A quoi s’attendre après l’humiliation pour l’accord de Theresa May sur le Brexit ?

Présenté hier par Theresa May, le nouvel accord sur le Brexit négocié avec l’Union européenne a une nouvelle fois été rejeté par le Parlement britannique. Adrian Pabst, professeur de pensée politique et doyen de la faculté de sciences politiques et relations internationales à l’Université du Kent nous livre son analyse.

A deux semaines de la sortie prévue de l’Union européenne, le Parlement britannique a rejeté une seconde fois l’accord conclu entre le Royaume-Uni et les Vingt-sept. La défaite cuisante infligée à la Première ministre Theresa May par ses propres députés conservateurs ne jette pas seulement le doute sur sa vision du Brexit mais sape aussi l’autorité du gouvernement à imposer sa volonté. «  Le Brexit pourrait être perdu », a rappelé Madame May lors des débats, sans pour autant convaincre son parti que les garanties supplémentaires concernant le « filet de sécurité » (« backstop ») destiné à éviter une frontière en Irlande soient suffisantes.

L’accord a été opposé par 391 voix contre 242, moins que l’écart de 230 lors du premier vote le 15 janvier dernier.

La Première ministre, épuisée et avec une voix cassée, s’est battue jusqu’à la fin, mais elle est restée littéralement sans voix, métaphore de sa condition.

Mais est-ce la fin de l’accord et de son pouvoir ? Rien n’est moins sûr.

Dans l’immédiat, le Parlement se prononcera ce mercredi sur l’option d’une sortie sans accord, qui sera rejetée par une grande majorité puisque l’opposition toute entière ainsi qu’à peu près 250 des 317 députés conservateurs y sont farouchement opposés. Si un «  no deal » est écarté, alors la Chambre commune devra ensuite voter jeudi sur la possibilité d’un délai du Brexit. Mais Theresa May a mis en garde le Parlement, rappelant que « L’UE voudra alors savoir de quelle manière nous souhaitons utiliser cette extension. La Chambre devra répondre à cette question : veut-elle révoquer l’Article 50 (sur la sortie prévue pour le 29 mars), tenir un deuxième référendum ou sortie avec un autre accord que celui-ci ? ». Même si le Parlement vote le report de la date du Brexit, il n’y a actuellement pas de majorité pour aucune des options.

Faute de quoi il y aura une sortie sans accord car c’est la seule solution précisée par l’Article 50 des traités européens.

Reste deux possibles issues à cette impasse sans précédent. Ou bien des élections anticipées pour tenter de remplacer le gouvernement minoritaire (les conservateurs de Theresa May dépendent du parti unioniste démocratique de l’Irlande du Nord). Ou bien une coopération entre le parti conservateur et le parti travailliste pour trouver un compromis qui peut recueillir une majorité au Parlement. Mais l’électorat semble être tout aussi divisé que les deux principaux partis politiques.

Pour ces raisons, l’accord conclu par la Première Ministre avec les Vingt-sept n’est pas encore mort. Si le procureur général (l’«Attorney General») peut rassurer les conservateurs «  hard Brexit » et les députés du parti unioniste démocratique de l’Irlande du Nord que le Royaume-Uni ne sera pas enfermé à perpétuité dans le «  filet de sécurité », alors une majorité pour l’accord de sortie est encore possible. Un troisième vote sur l’accord – juste avant ou juste après le 29 mars – ne peut donc pas être exclu.

Quelque soit la forme du Brexit ou même le scénario de révocation de l’Article 50, le Royaume-Uni connaît une décomposition de son système politique.

Le pays est plus divisé en termes géographiques, économiques, culturels et démographiques que jamais depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Face à une classe politique faible et incompétente, les extrêmes libertaires et autoritaires montent en puissance et menacent l’équilibre des intérêts sur lequel la stabilité nationale a reposé jusqu’à présent. Le Brexit est à la fois un symptôme et un catalyseur d’un bouleversement profond qui est susceptible d’ébranler non seulement les îles britanniques mais aussi la France et l’Union européenne.

Adrian Pabst
Professeur de pensée politique et doyen de la faculté de sciences politiques et relations internationales à l’Université du Kent