Aucune femme ne mérite ça…

Alors  que le gouvernement  vient  d’annoncer le lancement, en septembre prochain, d’un « Grenelle des violences conjugales »,  Laurence Taillade, Présidente de Forces Laïques, dresse un bilan des violences faites aux femmes.  

Dans le Monde, 120 millions de filles, soit une sur dix, ont subi un viol1. Un rapport récent de l’Organisation mondiale de la santé2, souligne que près de 20 % des femmes, et 5 à 10 % des hommes, rapportent avoir subi des violences sexuelles pendant leur enfance. A l’hôpital Delafontaine de Saint Denis (93), sur 4 000 accouchement, 15 à 20 %3 des femmes sont excisées.

Ainsi, les chiffres que l’on égraine, chaque année, ne faiblissent pas malgré les budgets considérables alloués à des associations de terrain qui se sentent isolées et débordées face à une montée des violences sur les femmes actuellement due, pour une partie non négligeable, à des principes cultuels, en progression constance. Tous les ans, au moins 216 000 violences physiques et/ou sexuelles sont recensées contre des femmes âgées de 18 à 75 ans. Elles sont principalement le fait de leur ancien ou actuel partenaire intime (mari, concubin, pacsé, petit-ami). A celles-ci, il faut ajouter les violences verbales, psychologiques, économiques ou administratives.

Cette situation ne semble pas pouvoir se résorber, d’abord parce que le phénomène visible d’enfermement du corps des femmes dans les voiles démontre une volonté puissante de retour à un patriarcat oppressif et prenant aussi les chemins de la violence conjugale et familiale. Les associations de terrain, avec lesquelles j’ai l’occasion de travailler quotidiennement, m’alertent sur une montée des agressions sexuelles de petites filles, et de leurs mamans, qui n’osent pas agir de peur des représailles de la « communauté » devenue toute puissante et exprimant une loi supérieure à nos principes républicains.

Ces mêmes mamans plient face à des sévices que l’on croyait disparus : les mutilations sexuelles en France sont une réalité, amenant, chaque année, des centaines de fillettes aux urgences pour septicémie, et des milliers de femmes pour des complications liées à cette barbarie de la pire espèce. Pratiquée avant un an, ou plus fréquemment, à l’occasion de vacances vers 10-12 ans. Cet acte barbare laisse un souvenir traumatisant, signifiant à la femme l’interdiction d’accès à une sexualité épanouie.

Ce scandale sanitaire et social ne s’arrête pas à nos frontières. Avec les flux migratoires, on retrouve les populations qui pratiquent les mutilations sexuelles dans notre pays. Environ 55 000 femmes mutilées vivent sur notre territoire et des petites filles sont encore menacées de l’être4, car la tradition perdure dans les populations originaires de la Côte d’Ivoire, de l’Égypte, de la Gambie, de la Guinée Conakry, du Mali, de la Mauritanie, du Sénégal et de la Somalie.

Malheureusement, cette barbarie, qu’est la mutilation de l’organe génital, n’est pas la seule qu’une femme puisse rencontrer au long de sa vie. Celle qui touche le plus de femmes, en France, reste le viol, qu’il soit conjugal ou non.

On estime que 20,4 % des femmes ont subi des violences sexuelles au cours de leur vie5.

Cela représente environ 84 000 victimes âgées de 18 à 75 ans, dont 90 % connaissaient leur agresseur, pour 37 %, il s’agissait du conjoint.

Ces crimes ne sont malheureusement pas punis, d’abord parce que seules 10 % des victimes ont porté plainte, ensuite parce qu’un grand nombre finissent par les retirer, sous la pression sociale notamment.

En effet, le viol est encore un sujet tabou en France, en 2019, et la victime l’est à plusieurs titres : parce qu’elle est agressée, mais aussi parce que son corps, consciemment ou inconsciemment, est considéré comme impur par son entourage, parfois son propre conjoint, qui peine à l’accompagner dans sa plainte. Il persiste toujours une dose de soupçon de la femme dans le viol, de culpabilité, parfois même : qu’a-t-elle fait pour provoquer son agresseur ? Sa robe était trop courte, son regard trop aguicheur ? A-t-elle vraiment exprimé son refus ? Finalement, n’a-t-elle pas aimé ça ? Ce regard qui juge, quand la femme se confie, est tel que beaucoup de victimes, finissent par se terrer dans le silence pour ne pas voir la lourdeur des sous-entendus. Non prise en compte, le syndrome post-traumatique provoqué par cette agression fait courir le risque aux victimes d’être exposées à des revictimisations, dans 7 cas sur 106.

Souvent accompagné de violences physiques, le viol est aussi issu de violences morales, du harcèlement que certains hommes, dont beaucoup présentent tous les signes du pervers narcissique, exercent sur des femmes en perte de confiance passagère. Ces prédateurs traquent leur proie jusqu’à la sédition. Il s’agit aussi d’un viol dans lequel la femme se culpabilise d’autant plus qu’elle se croit actrice d’un jeu dans lequel un bourreau cruel fait durer le plaisir de la manipulation de sa victime, qui est prise au piège, si personne ne lui vient en aide, pour rompre le jeu psychologique du pervers.

Le viol, parce qu’il met en scène l’humiliation, l’atteinte à la dignité et, dans certains cas, la simulation de meurtre, est à l’origine d’un sentiment de mort psychique. Cette mort psychique s’accompagne d’un trouble dissociatif, qui donne l’impression d’une absence d’émotion de la victime face à ses interlocuteurs. La prise en charge de celle-ci est donc plus compliquée car l’empathie, généralement activée par les neurones miroirs, ne peut être mobilisée, ce qui l’isole davantage et la rend d’autant plus vulnérable.

Il s’agit bien d’une société toute entière qui est malade de continuer à véhiculer que la femme est actrice de son agression.

Il serait temps que les pudibonderies et autres bigoteries cessent de prendre le dessus sur la morale, qui devrait, de nos jours, être issue de notre libre arbitre et d’une vision de la société où la femme n’est pas ni une possession de l’homme, ni un objet.

En août 2018, la presse se fait écho de l’expulsion d’Elodie de son logement HLM pour nuisances sonores, à La Garenne-Colombes. Les nuisances, sont les cris de douleur qu’elle pousse sous les coups de son mari violent. Le cas d’Elodie est celui de milliers de femmes. Ce cas tragique ne doit pas éluder le fond du problème. Les femmes sont abandonnées à leur sort, quand elles devraient être accompagnées à tous les stades de leur démarche de sortie de la dépendance qui les lie à un conjoint violent.

Ces violences conjugales font l’objet de rapports, nombreux, mais souvent sortis à l’occasion de la célébration de la journée des droits des femmes, et réenterrés dès le 9 mars.

Ces rapports font état des faits connus, or beaucoup de femmes se taisent, tenaillées par la honte. Honte du regard que la société porte sur elles, ou qu’elle leur renvoie. Honte de témoigner au comptoir d’un commissariat où les officiers ne sont pas formés ou en sous-effectifs pour répondre à leur détresse psychique. Affaiblies par la peur de devoir affronter leur compagnon violent, dès le soir même.

Celles qui décident de saisir la justice ne sont pas toujours prises au sérieux, comme Julie Douib, décédée en mars 2019, après de nombreuses mains courantes déposées, la police n’a pas réagi. Elle est morte assassinée par son ex-compagnon, qui avait même réussi à obtenir la garde de leurs enfants !

On peut évoquer aussi le scandale des logements conventionnés, ou de fonction, occupés par des couples dont le mari est le seul bénéficiaire. Ils deviennent des prisons pour ces femmes, qui ne peuvent demander l’expulsion de leur mari violent et n’ont d’autre choix que de chercher un abri en catimini ou souffrir en silence, quand leurs ressources sont insuffisantes.

En effet, les chiffres ne semblent pas évoluer dans le bon sens. Ainsi, selon le rapport de la CNCDH7, une femme sur dix a été victime de violence, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, et une femme sur trois, au cours de sa vie, sera victime de violences. Pourtant seule une femme sur dix dépose plainte, ce qui reste trop faible et laisse les bourreaux impunis et en liberté pour faire d’autres victimes.

Souvent issus de l’environnement familial et amical (90 % des agresseurs sont des personnes connues des victimes, 37 % sont leurs propres conjoints), la femme ne trouve pas de répit sur son lieu de travail. 5 % des viols et 25 % des agressions sexuelles y ont lieu.

80 % des femmes disent être victimes de comportements sexistes, et une femme sur cinq sera victime, au cours de sa vie professionnelle, de harcèlement sexuel.

Ces comportements sont le plus souvent tus, de peur de ne pas être crues ou que le signalement ne se retourne contre elles. 70 % des femmes n’en parlent pas à leur supérieur, 30 % à personne.

En résumé, les femmes sont seules, mais bien recensées comme victimes, face à ce problème massif. Le pire chiffre étant celui des transports en commun. On peut, à ce stade, considérer que les transports ne sont pas des lieux sûrs pour les femmes, où elles sont 100 % des utilisatrices à avoir subi un harcèlement sexiste ou une agression sexuelle, conscientes ou non que cela relève de ce phénomène.

Il ne suffit pas de communiquer un numéro de téléphone pour s’absoudre de toute responsabilité. La police doit bénéficier de moyens adaptés, de formation, de locaux. La justice doit aussi jouer son rôle, éloigner, se saisir, enquêter. Le législateur doit se pencher sur l’application des textes et leur amélioration pour que les femmes puissent se maintenir à domicile, quoiqu’il advienne, le temps nécessaire à trouver une autre solution. La société toute entière doit se regarder dans le miroir et faire son examen de conscience.

« Il est difficile de composer le bonheur de l’homme avec la souffrance de la femme. », écrivait Victor Hugo. Il est insupportable de constater que cette souffrance est toujours là et qu’elle n’a que le statut de levier politique émotionnel. Celui qui inspire de grands discours, derrière lequel aucun acte fort n’est posé.

Laurence Taillade 

Présidente de Forces Laïques