Défense, Etat, Nation ; libre réflexion

1976, publication du deuxième tome du Miroir des limbes : « Aucune époque n’aura su comme celle-ci qu’elle était provisoire, qu’elle marquait la fin d’un monde… Pour nous c’est tous les matins l’entrée d’Alaric à Rome ».

Quinze siècles, année pour année, après l’effondrement de 476, la phrase d’André Malraux incite à nous demander quand arrivera Odoacre et qui sera le Romulus Augustule moderne. On ne convoquera pas Oswald Spengler mais il est clair que l’époque éprouve le besoin de se référer au traumatisme originel, l’impensable délitement de ce qui devait être immuable ou du moins de ce qui devait perdurer dans son essence au-delà des nécessaires adaptations successives.

Défense, Etat, Nation ; en trois décennies le changement de paradigme est saisissant pour ceux qui aujourd’hui font leurs adieux aux armes. Une génération a dû absorber en quelques années un certain nombre de chocs culturels de nature à ébranler bien des certitudes. Ceux qui ont consacré parfois vingt ou trente ans de leur vie à la défense de leur pays, s’entendent dire désormais à satiété que, dans le désordre et sans souci d’exhaustivité,  le nationalisme (resté longtemps au XIXe siècle une valeur progressiste), c’est la guerre, le mot patrie (si cher aux hussards noirs de la République) est à proscrire, les frontières (pour lesquelles un million et demi de nos soldats sont morts il y a cent ans) n’ont plus lieu d’être, notre passé n’est présentable que réécrit à la lumière de multiples repentances, l’enseignement de notre histoire n’est qu’un roman national daté, contingent et écrit à des fins de propagande politique, l’identité nationale est au mieux une vue de l’esprit voire un slogan fasciste etc. Bref est peu à peu instillé un brouillage généralisé des repères, de façon volontaire par certains ou inconsciente par d’autres, dont les effets commencent à être à ce point sensibles qu’ils posent question.

L’évolution du « biotope » s’impose à tous, qu’ils appartiennent à l’appareil des forces classiques, aux unités d’élite ou même aux services de sécurité internes ou externes. Ces derniers, et dans ce cas précis le vocabulaire possède son importance, sont dans le domaine du renseignement et de l’entrave, une forme d’ « ultima ratio » pour la survie de la Nation comme l’est, s’agissant de la guerre cette fois, la dissuasion nucléaire, autrefois qualifiée de pointe de diamant des Armées, de par la menace qu’elle institue de montée irréversible aux extrêmes. Conçus comme une forme de «légalisation de l’illégalité » et mettant en œuvre des procédés qui, utilisés à titre privé mèneraient le plus souvent leurs auteurs en prison, ils constituent en cas de danger ponctuel ou permanent, l’argument ultime à la disposition des plus hautes Autorités de l’Etat, tant au quotidien même si ce n’est pas perceptible pour des raisons évidentes, que dans les cas extrêmes où l’intégrité du territoire, la pérennité des Institutions ou la survie de la Nation seraient en danger. Leur existence comme leur emploi, impliquent de ce fait des cadres conceptuels clairement définis tant en ce qui concerne les buts de leurs actions que l’engagement et la loyauté sans réserves des personnels qui les composent.

Les Services spéciaux comme les unités les plus pointues des Armées sont aujourd’hui composés de femmes et d’hommes recrutés en tous domaines par les concours les plus difficiles de la République et sont animés d’une volonté de servir et de défendre la France.

Car c’est bien de cela dont il s’agit : défendre la France qui, comme tout Etat, est certes constituée d’un territoire, d’une population et d’un système de gouvernement mais aussi d’un patrimoine matériel, notamment économique, et immatériel avec une langue demeurée attractive, une culture enviée de tous, un référentiel de valeurs à vocation universelle, une histoire plus que millénaire, le tout assorti d’un art de vivre et d’un imaginaire partagé.

Pour nos aînés qui comprenaient d’instinct que pour s’ouvrir aux autres, il fallait d’abord être soi-même, tout cela n’était qu’évidence ; qu’en est-il aujourd’hui ?

Etat et souveraineté : que défend-on ?

Pour tous ceux qui ont voyagé et ont pu accumuler les comparaisons, la France, héritière du juridisme de l’Empire romain, est d’abord un Etat ; si l’assertion vaut toujours en interne où la qualité de notre fonction publique, suscite, y compris à l’étranger, quoi qu’en pensent les Français eux-mêmes, beaucoup d’envies, les choses deviennent moins évidentes à l’international. Depuis des années, la souveraineté de beaucoup d’Etats dont le nôtre n’est certes pas limitée au sens où l’entendait Leonid Brejnev pour les anciennes démocraties populaires d’Europe de l’Est mais se trouve battue en brèche par des phénomènes différents dans leur origine et leur essence mais convergents dans leurs résultats. Entre une intégration européenne qui, jusqu’à maintenant, semblait ne jamais devoir s’arrêter, dont les grandes régions telles la Bavière ou la Catalogne étaient censées devenir, à terme, à la place des Etats, les vraies entités constitutives, la pression des ONG dont les plus entreprenantes ont réussi à phagocyter les organisations intergouvernementales, la puissance des marchés financiers, les cartels mafieux, le potentiel d’influence de certaines entreprises multinationales que l’on peut voir à l’œuvre, entre autres, à Bruxelles où le nombre des « lobbyistes » est au moins égal à celui des fonctionnaires européens, la marge d’auto-gouvernance des Etats s’est fortement rétrécie depuis trois décennies. A quoi il faut ajouter, apparus plus récemment, le « smart power » des Etats-Unis qui imposent implacablement l’extraterritorialité de leur droit et l’émergence de ces entités invasives que sont les GAFA dont l’omnipotence laisse perplexe sur leur véritable nature. Certains gouvernements, comme celui du Danemark, sont en train de résoudre le problème en nommant auprès d’elles un ambassadeur de plein exercice.

L’évolution avait semble-t-il été prédite par l’un de nos anciens présidents de la République qui aurait confié à ses proches qu’il serait « le dernier monarque et qu’ensuite ne lui succéderaient que des comptables ». Vrai ou apocryphe, le propos est trop éclairant des évolutions de ce début de XXIe siècle pour se priver de le mentionner. Dans son abrupte simplicité, il décrit le résultat d’une spirale entamée dans les années 80. La souveraineté, consubstantielle à la notion d’Etat, perdure dans ses apparences formelles mais se vide peu à peu de son contenu sous les coups de boutoir portés contre les prérogatives de puissance publique et les marges d’autonomie économique ; d’où la référence aux comptables qui ne seront même pas des managers, installés eux à Washington, Bruxelles ou Francfort et encore moins des hommes d’Etat.

A terme l’enjeu est donc clair : serons-nous encore un Etat-Nation ou une circonscription administrative, gérée pour l’essentiel de l’extérieur au sein d’un ensemble plus vaste, plus ou moins bien défini ?

Ces évolutions impactent déjà l’efficacité de nos stratégies défensives en particulier au niveau des services spéciaux et de sécurité ; qu’est-ce par exemple aujourd’hui qu’une entreprise française ou un intérêt économique national quand l’essentiel des profits des sociétés du CAC 40, souvent dirigées par des managers étrangers, bi ou tri-nationaux, se fait hors de France ou que les joyaux de notre réussite industrielle et commerciale ne peuvent prospérer qu’au prix d’une large sous-traitance étrangère ou de transferts de technologie de pointe vers des puissances pas nécessairement animées de sentiments bienveillants à notre égard ? Comment protéger des intérêts économiques français lorsque certaines de nos plus grandes entreprises, au prétexte de transactions passées en dollars à l’autre bout du monde et estimées illégales par un juge du Wisconsin ou de l’Iowa, se retrouvent pendant des années, sous le « monitoring » de cabinets d’avocats américains installés à demeure au sein de leur système directorial ? A-t-on d’ailleurs les moyens de nos ambitions en ce domaine quand on se rappelle ce qu’il est advenu, il y a une quinzaine d’années, d’une de nos plus performantes sociétés de sécurité numérique ? Les opérations ponctuelles menées à force ouverte dans l’arc de crise, les « Etats faillis » et les espaces de non-droit seront-elles, avec les récupérations d’otages, les dernières capacités d’action souveraine dont disposeront nos dirigeants ? Outre le fait que cela supposerait d’entretenir un outil militaire au niveau approprié, les inflexions récentes entamées aux Etats-Unis incitent à la perplexité : successivement champions depuis des décennies du recours à la force, puis de l’impérium économique et enfin du « soft power », les Etats-Unis découvrent depuis quelques années les vertus du « smart power » évoqué plus haut. Il ne répond certes pas à toutes les situations et il est permis de douter que des problématiques telles que celles liées à l’agressivité de l’Etat islamique ou à l’irrationalité nord-coréenne relèvent de cette « thérapie ». Il ne peut par ailleurs être mis en œuvre que par un Etat-monde pénétré de la légitimité de sa « weltanschauung » et disposant surtout des moyens de l’imposer. Il n’en demeure pas moins que, plus efficace et bien moins onéreuse que l’entretien de dix groupes aéronavals, assortie systématiquement d’amendes à plusieurs milliards de dollars, l’imposition à une partie de la planète du système normatif « états-unien », sous peine pour les récalcitrants de mort économique et politique, se révèle aussi redoutable pour les punis que lucrative pour le Trésor américain.

Tant le  « sujet se défendant » que les buts de défense se sont modifiés. S’agissant de ces derniers une évidence s’impose au moins depuis les guerres révolutionnaires ; ni régénérescence d’un citoyen corrompu et souillé par des siècles de mœurs aristocratiques décadentes, ni batailles en vue destinées à conforter une république balbutiante et encore moins désormais de défense du territoire ; on est loin du 20 septembre 1792 et le moulin de Valmy, bien que moult fois reconstruit, s’estompe dans les brumes du passé. Le mythe des soldats de l’an II, donnant la charge au cri fondateur de  « «Vive la Nation », reste puissant mais presque trois quarts de siècle de paix sur le vieux continent, acquis positif indiscutablement corrélé à la construction européenne, ont peu à peu réorienté les buts de défense vers d’autres lieux, d’autres problématiques et d’autres outils. Seuls deux conflits majeurs postérieurs à nos trois guerres contre l’Allemagne ont amené à mobiliser d’importants moyens après 1945, mais leur nature de guerre de décolonisation, historiquement décalée et géographiquement très lointaine, au moins pour l’une d’entre elles, n’ont pas incité les populations métropolitaines à s’y identifier au-delà du nécessaire. De nombreux enjeux géopolitiques, économiques ou sociétaux s’y intriquaient à des degrés divers mais, même pour l’Algérie où une forte communauté d’Européens et l’engagement du contingent ont obligé la métropole à s’impliquer, il n’y eut jamais de ressenti hexagonal d’une patrie en danger. Tous les mouvements de libération des décennies cinquante et suivantes ont su théoriser et mettre en pratique cette situation ; la population d’un pays quel qu’il soit ne se sent guère concernée par les guerres impérialistes ou néocoloniales menées en son nom alors que les guérilleros ont généralement le soutien des peuples pour lesquels ils se battent et au sein desquels ils sont censés évoluer « comme un poisson dans l’eau ».

Bref, les guerres intra-européennes avec leur enjeu territorial hystérisé ne semblent plus, qui le déplorerait, concerner notre pays ; place à partir de 1962 aux interventions outremer fondées sur le respect des accords de défense passés avec nos Etats partenaires africains, aux contingents d’interposition sous pavillon onusien ou assimilé et, désormais, au combat asymétrique ou non, contre le djihadisme. A l’exception de la guerre du Golfe de 1991, l’adversaire n’est plus un Etat mais une idéologie mortifère ou un pouvoir de fait auquel il est urgent de dénier par la force l’accès à la légitimité. On se bat contre le désordre du monde dans lequel, à l’extérieur, les « Etats faillis » semblent, par une sorte de mise en abîme, être devenus les précurseurs ou les reflets de nos périphéries urbaines où prospèrent, dans une dissidence criminelle, les zones de non droit. L’expression a fait florès mais son succès sémantique cache mal un vide de réflexion quant aux conséquences en termes de défense, si, d’aventure, nous devions gérer l’extension de graves troubles internes coordonnés avec des agressions extérieures de même origine. Tandis que des uniformes kakis arpentent, protecteurs vigilants, nos villes et nos bourgs, les meilleurs juristes de l’appareil d’Etat confortent tel ou tel point incertain découlant de l’état d’urgence, qu’il faut se garder de confondre avec l’état de siège, et précisent les règles d’ouverture du feu sur le territoire national d’une armée par définition destinée à servir à l’extérieur. Sous la pression des évènements, sécurité intérieure et extérieure convergent désormais mais d’aucuns eussent préféré, notre pays disposant avec sa Gendarmerie d’une force de police sous statut et capacité militaire, que la logique des priorités d’utilisation fût respectée. Une RGPP drastique ayant passé les effectifs jugés surnuméraires au lit de Procuste ne permet plus ce luxe de raisonnement. La suppression du service militaire obligatoire en 1997 parachèvera ce caractère « hors sol » d’une défense toujours qualifiée de nationale, en mettant aux prises une armée de métier, resserrée et technicienne, avec des ennemis systématiquement ramenés à leur « hybris » et à leur mode d’action (le terrorisme), sans prise en compte de leurs objectifs, et le plus souvent dénués de support territorial et politique. On est loin de Jemmapes et de la Nation en armes.

Etat et Nation : retour sur des fondamentaux

A l’échelle de l’histoire européenne les deux concepts sont récents puisque généralement considérés comme émergeant à la Renaissance pour le premier, du moins pour la France, et entre la fin du XVIIIe et la première moitié du XIXe siècle pour le second. Conceptuellement associées par des liens permanents tant de corrélation que de causalité, les deux notions n’en sont pas moins dissociables puisqu’existent des Etats plurinationaux comme autrefois l’URSS ou la Russie aujourd’hui, ou des Nations partagées entre plusieurs Etats dont le cas le plus emblématique demeure la nation kurde. Fruit d’une culture et d’un processus politique fondamentalement européen que le vieux continent a largement exporté au cours des XIXe et XXe siècles, ces concepts peuvent être jugés par certains, à l’ère des réseaux, de la mondialisation et de l’horizontalité des rapports transnationaux, inadaptés et dépassés. Il est clair qu’avec les cités grecques, les empires nomades ou sédentaires, la féodalité ou les cités-Etats toscanes et lombardes de l’Italie communale du Trecento, d’autres modes de gouvernance, souveraine ou non, ont existé. Pour autant, la France se veut et se vit depuis plusieurs siècles comme un Etat-Nation.

On vient de voir les facteurs d’affaissement de l’Etat ; qu’en est-il de la Nation ? La référence fondatrice reste évidemment la célèbre leçon donnée en Sorbonne par Ernest Renan le 11 mars 1882 suite à la défaite de 1870. Qualifiée de conception subjective de la Nation car reposant sur les critères psychologiques et volontaristes de la conscience d’un passé partagé et de la volonté d’un avenir en commun, elle est généralement considérée comme une réponse à la conception allemande développée par J.G. Fichte en 1807 dans son « Discours à la Nation allemande » en dépit des quelques 70 ans séparant les deux écrits. Cette dernière est souvent qualifiée d’objective car fondant la Nation sur des critères considérés à l’époque comme matériellement constatables tels que la race, la langue, la religion, la culture etc. générant plus tard les drames que l’on sait. La France a fait sienne la première au point d’en mettre le texte au programme de certains concours de la fonction publique mais que nous dit-elle exactement ?

Sachons d’abord la contextualiser : l’Alsace-Moselle vient d’être annexée par l’Empire allemand qui légitime sa prise de guerre par les facteurs « objectifs » précédemment cités. La France, qui ne peut se résoudre à l’annexion, estime que seule compte la volonté des Alsaciens-Mosellans, favorables à la poursuite d’un destin français, quelles que soient leurs caractéristiques, réelles ou supposées, avancées par Berlin. Volonté affirmée et assumée contre prédestination identitaire, tels sont en quelque sorte les termes du débat, que l’on aurait pu croire clos avec la stabilisation de l’Europe post 1945. C’était compter sans la résurgence en 1991 d’une guerre dans l’espace yougoslave qui, en remettant à l’ordre du jour le fameux « cujus regio, ejus religio », renouait sans le savoir avec les mécanismes de la guerre de Trente Ans.

Une immigration extra-européenne continue sur le vieux continent risque de produire à terme, peu ou prou, des effets non pas identiques mais comparables. Notre balkanisation n’est sans doute pas à l’ordre du jour, la territorialisation des communautarismes n’étant pas à ce point poussée, mais une libanisation n’est plus si loin. Il suffit de lire, y compris dans la grande presse, les écrits de nombre de sociologues reconnus, peu soupçonnables de conservatisme rétrograde, qui estiment que deux nations au moins sont en train de se constituer dans notre pays. Les plus hautes Autorités de l’Etat n’ont-elles pas elles même parlé des fractures françaises et du risque de dislocation républicaine ? On n’entrera pas dans des débats hors de propos ici sur le pourquoi du comment, les causes et les conséquences, les responsabilités des uns et des autres. On se contentera du constat : un (ou plusieurs) communautarisme s’est installé massivement et durablement, qui ne s’inscrit plus dans la définition française de la Nation.

La conscience d’un passé partagé, la volonté d’un avenir commun n’existent plus ; ne parlons évidemment pas de l’adhésion à notre référentiel de valeurs, notre art de vivre ou notre imaginaire collectif.

Assiste-t-on aux prémisses d’une remise en cause décisive des dogmes qui fondent notre société depuis plus de deux siècles ? Nul ne le sait mais on ne peut être qu’interpellé par ce que démontrait avec brio Paul Hazard en 1935 dans « La crise de la conscience européenne » ; les grandes batailles d’idées qui ont mené à la révolution française ont eu lieu avant 1715.

« Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous mais demandez- vous ce que vous pouvez faire pour votre pays » avait dit John Fitzgerald Kennedy dans son discours d’investiture du 20 janvier 1961, décrivant ainsi une logique de comportement exactement inverse de celle des communautarismes à l’œuvre en France. Les demandes récurrentes de repentance, la concurrence victimaire sur-jouée dans le but d’obtenir toujours plus d’avantages pour sa communauté, avivent de façon itérative des fractures et des ressentis antagonistes délétères pour l’unité nationale. Une partie désormais significative de nos concitoyens ne se pense plus comme les héritiers de quinze siècles d’une civilisation exceptionnelle mais comme les victimes, à différentes époques, des agissements réels ou ré-interprêtés d’une histoire de France perçue comme violente, douloureuse et dévalorisante pour eux quand elle ne leur est pas tout simplement indifférente.

Là encore, il y a matière à réflexion pour l’appareil de défense et de sécurité. Il est légitime que les Autorités veuillent, au titre des valeurs républicaines, que les forces de sécurité intérieure, les armées, les services spécialisés et l’outil de défense en général soient à l’image du pays. N’assisterions nous pas cependant à un curieux paradoxe ? Alors que le pays dispose depuis l’ordonnance de Louis Philippe de 1831, avec la Légion étrangère, d’une unité militaire dédiée avec quelque succès à l’intégration des étrangers souhaitant servir la France, certains émettent des doutes, justifiés ou non, quant aux capacités des unités classiques à faire de même avec certains jeunes, certes issus d’une immigration récente, mais néanmoins français. S’agissant des services de sécurité, internes ou externes, il est logique qu’ils recrutent dans toutes les strates de la population ne serait-ce que pour des raisons d’efficacité. L’analyse et la compréhension de l’altérité culturelle, les nécessités opérationnelles de pénétration des réseaux, les impératifs de traduction de langues et dialectes rares poussent en ce sens. Pour autant ne nous y trompons pas : une partie, minime sans doute, de ces recrutements, binationaux ou non, pose problème du fait de l’adhésion de ces nouveaux venus à une sorte de nationalité « à la carte ». Ceux qui, au titre des ressources humaines, ont eu à traiter ces problématiques se sont souvent entendu dire « la France est mon pays mais ma terre d’origine est ma patrie » ou alors « d’accord pour intégrer votre institution mais ne me demandez pas de combattre les miens ou de travailler contre ma communauté, ou mon pays de cœur, ou sur tel ou tel sujet ». Du moins dans ce cas est-on prévenu et en mesure de prendre la décision appropriée ; pour choquantes que soient, dans ce cadre, ces professions de foi, elles demeurent plus gérables qu’une duplicité menant à la pénétration et à la trahison, hypothèses qui n’en sont pas pour autant exclues.

Les Armées comme les Services ont toujours eu à gérer ces risques notamment dans le contexte différent de la guerre froide mais les comportements déloyaux, individuels et sans assise collective, y découlaient plus d’une adhésion idéologique que d’une appartenance culturelle à une civilisation étrangère. L’impératif d’absolue fiabilité des services conduisait du reste souvent, de ce fait, à s’assurer de la sincérité de l’allégeance, plus que de la technicité de l’agent. Aujourd’hui la menace terroriste et son impact médiatique et politique sont tels que l’on pourrait être tenté, au nom de l’efficience immédiate, de privilégier la compétence technicienne de certains recrutements au détriment de leur loyauté. La nouveauté de la situation réside dans cette forme d’engagement sous conditions ou sous réserves, avec des  « opt out », permettant pour certains de concilier une affiliation vécue comme purement professionnelle et administrative, d’un côté, avec une allégeance affective, culturelle ou religieuse, potentiellement contradictoire de l’autre.

Le métier des armes qu’il soit exercé au sein d’institutions prestigieuses, d’unités d’élite ou plus communes, n’est pas un métier comme les autres. D’ailleurs n’est-il pas plus qu’un métier ? Plus qu’aucun autre, il implique clarté des objectifs et des cadres d’emploi et loyauté dans l’action. Qui est ton vrai maître ? L’interrogation des Evangiles reste, deux mille ans après, étrangement d’actualité entre un comportement de « condottiere » et l’engagement fondé sur l’acceptation du sang versé pour sa patrie, laquelle est par définition unique.

Alain Meininger

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