Elles votent

Les femmes votent. Et parfois plus que les hommes. Fini le temps où elles se rendaient aux urnes moins qu’eux. Aujourd’hui, l’abstention électorale ne peut plus leur être imputée, sauf peut-être dans la toute récente période. 

Un accès aux urnes pour le moins tardif … et contrarié

Pourtant, elles ont été tenues à l’écart de la citoyenneté jusque tard dans le vingtième siècle, ayant d’ailleurs obtenu celle-ci après la levée de nombreux obstacles. Quelques flashes pour en prendre la mesure. Entre les deux guerres, on pouvait entendre dans les hémicycles des propos alarmistes face à ce droit de vote qu’elles réclamaient et que certains députés se montraient prêts à leur accorder. « Le foyer sera un enfer », « Les enfants seront négligés », « les femmes souffrent de s’imposer ces airs d’autorité et de commandement qui leur vont mal »1.

Le régime de Vichy allait offrir en outre une quintessence de cette conception d’un éternel féminin incompatible avec l’exercice d’une activité politique fût-elle réduite au dépôt d’un bulletin dans une urne. Cette vision ne disparaît pas avec l’ordonnance du 21 avril 1944 qui donne enfin aux Françaises les droits de vote et d’éligibilité.

Encore en 1979, déplorant que les occupations professionnelles des femmes aillent à l’encontre de leur activité procréatrice, le sénateur Henriet déclare : « Au lieu d’envoyer les femmes au travail, mieux vaut les envoyer au lit » (Débats parlementaires du 9 décembre 1979. Site du Sénat). Vaine rêverie d’un repos du guerrier qui s’accompagnerait, neuf mois plus tard, de la venue au monde d’un héritier. Comme l’écrivait Raoul Girardet, « le monde de l’Âge d’or est celui des horloges arrêtées »2.

De l’apprentissage à l’autonomie

Les électrices reviennent donc de loin. Et si elles ne se distinguent plus guère des électeurs, elles sont parvenues à la situation actuelle en plusieurs étapes. De 1945 à 1969, elles se sont plus abstenues et ont voté plus fréquemment à droite que les hommes puis, à partir des années 1970, elles ont participé autant qu’eux et l’écart sur le vote de gauche (moins prisé par elles au début) a diminué. Enfin, à partir de 1986, elles donnent leur voix à la gauche autant que leurs homologues masculins et persistent dans leur participation. Mais une différence de taille doit être soulignée. Elles sont toujours moins nombreuses à soutenir le Front national, quels que soient ses représentants, Jean-Marie Le Pen, les candidats aux élections législatives et locales ou, depuis quelque temps, Marine Le Pen.

Qu’en est-il en 2017 ?

À la veille du premier tour de l’élection présidentielle, d’après la 13e vague du panel du Cevipof/Le Monde, Élection présidentielle 2017, (réalisée par Ipsos du 16 au 26 avril), 83 % des hommes et 81 % des femmes se disent assez ou beaucoup intéressés par la prochaine échéance. 71 % des premiers et 73 % des secondes ont l’intention de se rendre aux urnes. Comment s’organisent alors leurs choix (question posée à ceux qui sont certains d’aller voter) ? Les femmes montrent une légère réticence par rapport à Jean-Luc Mélenchon, mais se distinguent nettement des hommes dans le soutien à Marine Le Pen (19 % d’entre elles contre 24 %). Elles sont à égalité pour appuyer Emmanuel Macron (22 %) et plus nombreuses à annoncer un bulletin favorable à Benoît Hamon (9 % contre 6 %) comme à François Fillon (20 % contre 17 %).

Un autre sondage, effectué par Elabe, va dans le même sens. Là également, rassemblent plus d’électeurs que d’électrices Jean-Luc Mélenchon (21 % contre 18 %) et Marine Le Pen (23 % contre 20 %). Égalité ou presque pour Emmanuel Macron (25 % des hommes et 24 % des femmes) comme pour Benoît Hamon (7 % dans les deux populations, seule légère différence avec la précédente enquête). Les femmes sont en revanche nettement plus attirées par François Fillon (23 % d’entre elles) que ne le sont les hommes (17 %). Score qui s’explique par la proportion importante de femmes parmi les personnes âgées qui constituent le socle de l’électorat de François Fillon : ce dernier est épaulé en effet par 11 % des 18-24 ans, 12 % des 25-34, 13 % des 35-49, 17 % des 50-64 mais 40 % des 65 ans et plus. Ce sondage Elabe s’est intéressé aux diverses hypothèses envisagées alors, à la veille du premier tour de cette présidentielle. On se souvient que quatre candidats se retrouvaient comme dans un mouchoir de poche et que l’incertitude était tangible.

Au second tour, dans le cas d’un duel Macron/Le Pen, 62 % des hommes et 68 % des femmes auraient voté pour Emmanuel Macron. Si cela avait été Fillon/Le Pen, seraient allées à François Fillon les voix de 54 % des hommes et 63 % des femmes. L’effet « Tout sauf Le Pen » joue. Pas au point toutefois de convaincre les électrices de rallier massivement Mélenchon. Un second tour mettant aux prises Mélenchon et Le Pen aurait vu 60 % des votants et votantes se décider pour le premier, 40 % des uns et des autres se prononçant alors pour Le Pen. Dans un duel Mélenchon contre Macron, Mélenchon n’aurait eu que 39 % des voix des électrices, contre 43 % des voix des électeurs. Dans le cas d’un affrontement Fillon/Macron, le premier aurait obtenu 33 % des suffrages masculins et 37 % des suffrages féminins. De même, contre Mélenchon, Fillon aurait récolté 41 % des bulletins déposés par les hommes et 47 % de ceux des femmes.

Au lendemain du premier tour, les indications fournies ne dessinent pas un paysage différent. La vague du panel Cevipof/Le Monde/Ipsos réalisée après l’élection présidentielle montre en effet que les femmes ont été un peu plus nombreuses que les hommes à choisir Benoît Hamon, Emmanuel Macron et François Fillon. Si l’on s’intéresse au total des voix bien estampillées à gauche (Arthaud, Poutou, Mélenchon, Hamon), on voit qu’il est légèrement plus fourni chez les premières que chez les seconds (28,3 % contre 27 %). Et, conformément à leurs intentions de vote, seules 19,4 % des femmes (23,4 % des hommes) ont soutenu Marine Le Pen. Ces quatre points d’écart s’élèvent à cinq au second tour puisque ce sont cette fois 30,7 % des électrices et 35,8 % des électeurs qui appuient cette dernière.

Les législatives n’ont pas vraiment enthousiasmé les femmes qui, contrairement à ce qu’on avait observé pendant longtemps, se seraient abstenues plus que les hommes, emportées peut-être par cette vague de désertion des urnes. 53,9 % d’entre elles déclarent ne pas avoir voté contre 46,1 % des hommes. Mais on sait que les sondages ne sont pas le meilleur outil pour mesurer l’abstention. Les femmes ont peut-être moins menti que leurs compagnons au moment de répondre à cette question. En termes d’orientation, ces élections ont suscité dans l’ensemble des comportements proches de ceux adoptés pour la présidentielle. Les électrices se sont rangées plus que les électeurs derrière le bloc Les Républicains/UDI/Divers droites (23,1 % contre 20 %) et aussi derrière Europe Écologie-Les Verts (4,2 % contre 2,3 %). Elles se sont un peu moins ralliées à l’ensemble France insoumise/Parti communiste (13 % contre 14,4 %) et surtout au Front national (11,9 % contre 14,7 %)3. Pour le reste, on ne note pratiquement pas de différences.

Les explications du vote

En 2007 comme en 2012, il n’y avait pas d’écart, au second tour, entre les votes des hommes et ceux des femmes qui ne décrochaient pas de l’appui apporté dès 1986 à la gauche non communiste dans les mêmes proportions que les hommes. Changement, progressif on l’a vu, qui s’explique par les évolutions survenues dans la situation de la population féminine. Depuis la Libération, elles ont investi en masse le système scolaire et sont même depuis les années 1970 plus nombreuses que les garçons à l’Université. Elles forment aujourd’hui près de la moitié de la population active. Or on sait que les femmes qui travaillent à l’extérieur sont plus politisées et plus orientées à gauche que celles qui restent au foyer ou même le rejoignent après quelques années d’activité. Elles ont aussi délaissé les bancs des églises, ce qui les « libère » d’une certaine manière de leur fidélité à la droite. La libéralisation des mœurs (pour résumer : la dissociation désormais possible entre sexualité et procréation) les a entraînées à manifester plus d’indépendance, à prendre leur vie en main, à décider en leur âme et conscience. Leurs choix politiques se sont donc de plus en plus distingués de ceux de leurs mères ou de leurs grands-mères. Et puis, même si elles ne sont encore que 27 % des députés (elles seront 38 % après les législatives de 2017), elles sont quasiment à parité dans les assemblées communales, régionales ou dans la délégation au Parlement européen. Ce qui fournit à l’ensemble de l’électorat des modèles, des exemples, des preuves que « c’est possible ». Un facteur d’émancipation supplémentaire. Et qui les conduit à ne plus se cantonner dans la partie droite de l’échiquier politique. Sans toutefois rallier Marine Le Pen.

Pourquoi cette réticence à voter pour elle ?

Pendant longtemps, les prises de position du Front national sont allées à l’encontre de l’évolution de la population féminine. Il prônait en effet le retour au foyer des jeunes femmes, moyennant un salaire maternel (devenu ensuite un salaire parental), ainsi que la remise en cause de la légalisation de l’IVG. Aujourd’hui Marine Le Pen ne revient pas sur ce dispositif, mais dénonce ce qu’elle appelle les « avortements de confort » et ne veut plus rembourser la deuxième, troisième ou quatrième IVG au prétexte que, chez des « irresponsables », elle se substituerait à la contraception. Par ailleurs, le Front national dont les femmes ont longtemps redouté la violence continue à les effrayer. 54 % d’entre elles déclarent que Marine Le Pen les inquiète (52 % des hommes), 64 % ne la jugent pas sympathique (62 % des hommes). Elles sont un peu moins enclines à lui trouver l’étoffe d’un Président, à considérer qu’elle comprend bien les problèmes des gens comme elles, tout en lui accordant qu’elle veut vraiment changer les choses. Pas de différence avec les hommes pour la déclarer honnête : 67 % des femmes et 66 % des hommes estiment qu’elle ne l’est pas. 70 % et 71 % déclarent aussi qu’elle n’a pas prouvé son efficacité.

Dans les toutes dernières années, on a cru un temps qu’une autre évolution allait se dessiner car, chez les ouvrières et les employées, une certaine sympathie s’exprimait à l’égard de la présidente du Front national. Sympathie qu’il convient d’expliquer. En effet, si l’on écoutait les discours de Marine Le Pen, on devait convenir qu’elle était la seule à savoir s’adresser aux milieux de la précarité, se faire entendre et comprendre d’eux. C’est en tout cas mon point de vue après avoir longuement étudié les prestations de divers responsables politiques. La gauche socialiste était discréditée car au pouvoir, donc jugée responsable des difficultés rencontrées par ces précaires. La droite traitait surtout des finances (dette, taux de ceci ou cela, intérêts, prélèvements), Jean-Luc Mélenchon s’en tenait souvent à l’évocation des grands ancêtres (Jules Ferry, Jean Jaurès, Léon Blum). Dans un cas comme dans l’autre, en quoi cela pouvait-il parler à des personnes qui ne savaient pas comment elles allaient finir le mois et même, pour nombre d’entre elles, comment elles allaient le commencer ?

Or, il faut bien retenir que les femmes sont majoritaires dans ces milieux de la précarité, qu’elles soient à la tête de familles monoparentales, assignées à des emplois à temps partiel, souvent non qualifiés et mal payés, en panne de pensions alimentaires, en résumé dans les plus grands soucis budgétaires quel que soit l’accident de la vie qui peut conduire à ce type de situation.

On comprend donc que la tentation soit parfois grande de renverser la table en ralliant une femme politique qui leur serine qu’elle veut en faire autant. Toutefois, cela n’est pas allé plus loin et, comme on vient de le voir, l’électorat féminin demeure encore le meilleur rempart contre le vote frontiste. Mais, comme dans l’ensemble de la population, le niveau d’adhésion s’est élevé par rapport aux consultations précédentes, ce qui n’est pas sans susciter bien des interrogations, des tentatives d’explication et aussi des cris d’orfraie. Comme l’écrivait le sociologue Raymond Boudon, les gens ont toujours de « bonnes raisons » de se comporter comme ils le font4. Plutôt que de critiquer ces comportements, il vaut mieux rechercher ce qui les suscite. Afin, justement, de pouvoir agir sur les causes au lieu de déplorer les conséquences.

Il ne serait pas stupide de profiter d’un « état de grâce » qui peut ne pas durer, pour s’emparer d’une question qui suppose sans doute des investissements intellectuels, politiques et financiers pas forcément rentables dans l’immédiat, mais qui le seraient à terme et qui permettraient à une population délaissée de sortir la tête hors de l’eau. Si l’argent ne fait pas le bonheur, il peut au moins rendre le malheur plus sympa… et empêcher certains gestes désespérés comme le dépôt dans l’urne d’un bulletin qui ne résoudra aucun problème.

Janine MOSSUZ-LAVAU
Directrice de recherche émérite au Cevipof

  1. Cité par Mattéi Dogan et Jacques Narbonne, in Les Françaises face à la politique. Comportement politique et condition sociale, Armand Colin, 1955, p.12.
  2. Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1986, p.129.
  3. Résultats partiels tirés de la vague 16 (27-30 juin 2017) du panel Cevipof/Le Monde/Ipsos
  4. Raymond Boudon, L’idéologie. L’origine des idées reçues, Fayard, 1986, p.25.