D’un Diderot l’autre

Le hasard des récentes programmations cinématographiques a fait que deux films tirés d’œuvres de Denis Diderot se soient côtoyés durant quelques jours sur les écrans parisiens.

On sait le scandale que déclencha en 1965-66 le projet de Jacques Rivette de transposer à l’écran La Religieuse de Diderot, roman posthume de l’encyclopédiste, publié en 1796. On ne reviendra pas sur le déchainement des passions de l’époque ; la lettre de Jean-luc Godard adressée à « Monsieur le Ministre de la Kultur » (sic) en l’occurrence André Malraux, constituant en quelque sorte l’acmé d’un affrontement dont on comprend qu’il fut tout en nuances et en finesse. Le tout récent film d’Emmanuel Mouret, Mademoiselle de Joncquières, tiré d’un récit du roman Jacques le Fataliste, du même auteur, est d’une nature et d’une facture plus apaisée. Encore que…

Le rapprochement de ces deux œuvres cinématographiques dessine de nombreux portraits de femmes de cette seconde moitié du dix-huitième siècle. Aux côtés de la religieuse Suzanne Simonin évoluent successivement, pour son malheur, trois mères supérieures incarnant la bonté et la compassion pour la première, l’intransigeance sadique pour la seconde et le dévorement intérieur de la tentation saphique pour la troisième. La trajectoire étonnante de Mademoiselle de Jonquières comme le sort cruel de sa mère ne laissent pas d’étonner ; mais l’amie de la marquise de la Pommeraye qui vit les péripéties amoureuses de cette dernière par procuration, constitue une figure ambiguë et attachante du film d’Emmanuel Mouret. Nous ne sommes pas dans le roman naturaliste du siècle suivant ; aucune n’est issue du peuple des faubourgs ou de la paysannerie. Seuls quelques brefs passages des deux films dans les univers glauques des maisons de passe ou des tripots annoncent le réalisme ; mais la noirceur semble dans ces moments plus se nicher dans l’âme des protagonistes, masculins le plus souvent, que dans la déchéance des corps ou le délabrement des lieux. Du fait de l’âge, de leur position sociale, de leur fortune et de leur naissance, les parcours de ces femmes divergent incontestablement et comparer leurs trajectoires peut paraitre a priori incongru ; mais des similitudes les rapprochent néanmoins ; toutes sont intelligentes et suffisamment éduquées pour comprendre la vie et imaginer comment réagir aux infortunes du sort. Aucune n’est indigente même si certaines ont subi des revers de fortune, temporaires ou non. Et surtout, toutes se battent, dans des contextes différents, contre une adversité aux origines, aux formes et aux conséquences très diverses.

Pour ne parler que des deux personnages centraux, Mme de la Pommeraye, dont Cécile de France semble être l’incarnation idéale, dispose de tous les atouts pour choisir souverainement son destin ; jeune veuve, belle, noble et fortunée, elle a en mains toutes les cartes pour (re)construire la vie qu’elle souhaite et qui sera celle qu’elle a choisie ; un échec serait le sien ; son malheur, celui qu’elle aurait façonné. En ce sens elle est l’antithèse parfaite de la religieuse sous le joug de multiples contraintes qui s’imposent à elles du fait de l’époque, de sa naissance, de son milieu ; enfant adultérine par sa mère, privée de dot et donc de mariage, Suzanne se trouve mécaniquement conduite, par la force et le chantage, en l’absence de vocation, vers le couvent. Liberté quasi sartrienne dans un cas, implacable déterminisme biologique et sociétal dans l’autre.

Partant de là, chacune va réagir à sa manière et se battre avec les armes dont elle dispose. La religieuse, seule, dénuée de moyens et de soutiens désintéressés ne peut compter que sur la révolte solitaire contre l’ordre établi et les institutions, civiles, judiciaires et ecclésiastiques ; même quand le droit semble confirmer le bien-fondé de sa demande d’être relevée de ses vœux, le moindre doute, la moindre faille conforte « ipso jure » la thèse inverse. Elle devient vite, à son corps défendant, une allégorie de la liberté d’expression et de la révolte contre un ordre injuste, ce que l’interprétation d’Anna Karina exprime magnifiquement. Après avoir une première fois refusé de souscrire à son nouvel état, la captive, vaincue, ne peut que s’évader d’elle-même, puis s’épuiser et se détruire en se heurtant, au propre comme au figuré, aux murs qui l’enserrent. Mme de la Pommeraye dispose, elle, en plus du reste, d’une oreille attentive si ce n’est amicale, en la personne d’une confidente. Pour Suzanne Simonin, à l’inverse, nul être humain compatissant sur qui s’appuyer ; seul le diable lui tend la main en la personne d’un confesseur pervers et lubrique qui la fera s’échapper du couvent avec les intentions que l’on imagine, la menant ainsi à l’abîme.

A l’opposé, la marquise a eu le loisir de façonner les moindres détails – et peut être les pièges – de sa vie. Ayant éloigné d’elle l’homme qu’elle aimait par une maladresse qu’elle croyait habile, elle n’aura de cesse, à l’évidence du fait d’un orgueil blessé, non de chercher à le reconquérir mais à le punir. La cruauté de la vengeance sera telle, compte tenu de l’époque et du rang des protagonistes, qu’elle manquera de peu – ou ne manquera pas – de briser trois êtres dont deux au moins, Mademoiselle de Joncquières et sa mère, étaient à l’origine totalement étrangers à l’intrigue. Là où rayonnaient l’humilité et l’intelligence de coeur de Suzanne Simonin, éclatent la cécité et la froideur calculatrice de la marquise. La religieuse savait et proclamait que, quoi qu’il en fût de ses rapports avec l’institution ecclésiastique, elle restait fidèle au Christ ; Mme de la Pommeraye n’a pas su voir que le marquis des Arcis, infidèle mais sensible et généreux – son attitude finale vis-à-vis de Mademoiselle de Jonquières semble en attester – était l’homme de sa vie. On peut supposer, selon l’interprétation que l’on fait du dernier plan du film, qu’une forme de détresse l’attend aussi au bout du chemin, d’une autre nature, évidemment, que celle qui a emporté la religieuse.

Alain Meininger

Crédit photo : Wikipédia