber guerre terroriste parfaitement maîtrisée. C’est le cas de la résilience occidentale que les djihadistes ont attaqué de front au second degré en pratiquant ce que nous pourrons appeler la rétro-résilience (leur propre résilience). Un des objectifs des attentats particulièrement celui du treize novembre 2015 était de faire oublier les revers militaires  de Daesch des derniers mois en Syrie et Irak et de montrer que l’Etat islamique était capable d’intervenir dans le monde entier, d’où l’universalité de son combat et de sa cause. Un autre objectif tout aussi important était de promouvoir le recrutement de nouveaux djihadistes, et de favoriser le passage à l’acte (contre l’ennemi proche) des sympathisants, citoyens ordinaires enfouis dans le terreau occidental. Enfin chaque attentat est l’occasion pour ce camp d’expliquer pourquoi il refuse le mode de vie occidental et pourquoi il promeut un monde rude, pur et idéal, arguments parfaitement recevables par les déçus et frustrés des civilisations dans lesquelles ils vivent. Le Philosophe français Michel Onfray dit ceci à propos de ce qui peut motiver un jeune à partir pour le djihad  : « la kalachnikov devient le rêve ultime, la toute-puissance devant laquelle tout le monde obéit. » Il poursuit l’analyse avec ceci : « au drapeau national on substitue le drapeau islamique … qu’il honore. » Michel Onfray remarque aussi que l’autorité démonétisée de nos systèmes démocratiques est rejetée au profit de la terrible et impitoyable ‘ autorité terroriste ‘’ qui plaît et rassure. Au djihadiste il est dit d’emblée : »Tu vas fermer ta gueule, tu vas obéir et tu vas faire ce que l’on te dit de faire. » Le philosophe termine par cette sentence : « si le djihadiste avait eu tout cela avant il n’aurait pas eu besoin du djihad pour s’épanouir. »

Encore une fois il ne faut pas hésiter à se poser la question concernant l’attractivité et la pertinence des valeurs de nos sociétés à l’aune des rejets radicaux qu’elle suscite. Ce qui pose la question de savoir si, à ce jour, nos gouvernances sont capables d’aller au-delà de la résilience technique qu’elles maîtrisent bon an, mal an, pour faire montre d’une forte résilience morale qui, jusqu’ici ne s’est vraiment manifestée  que dans la force immanente du peuple.

Nos sociétés, nos démocraties, nos cultures ont l’obligation de rentrer dans ce temps du temps d’après dans lequel seul un puissant ressort moral et spirituel sera en mesure d’affronter les doctrines et les radicalités.

Nous ne sommes pas encore parvenus dans le temps de la guerre des civilisations entre elles. A l’instar de ce vingtième siècle qui a connu la marxisation de la radicalité, nous sommes à présent dans le temps de l’islamisation de la radicalité (définition du Professeur Olivier ROY). Cette radicalité capte aujourd’hui et mutualise toutes les frustrations y compris celles de ces jeunes gens  candidats au djihad dont certains ont toutefois pour unique culture de référence ‘’L’islam pour les nuls’’. Fait nouveau, cette radicalité s’identifie à un territoire moyen-orientale auquel elle impose une loi unique, primitive et impérieuse. Cette radicalité islamisée n’est pas une civilisation, tout au plus un ordre. En revanche elle décrète toute autre civilisation comme son ennemi, puisque dans sa doctrine elle est vouée à la conquête du monde. Ce monde qui n’est pas encore à elle (la radicalité islamique) doit disparaître ou se soumettre sachant que son eschatologie (concept de la fin du monde) est liée à l’avènement de la conversion de l’humanité à sa radicalité. Tout ceci doit obséder nos réflexions, nos hypothèses et nourrir nos anticipations. Nos sociétés ont acquis une bonne maîtrise des systèmes de résistance militaire, administrative et judiciaire, mais sont en déficit de subjectivités appelées force, espoir, devenir, idéal. Dès lors il ne semble pas que l’on puisse échapper à devoir prioriser ce chantier intérieur français (et aussi belge et européen) et à en faire un objectif majeur. Quel chantier ?

 Il n’est plus possible d’imaginer que cette jeunesse nous échappe corps et bien pour de faux dieux. Il nous appartient de trouver en nous-même par l’histoire, la culture, les connaissances et la démocratie les moyens d’endiguer ce radicalisme qui nous a infiltrés en dévoyant une partie de la population. Ce projet est possible  si l’ensemble des valeurs que nous proposons est séduisant, enthousiasmant, de nature à sortir une jeunesse de ses frustrations et de la canaliser vers un idéal, vers le mieux et l’unité de la communauté nationale. Il n’est plus possible de laisser circuler et se propager ces théories radicalisées et le recrutement qui les accompagne  sauf à vouloir une communauté de parents, d’amis et de sympathisants être stigmatisée, communauté qui entretiendra naturellement son hostilité  à la société qui la rejette et qui assurera la pérennité du courant en forces vives  vers la radicalité extrême et le passage à l’acte.

L’urgence, après avoir constaté les premières fissures sociétales éclairées par l’acte terroriste est de prévenir la fracture sociale.

Jean Marie Guéhenno considère qu’il importe au plus vite de « prévenir la fragmentation destructive des sociétés multiculturelles occidentales. » En clair, dans le cadre de cette phase post treize novembre (et mars 2016) l’urgence anticipative pour renforcer la résilience nationale et européenne est de mettre tous les moyens disponibles, économiques, militaires, culturels  contre cette radicalité funeste. L’indicateur, le baromètre qui nous permettront de juger de l’intensité et de l’efficacité de notre effort de rétablissement national, de notre capacité à proposer un idéal supérieur sera jugé à l’aune de l’inversion ‘’ chiffrée’’ du nombre de nos jeunes djihadistes ou sympathisants. Il est clair que l’enjeu n’est pas que technique, que financier, qu’économique. L’enjeu est moral et spirituel. Pouvons – nous le mener avec nos seules ressources ? Peut-être pas !  Limites de la démocratie occidentale. Alors pour le réussir il sera nécessaire de faire appel avec humilité à d’autres forces morales et culturelles complémentaires de nos propres forces et l’enjeu deviendra alors fondamentalement humaniste et universel. Quelles forces extérieures ? Elles sont multiples. Un exemple parmi d’autres pris dans le grand espace de la francophonie. Dans un hebdomadaire récent la question suivante est posée par un  journaliste à un chef d’Etat africain : « puissamment enraciné ici, l’Islam confrérique prémunirait votre pays contre les dérives radicales. Cet atout n’est-il pas surestimé ? » La réponse du chef d’Etat est claire, instructive, à méditer : « c’est une réalité absolue. La quasi-totalité des musulmans se retrouvent au sein des confréries…On y pratique un Islam de tolérance, fondé sur  les enseignements des Soufis et qui oppose un véritable rideau aux influences externes et lointaines. »

Comme Blaise Pascal l’avait déjà pressenti en visionnaire : » nous sommes dans le temps de l’affrontement de la violence et de la vérité. »

Jean-Louis Esquivie
Général (2e section) de gendarmerie