Europe : une droite allemande contre la France ?

Alexis Lacroix, journaliste, éditorialiste et essayiste décrypte, pour la Revue Politique et Parlementaire, les déclarations d’Annegret Kramp-Karrenbauer, chef de file de la CDU, à la suite des propositions d’Emmanuel Macron sur l’Europe.

Parfois, ce sont les hommes d’idées qui lisent dans le marc de café. Devin (sans doute) involontaire, le philosophe Peter Sloterdijk, il y a plus de dix ans maintenant, à l’occasion d’une conférence à Fribourg tenue en compagnie de deux intellectuels français, Alain Touraine et Blandine Kriegel, a joué les prophètes. En prédisant, avec l’ironie qu’on lui connaît, une inéluctable « défascination réciproque » entre les deux chevilles ouvrières de l’aventure européenne, la France et l’Allemagne.

Défascination ? Pour le géant timide de la philosophie, aucun doute n’était permis : le temps était venu, cinq décennies après l’éclatante réconciliation de De Gaulle et d’Adenauer, de passer à un stade refroidi de la relation, de laisser place à « une non-attention réciproque et bienveillante ». Et le philosophe de Karlsruhe d’expliquer, à la stupeur complète d’Alain Touraine¸qu’il n’est plus possible de mettre au diapason une Allemagne qui rêve de sortie de l’histoire avec une France n’ayant jamais fait le deuil d’y inscrire son empreinte.  

Toujours à en croire Sloterdijk, un Hexagone présidentialiste et emphatique, avide de transmuer l’Élysée en une « Maison-Blanche européenne », serait inapte à concevoir l’Europe autrement que comme une France en très grand.

Bigre ! Laissons de côté le procès d’intention adressé par Sloterdijk au partenaire français, trop « jacobin », trop « mégalomane ». Trop tout. Reste l’essentiel : les préconisations pour l’Allemagne. Se déprendre de son attachement exclusif, quasi amoureux, pour le voisin gaulois… Le désidéaliser. Le « décristalliser ».

Or cette rectification de trajectoire, cette désaffection sèche, cette rupture d’idylle ne sont plus un simple songe.

Elles sont visiblement à l’ordre du jour… en 2019. Si, du moins, on se fie aux déclarations de la nouvelle dame d’acier de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer.

En inaugurant avec tambour et trompettes l’ère post-Merkel de la droite démocrate-chrétienne, on dirait qu’« AKK », comme la nomment ses supporters,  s’est donné pour objectif d’accomplir le vœu de Sloterdijk. Il y a, d’abord, la temporalité. Prétexte lui est fourni par la tribune-événement du président français, publiée en simultané chez les Vingt-huit, et exhortant à une « Renaissance ». Le tout, dans une vision où le sursaut européen s’avère indissociable d’un nouveau « progressisme » protecteur à l’échelle du Continent. A peine cinq jours plus tard, « AKK » dégaine sa riposte au premier magistrat de France. Avec aplomb, elle révise, rature de rouge sa copie. Impitoyablement. Au préalable, elle cingle que la campagne électorale actuelle ne saurait se borner à « la défense d’un statu quo européen imparfait contre les invectives des populistes. La question du « pour » ou « contre » l’Europe ne se pose pas du tout pour la plupart des Européens ». Sous-entendu : contrairement à ce que suggère le président français… Dans le sérieux et dominical Welt am Sonntag, le 10 mars, elle  n’exprime bien sûr pas les conceptions officielles de l’Allemagne, ni mêmes celles de la chancelière Angela Merkel1,  mais bien l’approche de sa frange partidaire conservatrice – celle de l’espace idéologico-politique de la CDU et de la CSU en voie de démerkelisation. Néanmoins, elle dénote une « défascination » pour la proposition française, rabaissée sans la nommer au rang de vision verbeuse et chimérique.

Cette missive fouillée entend également rendre à l’Europe son leadership face aux néo-empires (comme la Chine ou l’Inde) et aux Etats-Unis. « Notre Europe doit être plus forte » : l’un des leitmotivs d’ « AKK »…  

Le dessein préalable d’abolir le siège de Strasbourg pour le Parlement européen, qui ne se réunirait donc plus qu’à Bruxelles, n’est, cependant, nullement anodin. Ni non plus neutre politiquement.

Paris, depuis fort longtemps, a réussi, avec l’accord de Berlin, à tempérer et à ajourner les vélléités du Parlement de renoncer aux navettes entre Bruxelles et Strasbourg, qui participent de son fonctionnement dual mais qui entérinent l’inscription territoriale de l’aventure supranationale dans l’Hexagone, au sein d’une capitale alsacienne qui est, bien plus anciennement que Bruxelles, un emblème de l’Europe. Sous couvert d’une rationalisation technique, il s’agit d’acter une perte d’aura de la France. En outre, la proposition d’ « AKK » peut assez facilement être jugée arbitraire : chaque État membre héberge au moins une institution européenne. Si l’on suivait « AKK » dans son raisonnement, quid de la la Cour européenne de justice, sise au Luxembourg ? Quid de l’Agence européenne des gardes-frontières, établie à Varsovie ? Quid de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, basée à Parme ?

Annegret Kramp-Karrenbauer réclame un moratoire sur les idées de réformes préjudiciables à la capacité de l’Union à assurer la prospérité de ses citoyens. Comprendre : « Avant de distribuer les richesses, il faut les créer, souligne-t-elle là encore avec un apparent bon sens. Et de poursuivre : « Nous devons miser résolument sur un système de subsidiarité et de responsabilité individuelle impliquant que chacun assume ses engagements. Le centralisme européen, l’étatisme européen, la mutualisation des dettes, l’européanisation des systèmes sociaux et du salaire minimum seraient la mauvaise voie. » Ces périphrases techniques camouflent un objectif beaucoup plus abrupt, c’est-à-dire sonnant et trébuchant, et qui va à l’encontre de la vision macronienne.

La nouvelle pasionaria de la droite allemande redoute que les efforts d’approfondissement de l’UE entraînent, comme la nuée porte l’orage , une solidarité financière accrue de l’Allemagne avec ses voisins.

En résumant la position française commune aux sociaux-démocrates et à la droite modérée, Emmanuel Macron se revendique, tout à l’inverse, d’une « avant-garde » définissant « les normes du progrès ». D’où il s’ensuit, pour lui, que cette entité politique, où «a été créée la Sécurité sociale, doit instaurer pour chaque travailleur, d’Est en Ouest et du Nord au Sud, un bouclier social lui garantissant la même rémunération sur le même lieu de travail, et un salaire minimum européen, adapté à chaque pays et discuté chaque année collectivement ».

Plusieurs autres idées que Kramp-Karrenbauer développe font d’ailleurs question : vent debout contre la politique agricole commune (PAC), elle suggère que la « baisse des réglementations et des subventions dans ce domaine ne doit plus être un sujet tabou ». L’abandon de la PAC, l’une des politiques les plus anciennes de l’UE (1962), ne saurait être envisagée à la légère par la France.

L’ère disruptive qu’inaugure « AKK » doit permettre à Berlin d’affirmer sans fausse honte qu’il ne paiera plus.

Comment, sur cette base, décrypter sa proposition la plus audacieuse – celle qui, avec la création d’un porte-avion européen, touche les Nations unies ? Selon Kramp-Karrenbauer l’Union européenne devrait disposer d’un « siège commun permanent au Conseil de sécurité de l’ONU ». Le SPD a antérieurement proposé de mutualiser le siège français.  « AKK » ne précise ce siège devrait doubler le siège français ou se substituer à lui. Elle n’y répond pas. A dessein ? En attendant, dans les allées du pouvoir français, on se demande si « AKK » ne va pas faire regretter amèrement la camaraderie un peu bourrue d’Angela la francophile.   

Alexis Lacroix
Journaliste, éditorialiste et essayiste

  1. En effet, Mme Kramp-Karrenbauer n’est pas membre du gouvernement et ne détient aucun mandat. Elle ne représente que son parti, à l’approche des élections européennes de mai.