La logique implacable des élections séquentielles

Au lendemain du second tour de la présidentielle, la plupart des observateurs s’interrogeaient sur les chances du nouveau président, Emmanuel Macron, d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale. Le scénario observé en 1981 et 1988 suite à la dissolution de l’Assemblée par François Mitterrand et, depuis 2002, à la faveur de la réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans et de l’inversion du calendrier électoral paraissait, cette fois, difficilement envisageable.

Deux facteurs semblaient se conjuguer pour compliquer la tâche du nouveau président, ce que ne manquaient pas de souligner les commentateurs. D’aucuns pariaient sur la résilience des deux principaux partis qui structurent depuis des lustres la vie politique française, Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS), et sur leur capacité à surmonter immédiatement leur échec à l’élection présidentielle, grâce à la dimension locale du scrutin législatif. D’autres soulignaient, de manière symétrique, la difficulté pour La République en marche (LREM), créée seulement un an plus tôt, à présenter un candidat susceptible de l’emporter dans chacune des 577 circonscriptions du pays.

Les premiers sondages électoraux réalisés entre les deux tours de la présidentielle, fondés sur l’hypothèse d’une victoire d’Emmanuel Macron le 7 mai, témoignaient cependant d’une stabilité des intentions de vote aux législatives par rapport au premier tour de la présidentielle.

Une enquête Kantar-Sofres menée les 4 et 5 mai accordait ainsi 24 % aux candidats de LREM, 22 % à LR-UDI, 21 % au FN, 15 % à la France insoumise (FI) et 9 % au PS1.

À l’aube des législatives, le scénario d’une majorité absolue en faveur de LREM ne paraissait pourtant pas le plus probable. L’hypothèse d’une quatrième cohabitation, à la faveur d’une victoire de la droite ne semblait pas totalement farfelue. Surtout, on semblait s’acheminer vers une Assemblée sans majorité où LREM, fort d’un groupe de 150 à 200 députés, aurait dû nécessairement composer avec d’autres forces politiques pour construire une ma­jorité parlementaire. Alain Juppé, par exemple, se situait clairement dans cette perspective et envisageait à demi-mots la perspective d’une coalition après les législatives. Le soir du second tour de l’élection présidentielle, il déclarait ainsi : « Il appartiendra au président de la République de prendre les initiatives qui s’imposent, et ce sera le moment, bien sûr, de prendre à notre tour nos propres responsabilités ».

Ce scénario semblait privilégié par les Français. Une enquête réalisée par Ipsos à la veille du second tour de la présidentielle révélait que 61 % des Français ne souhaitaient pas que LREM dispose d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale2. Cette enquête a, sur le moment, été perçue comme la mesure de la difficulté qu’aurait E. Macron à obtenir seul une majorité législative. Mais elle indiquait, a contrario, que 39 % des personnes interrogées (soit un chiffre bien supérieur à son score du premier tour) souhaitaient qu’il dispose d’une majorité absolue, attestant ainsi qu’une fraction non négligeable des autres électorats était déjà gagnée par une tentation légitimiste : 30 % des électeurs de F. Fillon ou 29 % de ceux de J.-L. Mélenchon partageaient par exemple ce souhait3.

Le « séisme » de l’élection présidentielle, pour reprendre l’expression de Pierre Martin4, n’a pas contrarié la loi d’airain de la Ve République, qui a ravalé les élections législatives au rang de simples élections de confirmation. Au terme d’une campagne bien terne, pour ne pas dire d’une non campagne, le premier tour s’est traduit par une forte poussée du parti du président, ce qui lui a assuré au second tour une majorité confortable, même si celle-ci s’est finalement avérée moins large que prévu.

Une campagne législative fantôme

La dernière « vraie » campagne électorale législative date de 1997. Depuis 2002 et l’instauration d’une séquence électorale à quatre tours, tout se passe comme si la campagne s’arrêtait au soir du second tour de l’élection présidentielle. D’une certaine façon, cela fait écho à ce qui avait motivé, à la veille du scrutin de 2002, l’inversion du calendrier électoral : éviter une nouvelle cohabitation et favoriser l’émergence d’une majorité parlementaire conforme au verdict de l’élection présidentielle. Tout se passe, depuis, comme si la place désormais seconde des élections législatives dans le calendrier politique renvoyait au caractère secondaire du Parlement dans le dispositif institutionnel. Tout se passe aussi comme si la soif politique des Français avait été étanchée lors de la campagne présidentielle. Tout se passe, surtout, comme si les législatives devaient nécessairement et inéluctablement offrir une majorité au nouveau président.

2017 ne fait pas exception, bien au contraire. La primaire de la droite et du centre puis la primaire socialiste ont saturé l’espace politique pendant de longs mois. Au lendemain de l’élection présidentielle, l’agenda médiatique, l’agenda du nouveau président et l’agenda des électeurs ont, de manière congruente, accordé une faible place aux élections législatives à venir, pour le plus grand profit politique d’Emmanuel Macron.

Première caractéristique, la campagne législative est presque « absente » des grands médias audiovisuels. Aucun débat télévisé de portée nationale, peu d’invités politiques dans les JT de 20 h de TF1 et France 2, peu de directs ou de reportages consacrés à la campagne. Les grands médias audiovisuels choisissent délibérément de privilégier une focale locale, en « anglant » la campagne sur quelques circonscriptions phares et sur des batailles locales réputées emblématiques : Jean-Luc Mélenchon à Marseille, Marine Le Pen à Hénin, Manuel Valls à Évry, Nathalie Kosciusko-Morizet à Paris, etc. Cette focale présente l’avantage de se prêter plus facilement à la mise en récit d’une « histoire », incarnée par une personnalité politique de premier plan. Elle tend toutefois à édulcorer l’enjeu national du scrutin, ou à le rendre moins « présent ». Le cadrage médiatique des élections législatives est désormais semblable à celui des élections municipales, traditionnellement présentées comme la juxtaposition de 36 000 scrutins locaux.

Seconde caractéristique, complémentaire de la première, l’agenda médiatique des six semaines courant de l’élection présidentielle aux élections législatives est pour l’essentiel consacré aux premiers pas du nouveau président (tableau 1). Celui-ci, comme ses prédécesseurs, parvient à saturer l’espace médiatique, à reléguer l’enjeu du scrutin législatif au second plan et à imposer son propre agenda, largement dominé par trois thèmes.

Tableau 1 – Agenda d’Emmanuel Macron (7 mai-18 juin)

Agenda d'Emmanuel Macron (7 mai-18 juin)

Cet agenda a, tout d’abord, et de manière mécanique, une forte coloration institutionnelle : mise en scène de la victoire au Carrousel du Louvre (7 mai), passation de pouvoir (14 mai), nomination du Premier ministre (15 mai) et formation du gouvernement. Tout fait l’objet d’une communication millimétrée pour souligner que non seulement Emmanuel Macron incarne la fonction présidentielle mais aussi, sur le plan politique, pour profiter de l’effet de souffle provoqué par son élection. Après avoir rallié les centristes du MoDem à sa cause et cassé le PS, la nomination d’Édouard Philippe à Matignon et l’entrée de Bruno Le Maire et Gérald Darmanin visent clairement à faire exploser la droite, au même titre que les encouragements adressés aux « constructifs » de Thierry Solère.

L’agenda est également dominé par les questions internationales et les thèmes régaliens. Le président est servi par l’agenda diplomatique du mois de mai (Sommet de l’Otan, G7) et s’en sert pour conforter, aux yeux des Français, sa stature internationale. Après la visite désormais rituelle à Berlin, au lendemain de son investiture, Emmanuel Macron démontre en image qu’il peut, « en même temps », serrer la main à Donald Trump et accueillir, en « majesté », Vladimir Poutine à Versailles. Les questions militaires occupent également une place importante dans l’agenda présidentiel : visite à des soldats blessés au feu immédiatement après son investiture, déplacement au Mali… tout comme les commémorations mémorielles (8 mai, anniversaire du massacre d’Oradour-sur-Glane qui le laisse seul en piste dans les médias, la veille du premier tour, alors que la campagne électorale est close depuis la veille).

Enfin, l’exécutif s’emploie à démontrer qu’il est déjà au travail et que son horizon ne s’arrête pas au scrutin du mois de juin.  Une lecture strictement parlementaire de la Constitution devrait conduire le nouveau président, lorsque le Premier ministre lui remet la démission de son gouvernement au lendemain de son élection conformément à la tradition républicaine, à lui demander d’expédier les affaires courantes jusqu’aux élections législatives. En 1981, François Mitterrand avait choisi au contraire de nommer Pierre Mauroy à Matignon sans attendre le verdict des législatives et le nouveau Premier ministre s’était alors attelé, sous le regard de l’opinion, à la mise en œuvre des 110 propositions du candidat Mitterrand. Le scénario s’est reproduit en 1988 ainsi que depuis l’adoption du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, soit en 2002, 2007 et 2012. Cette « convention de la Constitution », qui n’a pas été remise en cause en 2017, acte autant qu’elle favorise la présidentialisation du régime tout autant qu’elle ravale les législatives, autrefois « élections décisives », au rang de simples « élections de confirmation ». Les dividendes politiques que le nouveau président peut espérer en tirer sont d’autant plus élevés que le gouvernement se met en scène, au travail, sans réduire son horizon au scrutin à venir. En l’espèce, l’énergie du gouvernement Philippe se concentre sur deux dossiers, dont les sous-entendus politiques ne sont pas absents. D’une part, la question de la moralisation de la vie politique, placée au cœur de la campagne présidentielle par le « Penelope Gate », fait symboliquement l’objet des deux premiers projets de loi du quinquennat (un projet de loi organique et un projet de loi ordinaire). La réforme est fort opportunément présentée le 1er juin par François Bayrou, éphémère garde des Sceaux et les deux projets de loi font l’objet d’une délibération en Conseil des ministres entre les deux tours des législatives, le 14 juin. D’autre part, la réforme du droit du travail est lancée le 23 mai par le président de la République, qui reçoit ce jour-là les partenaires sociaux. En initiant sans attendre la réforme peut-être la plus emblématique du candidat, l’exécutif entend ainsi afficher sa détermination à mener des réformes a priori impopulaires, par contraste avec les années Hollande. En ouvrant ces deux chantiers qui appellent nécessairement l’intervention du Parlement pour trouver une traduction juridique sans attendre le verdict des urnes, l’exécutif marque sa volonté d’enjamber le scrutin législatif en faisant « comme si » le corps électoral allait nécessairement lui donner la majorité parlementaire dont il a besoin.

Si toute campagne électorale, au sens strict, a pour objet de mobiliser l’électorat, la troisième caractéristique des législatives de 2017 prend la forme d’un paradoxe, puisque les électeurs semblent se démobiliser à mesure que le scrutin se rapproche et que les candidats « font campagne ». Tout se passe comme si la faible visibilité médiatique de la campagne et les premiers pas du nouveau président contribuaient à dévitaliser le débat électoral et à anesthésier les électeurs. La proportion de Français qui se déclarent intéressés par la campagne chute de 12 points entre la mi-mai et le premier tour de scrutin, selon OpinionWay (graphique 1). Traduction logique le 11 juin : le faible niveau de la participation, comme chaque fois que les législatives suivent de quelques semaines la présidentielle. Mais avec à la clé, cette fois, une abstention record (participation de 48,7 %), qui obéit cependant à des ressorts sociaux classiques. Selon Ipsos, près de 30 points séparent les 18-24 ans (seuls 37 % d’entre eux se sont déplacés au premier tour) des plus de 70 ans (66 %), ainsi que les ouvriers (34 %) des retraités (64 %) ; 10 points séparent les moins diplômés (46 % pour les non bacheliers) des plus diplômés (56 % pour les Bac + 3 et plus), et 17 points les moins favorisés (41 % pour les foyers aux revenus inférieurs à 1 250 euros) des plus favorisés (58 % pour les 3 000 euros et plus). Logiques politiques et logiques sociales se superposent et la mécanique de l’abstentionnisme différentielle, observée dès 1981, est encore à l’œuvre : près de 20 points séparent ici les électorats présidentiels de Marine Le Pen (43 %) et Jean-Luc Mélenchon (47 %) de ceux de François Fillon et Emmanuel Macron (62 % dans les deux cas)5.

Graphique 1 – Évolution de l’intérêt pour la campagne des élections législatives

Évolution de l'intérêt pour la campagne des élections législatives

Source : OpinionWay – Legitrack6

La structure sociale et politique de la participation laissaient clairement augurer d’une dynamique en faveur des candidats de LREM, de même que son faible niveau.

Démobilisation différentielle des électeurs et poussée d’En Marche au premier tour

Cette dynamique apparaît clairement dans le « Legitrack » d’OpinionWay, qui comporte quatre vagues, à raison d’une par semaine à partir du 18 mai. Le même institut avait réalisé une enquête législative entre les deux tours de la présidentielle, publiée le 2 mai, qui constitue un point zéro. Dans cette enquête, chaque force était mesurée à un poids proche du score réalisé par son leader au premier tour, le 23 avril, à la notable exception de la France insoumise (mesurée dans ce point zéro sous le vocable FG-PC) et du PS et de ses alliés, mesurés respectivement à un niveau inférieur et supérieur à celui de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon. La première mesure réalisée montrait ainsi que les rapports de force de la présidentielle allaient contraindre le jeu législatif et que le scrutin à venir était appelé à confirmer le verdict de la présidentielle.

Mais, depuis qu’elles se déroulent quelques semaines seulement après la présidentielle, les législatives ne sont pas seulement des élections de confirmation. Elles se caractérisent systématiquement par une amplification du score réalisé par le vainqueur de la présidentielle. Le scrutin de 2017 n’échappe pas à la règle. Au fil des cinq semaines de campagne (ou plutôt de non campagne), seule LREM bénéficie d’une dynamique positive. Le 11 juin, le parti d’Emmanuel Macron obtient, avec le MoDem, 10 points de plus que le score dont il était crédité par OpinionWay le 2 mai, soit 32,3 % des suffrages exprimés (graphique 2). Les quatre autres principales forces politiques recueillent toutes un score inférieur à cette première mesure. Elles obtiennent toutes, également, un score inférieur à celui de leur candidat à l’élection présidentielle, à l’exception du PS et des RG, qui font légèrement mieux que Benoît Hamon.

Graphique 2 – Évolution des intentions de vote au premier tour des élections législatives

Évolution des intentions de vote au premier tour des élections législatives

 

Source : OpinionWay – Legitrack7

La progression de LREM en pourcentage des suffrages exprimés doit pourtant être appréciée au regard du recul de la participation, d’un scrutin à l’autre (48,7 le 11 juin contre 77,8 le 23 avril, soit une baisse de 29 points). Par rapport à la présidentielle, aucune force ne gagne d’électeurs, pas même LREM-MoDem qui recueille 1,3 million de voix de moins qu’Emmanuel Macron (tableau 2). L’évolution de chaque force, mesurée en indice (% inscrits aux législatives / % inscrits à la présidentielle) montre cependant que LREM est la force qui parvient à conserver la plus grande proportion d’électeurs, tandis que l’électorat de LR fond d’un tiers et celui du FN de près de deux-tiers. À gauche, l’électorat de la France insoumise (FI) s’est également réduit des deux-tiers tandis que celui du PS, qui avait atteint un plancher à la présidentielle, résiste mieux. Le succès de LREM aux législatives s’est donc prioritairement construit sur la moindre démobilisation de son électorat d’un scrutin à l’autre. Le parti d’Emmanuel Macron a ainsi profité d’un abstentionnisme différentiel. Ce phénomène n’est pas nouveau, puisqu’il expliquait déjà très largement la « poussée » du PS aux législatives de 1981, suite à la dissolution de l’Assemblée nationale par François Mitterrand8. On retrouve ici une caractéristique bien connue des élections séquentielles.

Tableau 2 – Comparaison législatives/présidentielle 2017 (en % des inscrits – 1er tour – France entière)

Comparaison législatives/présidentielle 2017

Malgré la chute de la participation, le vote législatif est, géographiquement, fortement structuré par le vote présidentiel (tableau 3). La carte du vote FN aux législatives est très proche de la carte du vote Le Pen à la présidentielle, même si les niveaux sont différents (corrélation de .86 par circonscription). Les cartes des votes LREM-MoDem et FI sont également voisines de celles des votes Macron et Mélenchon (corrélation de 0,70 et de 0,72). Seules les cartes du vote PS-RG et LR-UDI sont un peu plus dissemblables de celles de leur leader, pour des raisons liées à la notabilité de leurs candidats (corrélation de .52 avec le vote Fillon pour LR-UDI et de .36 avec le vote Hamon pour le PS-RG) (tableau 3).

Habituellement, les élections législatives sont toutefois marquées par une relocalisation du vote. Mais, cette fois, le vote législatif est à peine moins nationalisé que le vote présidentiel. Le coefficient de variation (écart-type divisé par la moyenne) du vote LREM-MoDem est presque identique à celui du vote Macron (respectivement 0,23 et 0,20), signe que la faible implantation d’une bonne large partie de ses candidats n’a joué qu’un faible rôle dans le scrutin (tableau 3). Dans 95 % des cas, les candidats de l’alliance LREM-MoDem font mieux, en % des suffrages exprimés, qu’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle. Si des personnalités nationales bien implantées localement telles que Bruno Le Maire (1ère circonscription de l’Eure) ou Christophe Castaner (2e circonscription des Alpes-de-Haute-Provence) recueillent 44 % des suffrages exprimés au premier tour, un score identique est obtenu par des députés sortants soutenus par LREM, tel que le PRG Joël Giraud (2e des Hautes-Alpes), des candidats LREM disposant d’une expérience politique locale, tel Didier Le Gac (3e du Finistère) ou issus de la société civile, telle Dominique David (1ère de Gironde). Le parcours d’Olga Givernet, élue dans la 3e de l’Ain, permet de comprendre la dynamique dont ont bénéficié les candidats de LREM. Sa candidature est tout d’abord emblématique de cette nouvelle génération d’élus promus par Emmanuel Macron. Âgée de 35 ans, elle a grandi en région parisienne. Diplômée de l’enseignement supérieur, elle a vécu trois ans en Nouvelle-Zélande, avant de revenir en France et de s’installer dans le pays de Gex pour des raisons professionnelles. Elle s’est d’abord engagée au MoDem, avant de le quitter lorsque celui-ci a fait liste commune avec Laurent Wauquiez lors des élections régionales de 2015. Elle a été élue conseillère régionale sur la liste d’union de la gauche conduite par Jean-Jack Queyranne. Candidate à l’élection législative partielle du 13 juin 2016 organisée après la démission du député UMP sortant, Étienne. Blanc, elle se présente sans étiquette tout en déclarant se reconnaître dans la démarche d’Emmanuel Macron. Elle est éliminée dès le premier tour, après avoir recueilli 10 % des suffrages exprimés. Un an plus tard, elle obtient 45 % au premier tour et près de 62 % au second tour face à la députée sortante LR, Stéphanie Pernod-Beaudon, qui l’avait battue l’année précédente, ce qui illustre parfaitement le poids décisif de l’étiquette LREM lors de ces législatives.

Tableau 3 – De la présidentielle aux législatives (568 circonscriptions métropolitaines + outre-mer – 1er tour)

De la présidentielle aux législatives

De manière symétrique, l’implantation des députés sortants leur est souvent d’un faible secours. 124 sortants sont battus dès le premier tour, dont 110 socialistes, écologistes ou divers-gauche. La plupart d’entre eux réalisent moins de 15 % des suffrages exprimés. Certains étaient particulièrement bien implantés, tels Gérard Bapt (14,3 %, 2e de Haute-Garonne), Michel Destot (10,0 %, 3e de l’Isère) ou Jean Glavany (14,6 %, 1ère des Hautes-Pyrénées) ; d’autres avaient occupé des fonctions ministérielles sous François Hollande, qu’ils soient « légitimistes » comme Christian Eckert (9,5 %, 3e de Meurthe-et-Moselle) ou « frondeurs » comme Aurélie Filippetti (11,8 % dans la 1ère de Moselle). D’autres encore jouaient un rôle essentiel à l’Assemblée, tels que Karine Berger (11,5 %, 1ère des Hautes-Alpes) ou Dominique Raimbourg (16,4 %, 4e de Loire-Atlantique). De façon générale, seuls les députés PS sortants investis ou soutenus par LREM – ou qui n’avaient pas de candidats macroniens face à eux – tirent leur épingle du jeu. Dans le Pas-de-Calais, Jacqueline Maquet (36,6 %, 2circonscription) et Brigitte Bourguignon (42,0 %, 6e circonscription) sont les seules sortantes socialistes à être réélues, tandis que Stéphane Saint-André (9e), qui avait refusé l’investiture LREM, est battu dès le premier tour avec 11,9 % des suffrages exprimés. Quelques députés échappent néanmoins au désastre, malgré la présence d’un candidat LREM, comme Guillaume Garot (31,0 %, 1ère de la Mayenne). Mais la plupart des néo-candidats sont balayés dès le premier tour, à l’instar de François Lamy, élu dans l’Essonne en 2012 et récemment parachuté à Lille, qui fait moins bien que Benoît Hamon (9,1 contre 10,4 % dans la 1ère du Nord).

Le contre-choc de la présidentielle ne frappe pas que le PS. Le FN et la FI reculent respectivement de 8,1 et de 9,5 points par rapport au score de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon le 23 avril. Nationalisation oblige, ces reculs sont relativement uniformes. Le FN ne fait mieux qu’à la présidentielle que dans deux circonscriptions seulement, grâce à son implantation municipale à Béziers et Hénin-Beaumont (Emmanuelle Ménard dans la 6e de l’Hérault et Marine Le Pen dans la 11e du Pas-de-Calais). Les candidats de la FI ne surpassent le score présidentiel de Jean-Luc Mélenchon que dans deux circonscriptions également (Clémentine Autain, 11e de Seine-Saint-Denis et François Ruffin, 1ère de la Somme). Jean-Luc Mélenchon lui-même reste en deça de son score présidentiel dans la 4des Bouches-du-Rhône (34,3 % contre 39,1 %).

Les performances des candidats LR-UDI sont plus contrastées. La dispersion du vote LR-UDI est deux fois plus importante que celle du vote LREM-MoDem (coefficient de variation de 0.46) (tableau 3). Les sortants font souvent mieux qu’à la présidentielle, par exemple Arnaud Viala dans la 3e de l’Aveyron (36,0, contre 19,9 % pour François Fillon) ou Olivier Dassault dans la 1ère de l’Oise (38,5 % contre 15,9 %), mais cela n’a rien de systématique, notamment à Paris. Dans la 12e de la capitale, par exemple, Philippe Gougeon ne recueille que 29,8 % des suffrages, contre 38,5 % à François Fillon le 23 avril. Les néo-candidats sont, eux aussi, le plus souvent nettement en retrait par rapport au premier tour de la présidentielle, tel que Gilles Boyer dans la 8e des Hauts-de-Seine (22,9 % contre 32,9 %).

Le correctif du second tour : quand la démobilisation touche l’électorat d’En Marche !

Si quatre députés sont élus dès le premier tour, un second tour est nécessaire dans 573 circonscriptions, dont une seule triangulaire en raison de la faiblesse de la participation (seuil de maintien à 12,5 % des inscrits). La coalition LREM-MoDem est présente au second tour dans 516 circonscriptions, soit 90 % d’entre elles, en duel soit contre un candidat LR-UDI, soit contre un candidat de gauche, soit contre un candidat FN. Dans chacune de ces trois configurations, LREM-MoDem pouvait espérer compter sur sa position centrale pour l’emporter largement au second tour, en comptant sur le renfort des électeurs de gauche dans ses 273 duels face à la droite, ou sur le renfort des électeurs de droite dans ses 135 duels face à des candidats de gauche. Au soir du premier tour, les projections réalisées par Ipsos pour France TV promettaient de 415 à 455 sièges pour la coalition LREM-MoDem. Une enquête OpinionWay, publiée entre les deux tours, accordait entre 440 et 470 sièges à LREM-MoDem (tableau 4).

Tableau 4 – Le second tour – Comparaison entre l’enquête OpinionWay du 15 juin et les résultats du 18 juin 2017

Le second tour - Comparaison entre l'enquête OpinionWay du 15 juin et les résultats du 18 juin 2017

Depuis 1958, le second tour des législatives obéit à trois types de scénario. Le plus souvent, il s’inscrit dans la logique du premier tour et confirme son verdict. Mais il arrive qu’il amplifie les résultats du premier tour (1993) ou, au contraire qu’il les corrige (1967, 2002).

Le second tour des législatives de 2017 s’inscrit clairement dans cette dernière perspective. Ses résultats sont assez éloignés des projections en sièges réalisées à l’issue du premier tour ou entre les deux tours. La participation est encore plus faible qu’au premier tour, et plus faible qu’annoncée. Le résultat des duels LREM/LR ou LREM/gauche est beaucoup plus serré que prévu et, logiquement, la nouvelle majorité présidentielle remporte sensiblement moins de sièges qu’escompté (tableau 4).

Selon le sondage mené par OpinionWay entre les deux tours, 87 % des Français pensent désormais qu’Emmanuel Macron disposera d’une majorité absolue à l’issue du scrutin (contre 65 %, avant le premier tour)9. L’intérêt pour la campagne diminue encore par rapport aux dernières mesures réalisées par le même institut avant le premier tour. La perspective d’une large victoire a ainsi contribué à démobiliser les électeurs d’En marche ! et à freiner sa dynamique électorale, en décourageant les électeurs des autres formations politiques à se reporter sur ses candidats au second tour.

Une analyse de régression sous contrainte réalisée à partir des données électorales recueillies par circonscription permet de prendre la mesure de ce phénomène, selon le type de configuration de second tour. Les deux matrices de reports de vote présentées ici (tableaux 5 et 6), construites sur des données agrégées, ne permettent pas, en toute rigueur, de déduire ce que fut le comportement individuel des électeurs. Elles fournissent cependant de précieuses indications qui, en l’absence d’éléments contraires, nous donnent un aperçu de leur comportement probable. Ces matrices de reports appellent trois observations, qui permettent de comprendre pourquoi la coalition LREM-MoDem n’a pas remporté les 450 sièges que beaucoup lui promettaient à l’issue du premier tour.

Tableau 5 – Matrice des reports de vote 1er tour/2e tour – Duels LREM-MoDem vs droite (273 circonscriptions)

Matrice des reports de vote 1er tour/2e tour - Duels LREM-MoDem vs droite

 

Tableau 6 – Matrice des reports de vote 1er tour/2e tour – Duels LREM-MoDem vs gauche (135 circonscriptions)

Matrice des reports de vote 1er tour/2e tour - Duels LREM-MoDem vs gauche

Premièrement, ces matrices mettent en évidence une réelle démobilisation au second tour de l’électorat LREM-MoDem de premier tour. Le taux de report observé est d’environ 75 %, quelle que soit la configuration. Un quart de l’électorat LREM-MoDem de premier tour s’est ainsi réfugié dans l’abstention (ou le vote blanc ou nul) au second tour.

Deuxièmement, la coalition LREM-MoDem ne tire qu’un bénéfice modeste de la position centrale qu’elle occupe dans l’espace politique. Dans les duels LREM-MoDem/droite, l’électorat de gauche de premier tour contribue certes plus fortement au vote LREM-MoDem qu’au vote de droite, mais dans une proportion très modeste : seul un quart de l’électorat de gauche contribue au vote LREM-MoDem, tandis que plus de la moitié de l’électorat de gauche contribue à l’abstention ou au vote blanc. De manière symétrique, dans les duels LREM-MoDem/gauche, l’électorat de droite contribue également plus fortement au vote LREM-MoDem qu’au vote de gauche, mais dans des proportions tout aussi modestes : seul un quart de l’électorat de droite contribue au vote LREM-MoDem, tandis que plus de la moitié de l’électorat de droite contribue dans cette configuration à l’abstention ou au vote blanc ou nul de second tour.

Troisièmement, la frontière entre LREM- MoDem et le FN semble infranchissable. L’alliance LREM-MoDem semble même constituer un véritable repoussoir pour l’électorat FN. Lorsque LREM-MoDem est opposé à un candidat de droite, 65 % de l’électorat FN contribue au vote de droite. Lorsque LREM-MoDem est opposé à un candidat de gauche, 59 % de l’électorat FN contribue au vote de gauche.

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Deux mois après l’élimination des candidats LR et PS dès le premier tour de l’élection présidentielle et six semaines après l’élection d’Emmanuel Macron, les élections législatives de 2017 marquent une nouvelle étape dans la restructuration du paysage politique français.

La victoire de la coalition LREM-MoDem est cependant le fruit de deux mécanismes bien connus. Le premier a trait aux effets de calendrier. Depuis l’adoption des réformes institutionnelles de 2000 et 2001 (quinquennat, inversion du calendrier électoral), les élections législatives présentent systématiquement deux caractéristiques : confirmation du verdict présidentiel, amplification de ses résultats. En 2017, la surprise est qu’il n’y a pas eu de surprise : malgré sa très faible implantation électorale, LREM a obtenu une majorité, tout comme l’UMP en 2002 et 2007 ou le PS en 2012. Le second renvoie aux effets mécaniques du scrutin à deux tours, autrement dit à l’amplification en sièges des résultats en voix du parti victorieux. Avec 32 % des voix au premier tour, LREM et le MoDem remportent plus de 60 % des sièges.

Les élections de 2017 nous rappellent toutefois que, dans un scrutin à deux tours, les deux tours comptent. Le second tour obéit à une dynamique propre, susceptible d’amplifier ou au contraire, comme c’est le cas en l’espèce, de corriger les résultats du premier tour.

À l’issue du scrutin, deux questions restent néanmoins ouvertes. Le clivage gauche/droite a-t-il définitivement explosé ou fera-t-il preuve de résilience ? Le mode de scrutin sera-t-il réformé en profondeur durant la législature ? Les deux questions ne sont pas sans lien. Elles sont aussi cruciales pour l’avenir du système politique français. L’enjeu est simple : la séquence historique qui s’est ouverte en 1962 avec l’apparition du fait majoritaire et la reconstitution du clivage gauche-droite s’est-elle ou non achevée au printemps 2017 ?

Bernard Dolez, Université de Paris 1, Panthéon-Sorbonne
Annie Laurent, Université de Lille

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  1. Kantar Sofres – onepoint : « Les Français et les élections législatives de juin 2017 », enquête réalisée les 4 et 5 mai 2017 ; http://fr.kantar.com/elections/legislatives/2017/les-francais-et-les-elections-legislatives-2017/
  2. Ipsos : « Deuxième tour de la présidentielle. Comprendre le vote des Français », enquête réalisée du 4 au 6 mai 2017 ; https://www.ipsos.com/fr-fr/2nd-tour-presidentielle-2017-comprendre-le-vote-des-francais
  3. Idem.
  4. Pierre Martin, « Un séisme politique. L’élection présidentielle de 2017 », Commentaire 2017/2 (n°158), p. 249-264.
  5. http://www.ipsos.fr/decrypter-societe/2017-06-11-1er-tour-legislatives-2017-sociologie-electorats-et-profil-abstentionnistes
  6. OpinionWay : « Legitrack », quatrième vague, 8 juin 2017 ; http://opinionlab.opinion-way.com/dokumenty/LegiTrack-OpinionWayOrpi-Quatrieme-vague.pdf
  7. Idem.
  8. F. Goguel, « Les élections législatives des 14-21 juin 1981 », dans Chroniques électorales. Tome III : La Cinquième République après de Gaulle, Paris, Presses de Sciences Po, 1983,
    p. 177-198.
  9. OpinionWay, Legitrack, cinquième vague, 15 juin 2017.