Où va la droite ?

La science politique a depuis longtemps établi que seule une série de défaites électorales peut conduire des partis politiques à changer. Après l’échec de Nicolas Sarkozy en 2012 puis celui de François Fillon en 2017, la droite a bien traversé une mauvaise série électorale. Faisons donc le pari qu’elle va se transformer. 

Elle est déjà confrontée à de lourds défis stratégiques à propos de son positionnement idéologique et de ses alliances électorales. Les tensions internes résultent des réponses divergentes qu’apportent à ces questions différents groupes au sein de Républicains. Où va la droite ? Va-t-telle se rapprocher d’Emmanuel Macron ou de Marine Le Pen ? Va-t-elle poursuivre son mouvement de droitisation en élisant Laurent Wauquiez à la tête du parti en décembre 2017 ? Et dès lors, va-t-elle se fragmenter ou rester unie ?

Le traumatisme de la défaite

« La droite a perdu l’imperdable » ? Gérald Darmanin, Le Parisien, 23 avril 2017.

2017 restera comme une défaite particulièrement cuisante dans l’histoire de la droite française. L’élimination du second tour de François Fillon avec un score de 20,01 %, à peine supérieur à celui de Jean-Luc Mélenchon (tableau 1) est d’abord une surprise après son remarquable, et lui aussi imprévisible, succès dans la phase de pré-sélection des primaires ouvertes de la droite et du centre. Devançant très largement Alain Juppé (28,6 %) et éliminant Nicolas Sarkozy (20,7 %), il avait recueilli 44,1 % des suffrages au premier tour et 66,5 % au second tour lors d’élections très mobilisatrices (au premier tour, 4 298 097 électeurs étaient allés aux urnes, 4 404 812 au second tour).

Tableau 1 – La droite au premier tour des élections présidentielles (en %)

La droite au premier tour de l'élection présidentielle
(1) Score de Jean Lassalle. (2) En 2007, Philippe de Villiers (MPF), en 2012 et 2017, Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France). (3) Cumul du score d’Alain Madelin (3,9 %) et de Christine Boutin (1,2 %).

Pire, l’échec de la présidentielle s’est répété aux législatives qui n’ont pas permis de rééquilibrer le rapport de forces alors même que les leaders LR projetaient d’imposer une cohabitation à Emmanuel Macron. Avec un score de 22,23 % au premier tour, la droite recueille son plus mauvais score depuis sa refondation et la création en 2002 de l’UMP (tableau 2).

Tableau 2 – La droite aux élections législatives 2002-2017

La droite aux élections législatives 2002-2017

Le large succès de François Fillon au premier tour de la primaire s’explique par sa capacité à rassembler la diversité des droites comme en témoigne la répartition géographique très équilibrée du vote Fillon sur l’ensemble du territoire. Inversement, Alain Juppé a pu bénéficier du soutien d’une petite minorité de gauche qui a participé à ces primaires pour tenter de le favoriser. Une enquête pré-primaires évalue le nombre « d’infiltrés »1 à environ 20 % dont 10 % étaient issus de la gauche et 10 % du FN. Les premiers auraient choisi massivement Alain Juppé (70 % de vote pour A. Juppé chez les sympathisants de gauche participant à la primaire) ; les seconds auraient été plus divisés entre Nicolas Sarkozy (34 %), Alain Juppé (25 %) et Bruno Le Maire (17 %). L’analyse géographique confirme d’ailleurs ce constat puisqu’elle montre l’existence d’une corrélation entre le vote Juppé au premier tour de la primaire et le vote de gauche aux élections présidentielles de 2007 et 2012. En bref, les résultats des primaires attestaient à la fois de l’échec d’Alain Juppé dans sa tentative de mobiliser les sympathisants de droite autour du centre-droit et de l’échec de Nicolas Sarkozy dans l’affirmation de ce que l’on a coutume d’appeler la « ligne Buisson » pour désigner la stratégie de droitisation sur les thèmes identitaires empruntés au FN.

La réussite des primaires n’a pu être renouvelée au premier tour de l’élection présidentielle de 2017. Dans l’ensemble, la structuration du vote Fillon en 2017 reproduit celle du vote Sarkozy en 2012. Mais si la structure reste la même, le niveau a fortement baissé (- 7 points) : plus d’un quart des électeurs de Sarkozy en 2012 n’ont pas voté pour François Fillon en 20172. La démobilisation autour de François Fillon s’explique par les positions très libérales qu’il a adoptées (l’effritement s’amorce avant l’émergence des scandales dans la campagne) et par les « affaires » : « l’affaire Pénélope » et la révélation des cadeaux dispendieux dont il a bénéficié (achat de costume de luxe). Elles fragilisent d’autant plus fortement le candidat qu’il avait mis en avant les valeurs de responsabilité et de probité et s’était construit une image plutôt austère. Face à cette forte déstabilisation, la légitimité très forte que le large succès à la primaire confère à François Fillon a sans aucun doute rendu très difficile l’abandon de sa candidature et le choix d’une solution de remplacement mais durant les quelques jours où s’est joué l’avenir de la candidature Fillon (autour du rassemblement au Trocadéro organisé le dimanche 5 mars 2017 pour mettre en scène les soutiens à sa candidature), c’est un parti divisé, tiraillé par des intérêts et rivalités personnels qui est apparu. Selon un sondage3, La démobilisation autour de François Fillon aurait bénéficié à la fois à Emmanuel Macron et à Marine Le Pen mais au bout du compte, au soir du premier tour, la stratégie de résistance de François Fillon a permis probablement de limiter l’effondrement, même s’il se retrouve avec un électorat structuré autour des seniors.  Déjà visible dans l’électorat sarkozyste de 2012, la part des retraités et des personnes de plus de 60 ans (et même de plus de 70 ans) constitue la caractéristique principale de l’électorat filloniste en 2017. Compte tenu de la part croissante de ces classes d’âge dans l’électorat (les plus de 65 ans représentent 18,8 % de la population en janvier 2016 selon l’Insee) et de leur forte propension à participer aux élections, elles représentent une bonne base électorale mais insuffisante pour créer une dynamique à court terme et à moyen terme. Autrement dit, ce socle électoral ne peut permettre ni de gagner l’élection, ni de refonder la droite.

Les défis stratégiques

« La droite a raté son rendez-vous avec les Français. C’est plus qu’une défaite, c’est la fin d’une époque. », Valérie Pécresse, déclaration à France 2, 18 juin 2017.

À l’issue des élections législatives, la situation de la droite s’est encore détériorée : à la défaite électorale vient s’ajouter des pressions centrifuges provoquées par l’attraction qu’exerce Emmanuel Macron sur une partie de ses membres. La nomination d’Édouard Philippe, ancien directeur général de l’UMP au moment de sa création en 2002, proche d’Alain Juppé et maire LR du Havre, comme Premier ministre se poursuit par les nominations au gouvernement de Bruno Le Maire comme ministre de l’Économie et de Gérald Darmanin comme ministre de l’Action et des Comptes publics. À l’Assemblée nationale, la déstabilisation engendrée par l’élection d’Emmanuel Macron se traduit par la fragmentation du groupe LR. Déjà amputé de près de la moitié de ses effectifs par rapport à la précédente mandature (tableau 2), il perd douze membres qui forment avec les députés UDI un groupe de « Constructifs » afin de se constituer en une opposition constructive à la majorité présidentielle « face aux populismes et aux radicalismes de tous crins »4. De fait, la droite incarnée par LR se trouve bien sous la double pression du macronisme et du lepénisme.

Au cœur des principaux défis auxquels est confronté un parti politique se trouvent les enjeux de son positionnement idéologique et de la définition de son adversaire. Ces questions se traduisent con­crètement par le choix des alliances. Or, depuis l’essor électoral du FN au début des années 80, la droite a infléchi sa stratégie vis-à-vis du FN. Au cours d’une première période, les alliances locales n’étaient pas écartées : elles ont même été nouées à Dreux lors des élections municipales de 1983 (allant même jusqu’à la fusion des listes entre les deux tours) ; lors des élections régionales de 1986 six régions sont emportées grâce aux voix du FN et en juin 1990, Alain Carignon est, par exemple, exclu par Alain Juppé, alors secrétaire général du RPR, au motif qu’il avait appelé à voter pour le candidat socialiste contre celui du FN lors d’une cantonale partielle. Un premier tournant est négocié après les élections de 1998 marquées par l’élection de quatre présidents UDF de conseils régionaux avec le soutien du FN. Ces élus sont alors exclus de l’UDF tout comme Jean-François Mancel, secrétaire général du RPR, favorable à l’inclusion du FN dans le camp de droite. Un deuxième tournant est pris à la suite de la ligne de droitisation engagée par Nicolas Sarkozy à partir de novembre 2004, date à laquelle il est élu à la tête de l’UMP. Cette ligne se durcit après les régionales de 2010 marquées par le succès des candidats FN, puis en 2012 et se stabilise autour de deux grands principes : la cooptation des thèmes du FN dans le domaine identitaire et la mise en place progressive d’une neutralité en termes d’alliances résumée par la formule « ni, ni » : au second tour, les électeurs de la droite sont invités à ne pas hiérarchiser leurs adversaires et à ne pas choisir entre les candidats FN et socialiste.

Cette stratégie de droitisation a transformé le parti sans que, pendant longtemps, le courant « centriste » ne réagisse. De fait, le vote sur les motions de 2012 atteste de cette inflexion vers la droite de la base du parti. Si l’on additionne les voix des deux courants les plus à droite (la Droite forte et la Droite populaire), la stratégie de la droitisation apparaît validée par 38, 7 % des adhérents ayant participé à cette consultation. Si l’on y ajoute le score de la motion Droite sociale emmenée par Laurent Wauquiez qui sur bien des thèmes sociaux (critique de l’assistanat) et culturels (soutien à la « Manif pour tous ») se positionne également à la droite du parti, le mouvement de droitisation apparaît soutenu par 60 % des membres du parti alors que les positions centristes (la motion « France moderne et humaniste » ne recueille que 18,2 %) ou gaulliste (12,3 %) apparaissent très minoritaires. Cette évolution se traduit également dans la montée au sein des sympathisants LR des opinions favorables aux alliances locales avec le FN.

Après les élections régionales de 1998, les sondages5 ont enregistré un soutien stable mais minoritaire parmi les sympathisants de la droite aux alliances locales avec le FN : un tiers y était favorable. En mai 2012 après la séquence de forte droitisation engagée par Nicolas Sarkozy et alors que la stratégie « ni ni » est devenue la ligne du parti, 54 % des sympathisants de droite déclarent soutenir la mise en place d’alliances locales avec le FN, ce soutien est d’autant plus fort que les sympathisants sont jeunes, ouvriers et habitent dans des régions où le FN est bien implanté.

L’opposition à cette ligne de droitisation a mis du temps à émerger au sein du parti. Longtemps, elle n’a été portée que par Nathalie Kosciusko-Morizet qui a démissionné de son poste de vice-présidente du parti au moment des élections cantonales et régionales de 2015, laissant Laurent Wauquiez aux manettes, puis elle a été endossée par Alain Juppé lors des primaires de novembre 2016. Après le cycle électoral de 2017, la droite est bien rentrée dans une « nouvelle époque », celle évoquée par Valérie Pécresse (cf. supra) puisque ces deux adversaires ont changé ou sont entrain de le faire. À sa gauche, le macronisme se positionnant au centre a, pour le moment, remplacé le PS. Ce changement justifie le retour d’une stratégie de « front républicain » lors des élections législatives 2017 ; à sa droite, le FN se trouve sous tensions, tiraillé entre un courant incarné par Florian Philippot6 favorable au maintien d’une ligne « ni droite ni gauche » et développant un discours social et anti-européen et un courant mené par Marion Maréchal-Le Pen promouvant une unité de l’ensemble de la droite et reprenant le discours de l’identité et des valeurs d’une droite traditionnelle, fidèle à Maurras.

Dès lors, dresser les scenarii de l’avenir de la droite exige d’intégrer comme paramètres les évolutions de ces deux principaux adversaires. Le premier scénario est celui que cherche à personnifier Laurent Wauquiez. Il prolonge le mouvement de droitisation engagé depuis plusieurs années. Il s’appuie donc sur un parti dont on a vu que les membres campaient sur des positions bien à droite et projette à terme un rapprochement avec une partie du FN, la tendance incarnée par Marion Maréchal-Le Pen dont il est proche d’un point de vue social et surtout moral (la commune opposition au « Mariage pour tous »). Ce scenario mise sur le succès du macronisme et sur la restructuration d’un système partisan entre le centre et la droite autour de clivages plus culturels qu’économiques.

Le rapprochement avec le FN dépendra alors de deux paramètres : le règlement de la question européenne qui demeure un point possible d’achoppement puisque les électeurs FN et LR continuent à fortement se différencier sur ce thème et la question de la restructuration du FN et de la place que prendront les partisans d’un grand rassemblement de la droite. Enfin, ce scénario prend le risque du départ des centristes de LR pensant que ces défections seront minoritaires. Nul doute que Laurent Wauquiez est en position de conquérir le parti, quelles seront alors l’ampleur et la nature des défections que son élection entraînera ?

Les opposants à sa ligne ne rallieront probablement pas – sauf exception – Emmanuel Macron, mais ils se replieront à la fois sur les territoires qu’ils dirigent et sur leurs associations et clubs – à l’instar de Valérie Pécresse et Xavier Bertrand – pour préparer la reconquête du parti. Ils soutiendront alors un second scénario de transformation de la droite fondé sur la dénonciation de la « course à l’extrême droite » et le retour aux sources de la fondation de l’UMP autour d’un parti de centre-droit, libéral économiquement, européen et plus détaché d’un discours identitaire. Leur scénario parie sur l’essoufflement du macronisme, prêt à terme à en accueillir les « déçus », et sur la restructuration d’une gauche plus contestataire, plus critique sur l’Europe et donc sur la réaffirmation d’un clivage social dans le système partisan français. Pour que ce scénario réussisse, il faudrait alors non seulement qu’Emmanuel Macron échoue, mais que le leadership de Laurent Wauquiez, succédant à celui de Nicolas Sarkozy et de Jean-François Copé, n’ait pas transformé si profondément LR qu’une reconquête du parti par le centre droit devienne impossible.

Florence Haegel7
Professeure de science politique, directrice du CEE, Sciences Po, Paris

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  1. Martial Foucault, « Les électeurs « infiltrés » peuvent-ils menacer le résultat de la primaire ? » Note du Cevipof ; 27, novembre 2016.
  2. Hervé Le Bras, Jérôme Fourquet, « Le puzzle français. Un nouveau partage politique », Fondation Jean Jaurès, septembre 2017, p. 76.
  3. Sondage Ipsos « 1er tour. Sociologie des électorats et profil des abstentionnistes », https://www.ipsos.com/fr-fr/1er-tour-presidentielle-2017-sociologie-de-lelectorat
  4. http://www2.assemblee-nationale.fr/15/les-groupes-politiques/groupe-les-constructifs-republicains-udi-independants/(block)/42235
  5. Jérôme Fourquet, Marie Gariazzo, « UMP et FN : électorats en fusion ». Fondation Jean-Jaurès, Paris, 2013 (collection « Les Essais »).
  6. Celui-ci devait démissionner du FN le 22 septembre 2017 (NDLR).
  7. Florence Haegel est l’auteur de « Les droites en fusion », Paris, Presses de Sciences Po, 2012.