Christchurch : Facebook forcé de promettre un avenir « Minority report »

Deux mois après la diffusion sur Facebook Live de l’attaque contre deux mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande, Laurent Solly, directeur général de Facebook France, a annoncé la mise en place de nouvelles règles pour limiter l’usage de la vidéo en directe. Réaction de Jacky Isabello, fondateur de Coriolink.

Le directeur général de Facebook France, Laurent Solly, annonçait mercredi 15 mai 2019 sur l’antenne de France Info de nouvelles restrictions à la diffusion de vidéos en direct sur sa plateforme, qui auraient pu éviter la diffusion du massacre de Christchurch en mars dernier en Nouvelle-Zélande. Transposons la même interview dans la bouche de Carlos Ghosn, quelques mois après le terrible attentat de Nice qui a provoqué la mort de 86 personnes. L’imprévisible acte de barbarie a été perpétré par l’intermédiaire d’un camion de distribution Renault Midlum fabriqué par Renault Véhicules Industriels (RVI) de PTAC compris entre 7,5 et 18 tonnes. Cette arme par destination a été utilisée comme camion-bélier le 14 juillet 2016 par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel lors de l’attentat de Nice. Certes comparaison n’est pas raison disait Edgar Morin. Or, faudrait-il penser que M. Ghosn, encore patron de l’alliance Nissan-Renault-Mitsubishi, aurait dû promettre qu’il ne serait plus possible à l’avenir, à un chauffard, terroriste de surcroît, de se servir d’un tel engin au prétexte d’assassiner des populations innocentes au service des causes nauséabondes de Daesh ?

Une telle attente qui ne viendrait à l’idée de personne en ce qui concerne un engin, authentiquement détourné de sa destination première pour tuer, pouvons-nous la réclamer en ce qui concerne une plateforme de diffusion de contenus, nullement meurtrière par destination, telle que le définit dans certains cas la loi ?

L’opinion publique a déclaré Facebook coupable alors que l’application n’a tué personne.

Pour cette raison, Laurent Solly a décidé avec ses équipes de communication d’apparaître mercredi 16 mai à France Info comme l’empereur du Saint-Empire romain germanique Henri IV venant s’agenouiller à Canossa devant le pape Grégoire VII pour que ce dernier lève l’excommunication qui le frappait.

Faut-il en conclure, à l’instar de Tom Cruise dans le Film Minority report de Steven Spielberg oscarisé en 2003, que Facebook et les Laurent Solly du monde entier devront désormais jouer leur carrière sur l’éradication d’images avant qu’elles ne se diffusent ? Comme si la mise en place de cette censure légitime minorait en grande partie l’atrocité des idéologies meurtrières vantées par des assassins de toutes obédiences.

Lorsque Marshall Mc Luhan publia son ouvrage révolutionnaire en 1964 Understanding Media: The Extensions of Man il théorisa l’idée, très mal acceptée à l’époque par la communauté universitaire, que le moyen de véhiculer un contenu est plus significatif que le message lui-même. Il résuma sa pensée en une phrase devenue célèbre : « The medium is the message ». Dans l’acte de contrition de M. Solly on doit lire qu’en 2019 cette affirmation reste d’actualité. Facebook est plus important que le contenu qu’il véhicule !

Pire que le meurtre la terreur

Notre espace public, le même décrit par Habermas dans lequel, selon lui, les opinions s’affronteraient avec une certaine logique, est envahi par l’émotion des images. La querelle entre Habermas et Bourdieu sur la manière dont les opinions se forment donne raison à Bourdieu. L’espace public vit désormais au rythme des éruptions des éditions spéciales de la télévision en information continue et des irritantes oppositions parfois très violentes sur les réseaux sociaux. L’image choquante est dès lors condamnatoire sans autre forme de procès.

Si la situation nous apparaît irréelle de prime abord, elle contient une logique imparable, disproportionnée mais compréhensible. En novembre 2004, un groupe de personnalités de haut niveau et le secrétaire général de l’Onu ont proposé de définir le terrorisme comme tout acte commis dans l’intention de causer la mort ou des blessures graves à des civils ou à des non-combattants, qui a pour objet, par sa nature ou son contexte, d’intimider une population ou de contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir un acte ou à s’abstenir de le faire. Cela aura pour conséquence de voir l’Assemblée générale des Nations unies considérer le terrorisme comme suit : « Les actes criminels qui, à des fins politiques, sont conçus ou calculés pour provoquer la terreur dans le public, un groupe de personnes ou chez des particuliers sont injustifiables en toutes circonstances et quels que soient les motifs de nature politique, philosophique, idéologique, raciale, ethnique, religieuse ou autre que l’on puisse invoquer pour les justifier ». En creux, il est admis que la cohésion des Nations peut-être mise à mal par des techniques instillant la peur et la panique. Et ces sentiments provoquent des changements de comportements politiques. La terreur provoquée par ce que l’on voit d’un attentat déstabilise davantage les Etats que le nombre des victimes de ces actes d’hyper-violence.

Avec la puissance et l’instantanéité du numérique communiquer une information brute supplante l’action destructrice, en elle-même.

Les images une information comme une arme

Cedant Arma togae, que les armes cèdent la place à la parole. Vision simpliste d’un vers de Cicéron en souvenir de son consulat qui ne pouvait pas encore prendre conscience de la puissance que possède l’information, en tant qu’arme psychologique, lorsqu’elle est utilisée à des fins de nuire. Philippe Joseph Salazar dans un essai remarquable, Paroles armées combattre et comprendre la propagande terroriste, affirme au contraire que les armes aiment la parole et les images : « Elle font de celles-ci des armes neuves ».

Dans un ouvrage de référence codirigé par Ludovic François et Romain Zerbib, Influentia, la référence des stratégies d’influence, les médias sont appréciés sous un angle bien plus large qu’avec l’œil quelque peu naïf du téléspectateur qui allume la grande lucarne à des fins de distraction, d’information ou de culture. Les médias d’aujourd’hui sont rapides, pénétrants, réalistes et « émotionnants ». A côté de leur fonction principale d’informer, les médias assurent d’autres fonctions, telles que la communication et la gestion de l’émotion collective.

Le professeur Louis Crocq, psychiatre et éminent spécialiste des névroses de guerre rappelle à propos des médias : « les images de violence, de destruction et de mort font lever en nous une marée émotionnelle perturbatrice qui continue de peser sur la suite de la chaîne cognitive ». Toutefois, le propos n’est en aucune manière de blâmer les médias.

Le propos est de rappeler que les médias ne se conduisent pas en guides machiavéliques d’un public docile, ils ne font que satisfaire le besoin ardent du public de découvrir des images et des récits de violence, non pas motivé par un voyeurisme morbide, mais attiré et fasciné par la préfiguration de ce qui pourrait être son propre destin et sa propre mort.

En se référant au dictionnaire Littré, informer est défini ainsi : « porter l’existence d’un fait à la connaissance d’autrui ». Toutefois la définition requiert un développement lorsqu’informer est confié à une entreprise médiatique. Cela devient une mission de service public afin de former les opinions dans un espace favorable à la démocratie. L’entreprise Facebook en tant qu’organisation œuvre déjà dans le sens de la définition susnommée. Mais à la différence d’un journal ou d’une chaine de télévision, Facebook ne maîtrise pas le « bon à tirer » de chacun des contenus publiés sur ses outils. C’est en cela que l’organisation californienne perturbe souvent, et à son corps défendant, la paix et la sérénité favorable à la démocratie. Est-ce possible, nonobstant le sens de l’acte de contrition de son dirigeant en France M. Laurent Solly, d’anticiper grâce à l’intelligence artificielle les intentions malsaines d’individus qui souhaiteraient à d’autres tous les malheurs du monde ? Je confesse qu’il me faudrait revoir une fois de plus les exploits de Tom Cruise dans Minority report avant de tenter une réponse engageante.

Jacky Isabello
Fondateur de Coriolink