Démographie : vers la fin de l’originalité française

En 2006, la France métropolitaine1 a connu un excédent naturel de + 280 480 personnes, le plus élevé depuis 1973, qui s’avérait être le principal facteur explicatif de la croissance démographique nationale, en faisant une exception au sein de l’Union européenne.

En effet, l’augmentation de la population dans les autres pays était essentiellement le produit de l’excédent migratoire. Par exemple, la même année, le nombre d’habitants en Italie n’a crû que grâce à l’immigration et il avait même diminué en Allemagne, l’immigration ne permettant pas de compenser le déficit naturel. Le dynamisme endogène de la démographie française, tiré par une fécondité proche du seuil de renouvellement des générations (environ deux enfants par femme), était salué par la presse nationale et internationale, étant perçu comme un signe positif pour l’avenir économique du pays. Si les tendances constatées alors se prolongeaient, la France pouvait même espérer dépasser en population l’Allemagne au milieu du XXIe siècle, retrouvant sa position historique de leader démographique du continent, Russie exclue, qu’elle avait perdue au cours du XIXe siècle. Dix ans plus tard, la situation semble avoir évolué. Le solde naturel s’est sensiblement réduit, n’étant plus que d’environ + 180 000 personnes en 20162, la fécondité a légèrement décliné, à 1,9 enfant par femme, et le nombre de naissances, qui a diminué, est désormais moins important qu’au Royaume-Uni depuis plusieurs années (respectivement 760 000 naissances contre 777 000 en 2015) alors que leur nombre en Allemagne a progressé (passant de 662 000 naissances en 2011 à 737 000 en 2015). Notre pays serait-il en train de rentrer dans le rang ? L’objet de cet article vise à comprendre les facteurs à l’origine des modifications récentes de la dynamique démographique nationale, en présentant en détail les dernières tendances.

L’évolution de la population sur un territoire donné dépend de deux facteurs : le solde naturel (les naissances moins les décès) et le solde migratoire (les entrées et les sorties du territoire). Il convient donc de les étudier séparément, même s’ils ne sont pas totalement indépendants l’un de l’autre, pour comprendre ce qui se passe.

Un solde naturel en dents de scie

Le solde naturel de la France métropolitaine est très bien connu, à travers les statistiques de l’état civil. Ses évolutions apparaissent donc incontestables. Sur le moyen terme, il se constate une évolution en dents de scie, avec des points hauts, dont l’année 2006 faisait partie, autour de + 250 000 personnes par an, et des points bas autour de + 180 000 personnes par an. Les données de 2015 et 2016 constituent un nouveau point bas, faisant suite à ceux de 1976, 1983 et 1993. Traditionnellement, ces derniers sont liés à une baisse du volume des naissances. Est-ce le cas en 2015 et 2016 ?

Effectivement, l’analyse de l’évolution du nombre de naissances entre 2006 et 2016 en France métropolitaine témoigne d’une baisse sensible, de près de 50 000 unités. Cette diminution n’apparaît pas régulière. Après avoir atteint un pic en 2010, dépassant pour la première fois les 800 000 naissances depuis 1974, leur nombre se réduit depuis progressivement, avec une accentuation de la baisse ces deux dernières années. L’année 2016 devrait se terminer sous le seuil des 750 000 naissances. Cependant, parmi les trois facteurs qui peuvent expliquer cette évolution, il convient de déterminer celui qui joue le rôle le plus important.

Le premier facteur est la fécondité. Si elle diminue depuis quelques années, la France étant repassée en-dessous des deux enfants par femme, probablement du fait des coupes budgétaires dans la politique familiale liées aux politiques d’austérité, cette tendance n’apparaît pas catastrophique pour l’instant. Elle joue cependant un rôle dans l’évolution à la baisse du nombre de naissances.

Le deuxième facteur est le nombre de femmes en âge de procréer, c’est-à-dire l’héritage démographique. Ce nombre est en diminution constante puisque les dernières générations du baby-boom ayant terminé leur vie féconde, les générations désormais en âge d’avoir des enfants sont un peu moins nombreuses. Cette évolution entraîne donc mécaniquement une réduction du volume de naissances, tout autre facteur égal par ailleurs, apparaissant comme un facteur explicatif majeur de l’évolution récente de la natalité en France.

Le troisième facteur est l’immigration. Les nouveaux arrivants étant jeunes et donc en âge d’avoir des enfants, ils contribuent à augmenter le nombre de naissances, ou tout du moins, dans un contexte de diminution, de limiter cette dernière. Étant donné le flou sur les flux migratoires, que nous étudierons dans la seconde partie, il est difficile de dire si leur réduction selon les chiffres officiels joue un rôle dans la baisse récente de la natalité. De toute façon, de par son ampleur, cela ne serait que marginal. La diminution du volume de naissances est donc avant tout le produit d’un effet de structure par âge et de réduction de la fécondité.

Concernant les décès, l’évolution depuis 2006 est inverse de celle des naissances. Ils augmentent fortement, passant de 516 000 unités en 2006 à 570 000 unités selon les chiffres provisoires en 2016, mais de manière très irrégulière. En effet, ces variations erratiques sont typiques de la mortalité, où les facteurs conjoncturels, liés à la météo et à la plus ou moindre virulence des épidémies hivernales, expliquent qu’il existe de « bonnes » et de « mauvaises » années. Par exemple, 2012 et 2015 ont été des années de forte progression de la mortalité, alors que 2011, 2014 et 2016 ont été des années de baisse. Comme pour les naissances, il existe trois facteurs explicatifs de l’évolution de leur nombre.

Le premier est l’espérance de vie. Comme elle a tendance à augmenter entre 2006 et 2016 (de près de deux ans chez les hommes et d’environ un an pour les femmes), l’année 2015 apparaissant comme une exception, elle limite la hausse du nombre de décès. Elle ne peut donc apparaître comme un facteur explicatif.

Le deuxième facteur est le nombre de personnes arrivant aux âges moyens de décès. Il se constate une arrivée au fur-et-à-mesure du temps des classes nombreuses du baby-boom à des âges avancés, qui entraîne mécaniquement une forte hausse du nombre de morts. En effet, ces générations sont plus d’un tiers plus nombreuses que les précédentes nées dans l’entre-deux-guerres. C’est le facteur explicatif majeur de la montée des décès en France ces dernières années.

Enfin, le troisième facteur, l’immigration, ne joue qu’un rôle marginal. Cette dernière augmentant les effectifs des classes jeunes, son impact sur la mortalité est faible à court terme, c’est sur le long terme qu’elle jouera. En outre, pour les personnes âgées, il peut se constater un effet inverse, une émigration de la France vers d’autres pays plus ensoleillés (comme le Maroc ou l’Espagne), où ils décèderaient, mais, pour l’instant, ce phénomène apparaît très limité en volume, d’autant que lorsque les gens sont malades, ils ont tendance à revenir (et donc à mourir) en France.

Un solde migratoire difficile à mesurer

Le solde migratoire est le second facteur explicatif de la variation de la population totale d’un territoire. Cependant, contrairement au solde naturel, les données statistiques le concernant sont sujettes à caution. En effet, il n’est pas calculé directement, puisqu’il n’existe pas de procédures d’enregistrement systématique des entrées et des sorties du territoire en France, contrairement aux pays disposant de registres de population. Il est donc calculé par défaut, en le déduisant de la soustraction du solde naturel à la croissance totale de la population constatée entre deux recensements. Il s’ensuit que les chiffres fournis par l’Insee ne sont pas toujours très fiables, avec des écarts selon les sources. Par exemple, dans les années 1990, l’Insee donnait un solde migratoire de + 50 000 personnes par an en moyenne, déduit d’estimations internes à partir, entre autres, des données sur les permis de séjour, mais suite au recensement de 1999, qui a comptabilisé une population sensiblement moins importante qu’attendue, l’Insee en a déduit qu’il aurait été en fait quasiment nul. Face à une situation incohérente, l’Insee a refusé de réviser les chiffres du recensement, contrairement à ce qu’ont fait les Britanniques en 2001, et a créé un troisième facteur d’évolution, « l’ajustement », qui prête à sourire chez les spécialistes ! Il en a été de même entre 1999 et 2006, dans le sens inverse cette fois-ci, puisque le nouveau recensement a trouvé beaucoup plus d’habitants que prévu.

Selon les données officielles de l’Insee, depuis 2006, l’excédent migratoire de la France se serait sensiblement réduit, de près de moitié, passant de + 115 000 personnes en 2006 à environ + 61 000 personnes entre 2013 et 2015. Néanmoins, l’analyse en détail permet d’émettre de sérieux doutes sur la réalité de cette situation.

Concernant les entrées sur le territoire, nous n’avons des informations que sur les entrées légales des personnes non originaires de l’Union européenne, à travers les statistiques sur les permis de séjour délivrés chaque année. Autant dire que nous n’avons qu’une partie de l’équation, puisqu’elle ne comprend pas l’immigration illégale, mais aussi les migrations des Européens et des nationaux ! Cependant, si l’on s’en tient à ces seuls chiffres, rien ne laisse penser à une diminution de l’excédent migratoire, puisque les entrées n’ont jamais été aussi élevées, soit 215 000 entrées en 2015 contre 183 000 en 2006. Sachant qu’étant donnée la crise migratoire des dernières années, tout laisse à penser que l’immigration clandestine s’est renforcée, les données officielles de l’Insee semblent peu crédibles car la France ne connaît pas d’hémorragie migratoire, et ce malgré le flou statistique.

Concernant les sorties du territoire, la situation statistique apparaît encore plus dramatique que pour les entrées, faisant figure de grande inconnue des données sur l’immigration en France. Si certains démographes ont essayé de les déterminer à partir des résultats des recensements, le manque de fiabilité de ces derniers (la marge d’erreur est supérieure à la variation annuelle de la population de la France), rend l’exercice peu convaincant. En effet, concernant les entrées légales au titre du permis de séjour, la majorité d’entre elles (personnes arrivées dans le cadre du regroupement familial ou réfugiés humanitaires) restent définitivement sur le territoire national. Les entrées excèdent très largement les sorties.

Concernant les personnes originaires d’autres pays européens, l’immigration d’Europe orientale a sensiblement augmenté ces dernières années, comme en témoigne la forte progression du nombre des ressortissants de ces pays dans les recensements, et l’immigration d’Europe méridionale, principalement de la péninsule ibérique, a repris. Les sorties ne peuvent donc être plus élevées que les entrées.

Concernant les nationaux, si les données d’inscription dans les consulats étrangers témoignent d’une augmentation de leur nombre depuis les années 2000, et donc d’une hausse de l’émigration, il n’en demeure pas moins qu’elle n’est pas suffisamment importante pour venir combler en grande partie l’excédent migratoire des non nationaux. En effet, on voit mal comment le déficit migratoire des nationaux peut avoir dépassé celui des Britanniques (- 50 000 personnes par an en moyenne), pays historique d’émigration massive. En outre, l’augmentation de cette émigration a débuté bien avant la rupture statistique apparente de 2006. Le discours médiatique sur l’émigration des Français relève plus de l’argument politique, « les meilleurs s’en vont », que d’une réalité tangible, l’émigration des jeunes Français diplômés étant, en règle générale, temporaire. C’est surtout la mauvaise qualité du recensement qui est à l’origine d’un sous-comptage de la population, nationaux inclus.

Une originalité démographique qui s’atténue

Une fois déterminées ces évolutions générales de la démographie française entre 2006 et 2016, comment pourrait se dessiner le futur ? L’exercice de prospective du volume d’une population est toujours très risqué car certains facteurs d’évolution ne peuvent être connus à l’avance. Dans ce cadre, les projections de solde naturel sont plus fiables que celles concernant le solde migratoire, car nous connaissons le volume des générations déjà nées au moment de la projection.

Pour le solde naturel, sauf boom inattendu de la fécondité, dépassant le seuil de remplacement des générations, il est appelé à se réduire dans le futur, se rapprochant au fur et à mesure du temps de zéro, du fait d’effets structurels majeurs, liés à l’héritage démographique. Au mieux, les naissances seront stables, au pire, si le niveau de fécondité venait à se réduire, elles continueront de diminuer, alors que les décès vont eux mécaniquement augmenter quoi qu’il advienne, sauf progrès médicaux exceptionnels permettant de faire un bond soudain dans l’espérance de vie de plusieurs années, ce qui ne ferait, de toute façon, que retarder le processus.

Le dynamisme endogène de la population française est donc appelé à s’essouffler dans les prochaines décennies.

Pour le solde migratoire, contrairement au solde naturel, il est complètement imprévisible, l’histoire démographique témoignant de variations parfois brutales, liées aux contextes internes et externes. La poursuite de la tendance actuelle serait le maintien d’un excédent pour les prochaines décennies, étant donné la pérennité des écarts de développement entre la France et le reste du monde, et le maintien du regroupement familial, principal facteur explicatif de l’immigration légale en France. Cependant, cette situation pourrait changer dans un sens comme dans l’autre. D’un côté, une accentuation des tensions ethniques pourrait conduire à l’arrêt pur et simple de l’immigration, voire à un déficit migratoire, le pays devenant répulsif, y compris pour les nationaux. A contrario, le maintien de crises migratoires dans l’environnement proche de l’Europe pourrait conduire à une forte hausse de l’immigration vers la France, en faisant un pays très hétérogène ethniquement sur le modèle des États-Unis. Quoi qu’il en soit, le solde migratoire futur reposera essentiellement sur des choix politiques.

L’originalité démographique de la France au sein de l’Union européenne devrait donc continuer de s’atténuer dans le futur du fait de dynamiques structurelles, conduisant à réduire la croissance de la population. Avec un temps de retard par rapport à la plupart de ses voisins, la France est menacée par une relative stagnation démographique dans les prochaines décennies. Soit, elle s’en contente et adapte son organisation sociétale en conséquence, soit elle souhaite l’enrayer et dans ce cas-là, il est urgent d’agir.

Seules deux solutions se présentent pour permettre d’inverser la tendance.

La première est une vraie politique de relèvement de la fécondité. En effet, la France n’a jamais atteint le seuil de renouvellement des générations (2,06 enfants par femme dans notre pays) depuis 1974, étant depuis constamment en-dessous. Cela fait donc plus de quarante ans que la population ne se renouvelle plus ! Or, pour relancer la démographie française, il faudrait que la fécondité soit largement au-dessus de ce seuil, autour de 2,3 enfants par femme. Pour atteindre cet objectif, il faudrait attribuer des aides spécifiques pour stimuler la natalité dans les territoires en dépeuplement, en particulier de la diagonale du vide. Il faudrait également résorber rapidement la crise du logement dans les grandes métropoles, qui limite la fécondité des classes moyennes. Cela passerait aussi par un changement de paradigme dans les mentalités, entraînant une remise en cause de l’individualisme forcené, peu favorable à la constitution de familles nombreuses.

La seconde solution est la hausse de l’immigration. À défaut d’une croissance endogène, l’apport extérieur pourrait contribuer à maintenir une certaine dynamique démographique. Dans ce cadre, la France devrait s’ouvrir plus largement aux migrants, accordant plus de permis de séjour et accueillant plus de réfugiés. Cependant, étant donné le contexte actuel de tensions ethniques majeures et de crise de l’assimilation à la française, cette décision paraît peu pertinente, voire suicidaire sur le plan politique.

Laurent Chalard
Docteur en Géographie de l’Université Paris IV-Sorbonne
European Centre for International Affairs

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  1. Comme le font les organismes internationaux, nous travaillons uniquement sur les données démographiques de la France métropolitaine par souci de comparaison pertinente avec les autres pays européens.
  2. Selon les chiffres provisoires disponibles au moment de l’écriture de cet article (début décembre 2016).

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