« Faut des idées! » Virginie Martin s’entretient avec Florian Philippot

« Faut des idées! » est la nouvelle rubrique d’entretien politique pour le site de la Revue Politique et Parlementaire, animée par Virginie Martin.

À la veille des élections européennes, la politiste Virginie Martin s’entretient avec l’ensemble des principales têtes de liste. Démocratie, économie, culture : toutes et tous ont répondu sans filtre et très librement à nos questions.

Quand la politique renoue avec les idées… Ce lundi 13 mai, Florian Philippot, chef de file de la liste Les Patriotes pour les élections européennes a bien voulu essuyer les plâtres… Un jour, un entretien.

 

« Sortir de l’Europe c’est s’ouvrir au monde », Florian Philippot, tête de liste Les Patriotes, Européennes 2019

Virginie Martin : La démocratie, ou en tout cas, l’idéal démocratique semble être fragile/fragilisé. Quelle est votre lecture de ce « supposé » déficit démocratique ?

Florian Philippot : Je pense que le déficit est abyssal.

On est rentré maintenant dans une démocratie de façade et c’est d’ailleurs un des nœuds de la crise de la participation aux élections. C’est très lié au sujet européen parce qu’on se rend compte progressivement par la pratique, qu’un pays qui n’a plus l’essentiel de sa souveraineté nationale ne peut plus être une démocratie. Je lie les deux sujets.

Vous savez que le Général De Gaulle disait « la souveraineté nationale est l’autre nom de la démocratie »et c’est tout à fait normal parce que la démocratie en réalité c’est le pouvoir du peuple. C’est le peuple qui vote, c’est le peuple qui décide, c’est le peuple qui choisit mais encore faut-il qu’il puisse décider d’une politique qui peut être mise en place.

On a multiplié des campagnes électorales où des promesses ont été faites, les gens ont voté et une fois la personne élue on se rend compte que les promesses ne sont pas tenues. On leur explique après, ou plutôt les gens l’ont compris d’eux-mêmes parce que ça ne leur a pas été clairement expliqué, que les compétences n’étaient plus au niveau français. Je prends un exemple concret, Nicolas Sarkozy dit en 2007 « on va mettre en place un small business act à la française », une idée qui séduit l’opinion publique et que je défends aussi. La réalité c’est qu’il ne l’a pas fait et qu’il a dû expliquer devant les mêmes français qu’en fait c’était interdit par le droit européen.Quand il explique qu’il va limiter fortement l’immigration et qu’il ne le fait pas (ses chiffres sont largement supérieurs à ceux de Lionel Jospin qui était au pouvoir avant), c’est la même chose.

S’y ajoute une défiance qui se crée entre les élites et le peuple. Pourquoi ? Parce que le peuple sentant cela, vote de plus en plus contre ce système, que ce soit dans les élections nationales ou dans le referendum.

Le dernier referendum national auquel on a eu droit c’était il y a 14 ans quasiment, le 29 mai 2005. Les gens disent non et depuis on leur a coupé le siffletc’est-à-dire que les élites prises de panique ont supprimé la possibilité de referendum.Il n’y en a plus dans les faits et puis même ce vote là a été annulé 3 ans plus tard par l’adoption par voie parlementaire du traité de Lisbonnece qui a créé et qui a été, à mon avis, l’une des graines du mouvement des gilets jaunes.

 

La démocratie va de pair avec la souveraineté nationale

FP : On a rompu un lien de confiance entre le peuple et ses représentants. Donc je pense que pour renouer le lien il faut retrouver une souveraineté nationale et populaire parce que sans cela on ne peut pas avoir de démocratie.Mais ce ne sera pas suffisant et il faudra par ailleurs ajouter, et ça c’est purement national, des instruments nationaux de démocratie directe. Si la création d’un RIC est exprimée et criée dans les manifestations de gilets jaunes ce n’est pas par hasard, c’est qu’il y a une très forte demande de vouloir décider soi-même, de revenir à l’origine de la démocratie. C’était le cas dans les cités grecques. C’est vrai que cela ne s’appliquait que sur 5000 habitants et seulement 10% d’entre eux parce que les autres étaient esclaves, mais aujourd’hui les techniques modernes permettent de le faire sur des grands états nations de plusieurs dizaines de millions d’habitants. Le numérique rend la possibilité de faire ces choses de manières sécurisées et directe. Il faut donc ces deux choses :souveraineté nationale et nouveaux instruments de démocratie directe.

VM : J’ai l’impression que ce referendum contrarié quelques années après par voie parlementaire est vraiment un point de clivage. Il y a un avant et un après selon vous ?

FP : Pas immédiatement. En février 2008 on ratifie par le Congrès le traité de Lisbonne et à ce moment là il n’y a presque pas de débat, c’est passé comme une lettre à la poste. Je me souviens en avoir parlé dans mes réunions publiques à l’époque où j’étais directeur de campagne de Marine Le Pen pour la présidence de 2012 et personne ne réagissait. Pourtant on parle là d’une population plutôt hostile à l’Union Européenne mais les gens n’étaient tout simplement pas au courant. Et puis j’ai vu, au fil des années, ça réagissait de plus en plus et c’est quelque chose qui a été perçue et vécue comme une trahison. C’est une trahison en réalité. Parfois je croise des parlementaires qui me disent qu’ils regrettent et qu’ils n’auraient pas dû faire ça. Oui mais cela a été fait.

 

VM : Et dans le même esprit, le Brexit aujourd’hui ?

FP : Le Brexit il se fera, j’ai aucun doute là-dessus. Il se fera mais on voit la volonté de l’Union Européenne de punir le Royaume-Uni, de retarder au maximum pour en faire un exemple.

On nous fait croire que c’est l’apocalypse à Londres alors que cette ville est plus dynamique que Paris, je suis désolé de le dire. 

Et c’est aussi cela qui crée de la défiance parce que les gens se disent que c’est difficile de changer les choses même quand on a la légitimité d’un referendum avec 17 millions d’électeurs. Même là ils essayent de freiner et cela décourage mais je pense qu’il y aura un effet boomerang et qu’ils sortiront au plus tard le 31 octobre. J’en suis à peu près persuadé et comme on verra que cela se passe bien, parce qu’il n’y a aucune raison que ça se passe mal en réalité, on aura démontré grandeur nature qu’on peut quitter l’Union Européenne.

VM : Certains disent que l’Union Européenne nous évite la guerre, qu’elle est un rempart face aux géants économiques comme la Chine ou les Etats-Unis et que par ailleurs, il existe une culture européenne. Est-ce que tous ces arguments sont bons à jeter ou alors il faut penser une Europe à plusieurs vitesses avec des alliances inter-étatiques ? Que répondez-vous à tout cela ?

FP : Je pense qu’il y a deux sujets un peu différents.

L’argument « l’Europe c’est la paix » pour moi c’est du terrorisme intellectuel. On coupe court à la discussion, si vous êtes contre c’est que vous êtes pour la guerre. 

Si on étudie les équilibres géopolitiques je pense que si on a globalement la paix sur le continent européen c’est beaucoup plus lié à l’équilibre des forces nucléaires qui ont permis de geler le conflit et créer une dissuasion efficace. Et par ailleurs, il y a beaucoup d’autres pays dans le monde où c’est le cas. Le Japon et la Chine ne se sont pas fait la guerre depuis 45 et ils n’ont pas eu besoin pour ça de partager leur monnaie, de déléguer leur souveraineté et leur démocratie. Il y a beaucoup de zones dans le monde où c’est vrai sans que les pays aient eu besoin de transférer leur souveraineté nationale donc pour moi c’est un argument fallacieux qui vise à ne pas débattre du fond. « Prenez le travail détaché, prenez le glyphosate, prenez Schengen sinon vous aurez la guerre »,  je trouve ça un peu trop facile et je pense que ça marche moins. D’ailleurs on l’entend moins aujourd’hui alors qu’on l’entendait beaucoup plus il y a quelques années.


On ne peut pas faire d’amalgame et considérer que tous ceux qui ne sont pas d’accord sont pour la guerre. C’est exactement la même chose pour le mouvement des gilets jaunes aujourd’hui où l’on nous explique qu’ils sont violents, antisémites, homophobes, racistes… Mais ça c’est c’est un raisonnement qu’on adopte quand on a plus d’argument. Bien sûr qu’il y en a. Il y en a partout mais de là à faire l’amalgame c’est quand même une volonté de ne pas rentrer dans le débat et de figer le débat. Il faut arrêter ça.

Moi je combats tout ça mais j’ai envie de pouvoir débattre de notre appartenance à l’Union Européenne.

Quitter l’Union Européenne c’est s’ouvrir au monde

Sur le reste, des coopérations j’y suis favorable bien sûr. Industrielles quand elles sont nécessaires, scientifiques, culturelles, universitaires… Tout ça est formidable à tous les niveaux. Avec les pays européens cela se fera parce que nous sommes voisins, nous avons des relations importantes mais je pense que nous vivons à une époque où tout cela doit être envisagé au niveau mondial.

C’est assez amusant de voir que se sont d’ailleurs souvent les européistes les plus acharnés qui nous parlent sans cesse de mondialisation en disant qu’il faut nous adapter et les mêmes qui nous expliquent qu’il faudrait tout le temps coopérer avec les mêmes pays sur un même continent. 

Moi je pense aussi qu’on doit aujourd’hui coopérer avec l’Inde, avec les puissances africaines qui sont en train de monter, avec le Brésil, avec la Russie, avec évidemment les Etats-Unis, avec le Japon, la Chine. Et c’est encore plus vrai pour la France qui a quand même des territoires dans le monde entier, la francophonie. En 2050 il n’y aura que deux langues internationales : l’anglais et le français.

Evidemment que nous devons envisager ça mondialement mais ça ne veut pas dire que nous ayons à renoncer à notre souveraineté, ce sont des coopérations.

Ce qui avait donné à l’époque, Ariane, Airbus… rien à voir avec une construction fédérale. Et j’insiste, quitter l’Union Européenne c’est s’ouvrir au monde.

On me parle toute la journée de ce qui se passe à Berlin ou à Bruxelles mais le monde est plus vaste que ça, surtout aujourd’hui sur un continent vieillissant et déclinant. Il faut être capable de voir plus large et conquérir le monde, pas simplement de rester figé toujours sur le même groupe de pays.

Est-ce que l’Union fait la force face à la Chine ou aux Etats-Unis ? La Corée du Sud, 51 millions d’habitants, vient d’activer le premier au monde son réseau 5G, la Suisse, 9 millions d’habitants, conquiert le monde commercialement, Israël a moins d’habitants que la Belgique mais a une Silicon Valley ultra performante qu’on rêverait d’avoir en France.

Donc je pense, encore une fois, que dans la mondialisation on valorise l’agilité, l’intelligence, mais il faut être conscient de ses intérêts pour être efficace. L’Europe négocie des accords commerciaux, mais sur quelle base ? Polonaises ? Allemandes ? Françaises ? Italiennes ? Tous ces pays ont des intérêts différents, souvent contradictoire. Nous avons négocié face au Canada, 35 millions d’habitants et ils ont gagné face aux 500 millions d’habitants européens.

VM : La réponse que certains vous opposeraient c’est « faisons plus d’Europe »

FP : Comme certains disaient en Octobre 89 juste avant la chute du Mur « renforçons la RDA ». Juste avant la chute du Mur. D’autres disaient en Novembre 91 « l’URSS a un avenir de 1000 ans » et un mois plus tard elle n’existait plus. Généralement quand on arrive à ce niveau-là, cela ne fonctionne parce qu’il n’y en a pas assez, c’est qu’on est rentré dans un raisonnement très idéologique et qu’on ne peut plus en sortir. Il faut rompre avec tout ça. Ça ne fonctionne pas. Il faut prendre acte et faire autrement.

 

VM : Quid de la culture européenne ?

FP : J’entends parfois parler de civilisation européenne. Je pense qu’il y a une civilisation française qui est en elle-même une civilisation. En France on a des influences latines, germaniques, méditerranéennes, nordiques… on s’est construit en faisant de tout cela une harmonie, un mélange assez génial. Tout cela a créé une alchimie merveilleuse. Ce n’est pas pour rien qu’on est le premier pays visité au monde. Il y a une civilisation française mais il y a aussi par exemple une civilisation britannique. Alors après qu’il y ait un substrat culturel occidental bien sûr, mais je dirais plus occidental qu’européen. Quand je vais aux Etats-Unis ou au Canada je ne suis pas complètement dépaysé. Alors que parfois je vais en Europe de l’Est et je me sens bien plus dépaysé qu’en allant à New York. Il y a un fond culturel occidental comme il y a un fond culturel asiatique ou oriental. Ceux qui raisonnent de cette manière devraient vouloir créer une sorte de fédération occidentale ce qui n’est pas possible et pas souhaitable.

Donc je ne pense pas que ce soit contradictoire, on peut avoir une France souveraine très ouverte sur le monde et, en même temps, être tout à fait conscient du fond culturel occidental qui anime notre pays.

VM : « L’économie de marché », dans son acception classique des années passées, semble être remise en cause par beaucoup. Elle ne semble plus être l’unique ou quasi unique socle des programmes politiques. Quel est votre regard sur cette critique de plus en plus aiguisée de l’économie de marché, du capitalisme aussi…  ?

FP : Je pense qu’on est aujourd’hui sur un modèle différent de celui des 30 glorieuses qui était justement un modèle assez mixte en France entre capitalisme et forte présence publique. La France avait à cette époque les moyens de sa stratégie industrielle. Elle avait sa monnaie et donc le droit d’avoir une politique industrielle, ce qui est aujourd’hui interdit par l’Union Européenne. Nous sommes maintenant dans un modèle où l’on a beaucoup dérégulé, libéralisé, beaucoup privatisé et privé la puissance publique de ses instruments classiques d’intervention.

Je pense que ce qui ne fonctionne pas aujourd’hui c’est que personne n’est content : ni les salariés, ni les entrepreneurs. Normalement l’Etat et la puissance publique ne sont pas leurs ennemis mais aujourd’hui il ne leur reste que le pire. C’est-à-dire qu’on a enlevé la puissance publique qui doit normalement avoir une stratégie industrielle, qui doit marier la recherche privée avec la recherche publique et donner une perspective au pays quitte à intervenir, par des nationalisations par exemple. Ça on n’a plus le droit de le faire c’est largement contraint, interdit. Aujourd’hui il ne reste de la puissance publique que la bureaucratie. Vous ne voyez que ce qu’il y a de pire sans savoir ce qui pourrait vous aider. On peut comprendre qu’aujourd’hui pour ces gens-là, la puissance publique soit synonyme de contrainte et perçue comme quelque chose de lourd. Mais le salarié n’est pas plus content non plus car il se sent paradoxalement de moins en moins protégé. Il faut remettre les choses dans l’ordre. C’est-à-dire qu’il faut une puissance publique qui accompagne et qui puisse intervenir dans l’économie. Mais également pour accompagner des initiatives privées, je ne suis pas un collectiviste.

 

L’épargne doit être dynamisée

Il n’y a pas beaucoup de start-up en France ou alors il y en a beaucoup mais elles ne grossissent pas assez vite et souvent se font racheter par un fond d’investissement américain parce que nous n’avons pas assez de capital risque en France alors que nous avons un taux d’épargne fort, 17% du PIB il me semble. On épargne beaucoup c’est bien, mais elle ne sert pas beaucoup l’économie réelle. Là il y a des mécanismes à mettre en place mais encore une fois c’est envisageable dans une France souveraine, ce n’est pas possible dans le modèle de l’Union Européenne.

Sur le capital risque je pense qu’il faudrait mettre un système qui incite les fonds qui gèrent l’assurance vie des banques ou d’autres à investir 2% de cette masse dans le capital risque. Cela ferait 10 milliards de plus par an ce qui serait sans risque pour l’assuré et qui en même temps donnerait de la liquidité pour financer l’innovation, les start-up ou les entreprises innovantes. Le problème est surtout là, créer on sait le faire, on est d’ailleurs un pays qui dépose encore énormément de brevets mais souvent l’innovation ne se développe pas ou est rachetée et ça, c’est catastrophique.

Alors quand est-ce qu’on va réussir à recréer ? On a su le faire à une époque mais ça date un peu. L’énergie, le nucléaire, le luxe, la chimie, l’agroalimentaire… on a su créer des géants mondiaux qui existent encore mais où est la prochaine génération ? Nous avons complètement loupé le train du numérique et de l’intelligence artificielle alors qu’il y a 20 ans nous étions plutôt en avance et ça c’est une catastrophe. Où est le GAFA français ? C’est difficile maintenant même si cela se développe doucement. Et derrière le software il y a aussi le hardware. Où est le constructeur français de téléphones portables, de tablettes numériques, d’ordinateurs et de ce qui viendra demain ? Il y en a pas excepté peut-être pour le téléphone mais pas à la hauteur de ce qu’on forme comme ingénieurs. On a quand même une école française très forte dans ces domaines.

VM : Est-ce qu’il n’y a pas des réticences éthiques aussi sur ces sujets ? Et je parle ici d’une exception française et pas européenne ; notamment sur l’IA [Intelligence Artificielle] par exemple ?

FP: Oui c’est vrai, mais je trouve que parfois on se perd dans des débats inutiles. Qu’on mette des limites, des bornes et qu’on évite de s’implanter des puces sous la peau bien sûr mais il y a 100 ans dans ce cas on n’aurait pas développé l’automobile pour je ne sais quelle raison éthique. Le nucléaire n’en parlons pas, on aurait jamais eu d’industrie nucléaire dans les années 60 et à mon avis ça aurait été une grosse erreur. C’est bien qu’on soit un pays philosophe qui réfléchisse, j’en suis très heureux mais ces débats là on pourrait les avoir à chaque époque et ils se solderaient toujours de la même manière et à la fin on ne ferait rien. C’est aussi le rôle d’une puissance publique de savoir mettre une borne, des limites. On a été, par exemple, les premiers dans les années 70 à avoir la CNIL c’était très bien vu. On s’est dit qu’informatique voulait dire fichage donc on a mis des limites. On avait bien senti la chose et ça ne voulait pas dire qu’on ne développait pas l’informatique en France.

On est une époque qui a rentré le principe de précaution dans la constitution. C’est très bien sur certains points de pouvoir être prudent mais il ne faut pas l’appliquer à tout. 

La précaution et la création ne vont pas bien ensemble. Un créateur c’est quelqu’un qui prend des risques, tout le monde n’est pas fait pour ça mais pour ceux pour qui c’est le cas il faut de la liberté.

Un esprit créatif est amené à franchir des frontières. C’est les 500 ans de Leonard de Vinci, et on avait là un esprit génial qui était capable de se projeter là où d’autres en étaient incapables. C’est ça la vraie création. Il y en a encore des gens comme ça mais dans un monde capitalistique massif ils doivent être soutenus. C’est beaucoup plus compliqué aujourd’hui de créer une application dans son garage. Bill Gates c’est plus compliqué aujourd’hui. On est souvent associé à des laboratoires de recherche, c’est plus collectif et ça la France n’a pas été très bonne là-dessus.

Du colbertisme au colvertisme

VM : Finalement, le modèle économique que vous défendez au-delà de la souveraineté nationale à quoi le rattachez-vous ?

La tradition française est plutôt au colbertisme qu’on pourrait appeler aujourd’hui du colvertisme si on voulait lui donner une dimension écologique indispensable parce que je pense que c’est bien de réfléchir en amont à ne pas créer des produits qui vont tout polluer. Par exemple, déplastifier l’économie je pense que c’est une bonne idée. C’est ça le modèle aujourd’hui, une puissance publique souveraine qui puisse avoir les instruments pour pouvoir intervenir et accompagner fortement quand c’est nécessaire. Il faut pouvoir impulser une stratégie industrielle peut aller là où aucune puissance n’ira parce qu’elle ne va pas investir à pure perte. C’est là que la puissance publique doit intervenir mais également soutenir des initiatives privées, les innovateurs et les créateurs comme je viens de le dire.

Virginie Martin : On parle peu d’arts et de culture (« cultivée » ou populaire) dans les débats politiques en général. Elle paraît être devenue un parent pauvre. Quel est votre ressenti sur ces questions ? De votre côté qui vous accompagnent sur vos chemins culturels ?

FP : Parent pauvre c’est le moins que l’on puisse dire. Ce qui est paradoxal pour un pays de culture comme la France. Le problème c’est qu’on a donné en France, ces dernières décennies une mauvaise image de la culture. La culture se limite aujourd’hui à la culture subventionnée et très médiatique.

On a oublié ce qu’est la culture à la base : c’est l’émancipation, c’est connaitre son histoire, son patrimoine, sa langue, les racines de sa langue et son origine.

L’apprentissage du latin et du grec je pense que ce sont des choses qu’on a largement perdu. Moi j’ai eu la chance de faire du latin mais il y avait déjà plus de grec et aujourd’hui il n’y a presque plus de latin. Je trouve que c’est quand même quelque chose de grave.

La culture, c’est l’émancipation

 A la radio dans les années 80, on passait en moyenne 2500 titres musicaux par an et aujourd’hui c’est seulement 800, 3 fois moins donc forcément il y a moins de talents… Il encore beaucoup qui chantent et qui essayent de vivre de ça. Je pourrais parler uniquement de la chanson mais c’est pareil dans la peinture, dans la sculpture… Et aujourd’hui on ne les déniche plus ou moins facilement parce que le système économique à tout standardisé en réalité. Et ça je crois que ça appauvrit la diversité culturelle. Donc je pense qu’un pays comme la France doit investir dans son patrimoine et dans sa création culturelle. On est un pays de festivals, une tradition assez récente d’ailleurs et c’est formidable. Ce sont souvent des jeunes équipes qui sont à l’initiative et ils savent animer les coins de France où il n’y avait presque plus rien. Ils ont su faire venir d’un coup des milliers de personnes, recréer une vie et dénicher des talents.

Donc, je pense là aussi à une impulsion nationale, pareil pour le patrimoine. Un pays comme la France qui investit 320 millions par an dans le patrimoine national c’est scandaleux. Et on a pu le voir dans ce qui a suivi l’incendie de Notre Dame.

On est quand même un pays d’une richesse patrimoniale extraordinaire. Je pense à Laon par exemple, ville de ma grand-mère. Qui connait la ville de Laon ? Alors que ça a été capitale de France au 12èmesiècle je crois. Il y a une cathédrale, une ville haute, une ville basse, des remparts sur lesquels on peut toujours faire le tour de la ville. Je crois que c’est la deuxième ville en France après Paris où il y a le plus de monuments classés. Mais qui connait la ville de Laon dans l’Aisne ? Qui sait qu’on peut y aller et qu’il y a pleins de choses à y voir ? Personne, c’est une ville qui est en train de mourir aller que ça reste la préfecture de son département. Je prends cet exemple parce que je le connais mais il y en a pleins dans ce cas-là. Et pour ça, je ne dis pas bravo aux collectivités locales et à l’Etat parce que quand on a un joyau pareil on devrait le mettre beaucoup plus en valeur.

Franck de Lapersonne est sur ma liste

La culture c’est le patrimoine mais pas seulement, c’est aussi la création contemporaine et retrouver le sens du beau. Qu’on construise des choses, qu’on se dise qu’on va faire quelque chose de pratique mais également très beau parce que c’est agréable de vivre dans un univers harmonieux. Là-dessus on a quand même progressé par rapport à ce qu’on faisait à certaines époques, années 60/70 où l’on a fait des horreurs, où on a d’ailleurs détruit beaucoup et défiguré des perspectives dans le même temps. Je pense que le beau c’est aussi une conquête, c’est agréable et on est plus heureux quand on vit dans un univers beau. Ceux qui habitent à Paris sont très heureux je pense, tous les matins, de voir une ville si belle.Après vous me direz que la beauté c’est subjectif : oui et non. Personne ne nous dit que Paris est moche donc c’est qu’il doit y avoir aussi un peu d’objectivité. Donc je pense que c’est tout cela la culture.

Sur ma liste j’ai mis Frank de Lapersonne qui est comédien, parfois pour des films très grand publics, mais il a aussi écrit des pièces de théâtre. C’est un homme de lettre, il a fait également une pièce de théâtre. C’est un homme de théâtre, de télévision et il nous a écrit un programme culturel vraiment très bien, solide et très costaud.

VM : Et vous à titre plus personnel qui vous accompagne ?

FP : Alors moi j’ai la chance d’être basé à Paris mais je suis aussi pas mal à Strasbourg, Forbach ou à Bruxelles. Personnellement je me suis toujours passionné pour l’histoire, l’histoire de France plus précisément mais également l’histoire des anciennes civilisations. Ma clef d’entrée a toujours été beaucoup la biographie. Donc j’essaye de lire des biographies de qualité de grands hommes ou de grandes femmes français ce qui est une clé d’entrée non seulement sur la personne aussi sur un contexte historique et culturel. On apprend beaucoup par la biographie et moi une manière pour entrer dans un sujet. Donc je suis un gros lecteur d’histoire et de biographies depuis longtemps ; après j’essaye quand j’ai le temps de sortir un peu au cinéma et au théâtre quand j’ai le temps mais je dois avouer qu’en ce moment c’est plus compliqué !

 

Florian Philippot face caméra