Alessandro Baricco nous parle de Rossini

Le 13 novembre dernier, l’Institut culturel italien recevait dans la grande salle du splendide Hôtel de Gallifet, jadis demeure de Talleyrand, Alessandro Baricco, pour une soirée consacrée au compositeur Gioachino Rossini, dont on célèbre cette année le cent cinquantième anniversaire de la disparition. On ne présente plus l’auteur à succès de « Seita » et de « Novecento », monologue théâtral joué et mis en scène en 2015-2016 à Paris par André Dussollier. On sait peut-être moins qu’Alessandro Baricco, fin musicologue, auteur d’un essai sur Rossini, enseigne également les techniques de la narration dans une école, la Scuola Holden, qu’il a fondée à Turin en 1994 avec des amis.

La conférence fut suivie de la découverte pour la première fois sur scène en France de l’ « interview impossible » de Gioachino Rossini, écrite par Baricco et interprétée avec beaucoup de talent et de finesse par la journaliste Patricia Martin et l’acteur italien Paolo Bonacelli. Celui-ci y campa à merveille un Rossini âgé et désabusé devant une évolution du monde qu’il ne comprend plus. L’homme, on le sait, était complexe, à la fois hypocondriaque, colérique et dépressif mais aussi joyeux et amoureux de la bonne chère et des belles femmes. On retiendra, parmi tant d’autres, quelques bons mots tels que « les hommes réussissent grâce à leur première femme et épousent la seconde grâce à leur réussite » ou la célèbre aversion du compositeur italien pour son contemporain Richard Wagner dont les partitions lui paraissaient moins inaudibles lorsqu’elles étaient jouées à l’envers.

La conférence d’Alessandro Barrico, prononcée dans un français parfait, avec un sens accompli de la narration et de la scénographie, fut illustrée au piano par Nicolas Tescari. L’argument, habile bien que classique, était articulé autour de la question suivante : vous vous trouvez dans un dîner mondain dont les conversations se portent à un moment sur Rossini ; que devez vous savoir sur le « Cygne de Pesaro » pour briller ? Baricco nous indique cinq points (tournedos exclu) pour lui essentiels :

  • Rossini a été le premier millionnaire de l’histoire de la musique ; c’est un changement important dans le monde de la production musicale ; l’époque des Mozart, Salieri, Beethoven etc. est révolue ; l’enfant de Pesaro s’est trouvé en mesure de profiter de deux éléments nouveaux : le monde de l’art a tourné à l’industrie culturelle ; c’en est fini des musiciens de cour et on s’achemine vers ce que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de « business » ; la comparaison peut être faite avec Hollywood pour le cinéma au siècle suivant ; on a commencé à reprendre les opéras à partir des années 1830-1840, ce qui ne se faisait pas avant, la carrière des œuvres s’achevant généralement après les premières représentations ; Rossini a également gagné de l’argent avec les droits d’auteur qui n’existaient pas auparavant. Après lui, Verdi, pour ces raisons, devînt lui aussi très riche. Il faut ajouter dans le cas de Rossini, qu’une autre de ses sources de revenus provenait des jeux de cartes qui se pratiquaient à l’époque dans certains théâtres, jeux sur lesquels il percevait un pourcentage.
  • Musicalement, sa « marque de fabrique » est le crescendo dont l’exemple le plus emblématique est le final de l’ouverture de « La Cenerentola ». Ce procédé, à la base très simple, générait de la « folie » dans les théâtres. Cela avait été utilisé avant lui mais il l’a arrangé à sa façon de telle sorte que les gens en « devenaient fous ». Ce motif de « La Cenerentola » est très simple, pour ne pas dire basique et se développe selon une accélération naturelle. Tout cela est « très animal ». Le philosophe et musicologue allemand Theodor Adorno ne s’y est pas trompé et a toujours estimé que Rossini faisait de la musique populaire.
  • Rossini est né un 29 février ; cela dit tout sur le personnage qui a toujours été « en dehors de l’histoire ». Il a travaillé dans un « petit coin de temps » entre le XVIIIe siècle, son ancien régime et son aristocratie et l’émergence du romantisme. Il y a entre les deux un petit espace, un moment qui ne porte pas de nom. Là se trouve Rossini qui n’est ni du XVIIIe siècle, ni de l’ère romantique. Rappelons-nous : né un 29 février ; il est le fils d’une époque qui n’existait pas. Tout le monde admirait sa technique mais pas son esthétique. Il fut un homme de l’ancien monde qui privilégiait la culture. Le train était pour lui une manifestation du diable. Il appartenait à une civilisation qui n’a presque jamais existé.
  • Quatrième point, l’ornementation. Cela paraît technique mais ne l’est pas. Il s’agit certainement de ce qu’il y a de plus fascinant chez Rossini. Techniquement, c’est simple à comprendre en revenant au final de l’ouverture de « La Cenerentola ». Pas de romantisme ici ; juste une trame sur laquelle petit à petit des notes vont se mettre à fleurir ; ces appogiatures sont très sensuelles ; une façon d’être au monde qui n’est ni le romantisme, ni le XVIIIe siècle. C’est une culture qui lui appartient en propre : réduire le monde à des choses très simples, presque enfantines, puis les réouvrir progressivement à quantité d’autres choses. Mozart comme Bach étaient des maîtres pour Rossini.

Enfin, il a arrêté de composer des opéras très tôt, à l’âge de 37 ans, alors qu’il est mort vieux pour l’époque, en 1868, à 76 ans, à son domicile parisien de Passy. Il avait commencé à écrire de la musique à 18 ans et pouvait composer jusqu’à cinq opéras dans la même année. A partir de 1830, il s’enferme jusqu’à sa mort dans une longue retraite et n’écrira plus que ce qu’il appelle ses « Péchés de vieillesse », un Stabat Mater et la Petite messe solennelle. Il avait épousé en deuxièmes noces Olympe Pélissier, qui avait été le modèle du peintre Horace Vernet et l’une des courtisanes de Balzac. Et Alessandro Barrico de conclure : « Il a donné un son à la félicité mais il était profondément déprimé ». Rossini fut d’abord inhumé à Paris avant d’être transféré en 1887 dans la basilique Santa Croce de Florence. Son cénotaphe qui renferme la dépouille d’Olympe Pélissier est toujours visible au Père Lachaise.

Alain Meininger

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