Les entretiens — 23 février 2010 à 14 h 03 min
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La lutte contre la faim et la pauvreté

Entretien avec Jacques Diouf

RPP – Pourquoi existe-t-il un milliard d’individus qui ont faim dans le monde ?

La sécurité alimentaire est indispensable à la lutte contre la faim, à la réduction de la pauvreté, à l’éducation des enfants, à la santé des populations, mais aussi à une croissance économique durable. Elle conditionne la stabilité et la sécurité du monde. Lors des « émeutes de faim » dans 22 pays dans toutes les régions du monde en 2007 et 2008, la stabilité des gouvernements a été ébranlée. Chacun a pu réaliser que l’alimentation est aussi une question sociale de premier ordre et un facteur essentiel de paix et de sécurité globale.

En 1996, le « Sommet mondial de l’alimentation », organisé par la FAO, a pris l’engagement solennel de réduire de moitié la faim et la sous-alimentation dans le monde. Il avait pour cela adopté un programme afin de parvenir à la sécurité alimentaire durable. Cet engagement a été réaffirmé par le « Sommet du Millénaire » en 2000, par le « Sommet mondial de l’alimentation : cinq ans après » en 2002 et plus récemment par le « Sommet mondial des Chefs d’États et de gouvernements sur la sécurité alimentaire », tenu à Rome en novembre 2009.

Malheureusement, les données les plus récentes de la FAO révèlent que la situation actuelle de la faim et de la malnutrition dans le monde est encore plus inquiétante qu’en 1996. L’insécurité alimentaire a augmenté partout dans le monde au cours des trois dernières années à cause de la crise mondiale de 2007-2008 induite par la flambée des prix des denrées alimentaires et exacerbée par la crise financière et économique qui frappe le monde depuis plus d’un an. Toutes les régions de la planète ont été touchées. En 2009, le nombre des personnes qui souffrent de faim dans le monde a augmenté de 105 millions par rapport à l’année précédente et a atteint un milliard, soit un être humain sur six.

Cette situation dramatique d’insécurité alimentaire est le résultat du désintérêt général porté au développement agricole des pays pauvres depuis environ 30 ans. L’aide publique à l’agriculture est un sujet de préoccupation essentiel à cet égard. La part de l’agriculture (y compris les forêts et les pêches) dans l’aide publique au dévelop­pement est passée de 19 pour cent en 1980 à seulement 5 pour cent aujourd’hui. Les institutions financières internationales et régionales ont aussi réduit drastiquement les ressources destinées au secteur agricole qui est pourtant le moyen d’existence principal de 75 pour cent des pauvres dans le monde. En 2004, les pays dont l’économie est basée sur l’agriculture ont consacré seulement 4 pour cent des dépenses publiques au secteur, beaucoup moins que les 10 pour cent dépensés par l’Asie au cours de sa pleine croissance agricole et économique dans les années 80. Comment peut-on développer un secteur en réduisant les ressources qui lui sont destinées ?

Cette baisse des ressources en faveur de l’agriculture a empêché les investissements nécessaires dans les infrastructures rurales (réseaux routiers, facilités de stockage et de conditionnement, systèmes de commercia­lisation, voies de communication…) et la modernisation des moyens de production dans les pays pauvres.

RPP – Pourquoi le continent africain souffre-t-il autant de ce fléau malgré ses richesses naturelles ?

L’agriculture demeure un secteur économique essentiel et un facteur d’équilibre social sans équivalent pour l’Afrique. Elle représente 11 pour cent des exportations, 17 pour cent du PIB et surtout 57 pour cent des emplois du continent.

Mais malgré des progrès importants réalisés dans de nombreux pays, l’état de l’insécurité alimentaire est très préoccupant. L’Afrique compte actuellement 271 millions de personnes qui souffrent de faim et de malnutrition, soit un quart de la population, ce qui représente une augmentation de 12 pour cent par rapport à l’année dernière.

Les causes de l’insécurité alimentaire et du sous-développement agricole en Afrique sont multiples. La maîtrise de l’eau est le facteur déterminant de la sécurisation de la production et de l’amélioration rapide de la productivité du secteur agricole en Afrique où l’on utilise moins de 4 pour cent des ressources hydriques renouvelables, contre 20 pour cent en Asie. Seulement 7 pour cent des terres arables sont irrigués en Afrique (4 pour cent au sud du Sahara), contre 38 pour cent en Asie. Cela signifie que sur 93 pour cent des terres en Afrique, la vie des populations dépend de la pluviométrie, facteur de plus en plus aléatoire avec le réchauffement climatique. L’utilisation des intrants modernes est très insuffisante. L’Afrique n’utilise en moyenne que 20 kilos d’engrais par hectare, contre 152 kilos en Amérique du Sud et 194 kilos en Asie. Ce taux est encore plus faible en Afrique sub-saharienne avec seulement 9 kilos par hectare. L’utilisation des semences sélection­nées, qui a été un facteur de succès de la Révolution verte, est très faible en Afrique ; seulement un tiers des semences est soumis à un système de contrôle et de certification. Les infrastructures de transport, les moyens de stockage et de conditionnement font défaut sur le continent. Les routes rurales sont au niveau de l’Inde du début des années 70. Les pertes de récolte peuvent atteindre 40 à 60 pour cent pour certains produits agricoles.

De plus, le commerce des produits agricoles intra-africain reste relativement limité. Malgré l’existence de 14 groupements économiques régionaux, seulement 14 pour cent des importations des principaux produits alimentaires par l’Afrique en 2002-2005 provenaient de la région. Pour les céréales, ce chiffre n’est que de 6 pour cent. Cela empêche de réaliser des économies d’échelle et de renforcer la compétitivité de l’agriculture africaine.

RPP – Quelles solutions pour la fin de la faim en Afrique et ailleurs ?

Pour éliminer la faim et nourrir le monde en 2050, avec ses 9,1 milliards d’habitants, il faut doubler la production des cultures vivrières dans les pays en développement et l’augmenter de 70 pour cent dans le monde. Le monde est en mesure de nourrir tous ses habitants pourvu que les engagements pris soient respectés et les ressources néces­saires soient effectivement mobilisées.

Depuis le « Sommet mondial de l’alimen­tation » en 1996, plusieurs pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine ont réussi à réduire sensiblement le nombre des personnes sous-alimentées sur leur territoire.

La solution durable au problème d’insécurité alimentaire, c’est d’accroître la production et la productivité agricoles dans les pays à faible revenu et à déficit vivrier où vivent 90 pour cent des affamés. Ces pays doivent améliorer leurs infrastructures et moderniser leurs facteurs de production. Les agriculteurs des pays pauvres ont besoin d’améliorer leurs conditions de travail. Il leur faut des semences à haut rendement, des engrais, des aliments du bétail, des vaccins, des technologies adaptées à leurs besoins. Ils ne peuvent continuer à labourer la terre avec des outils traditionnels, dans des conditions aléatoires, au gré des caprices du temps.

En effet, la croissance économique axée sur les petits producteurs est un facteur puissant d’accroissement des revenus et de lutte contre la faim et la pauvreté. Les études montrent que la croissance du secteur agricole est au moins deux fois plus efficace dans la réduction de la pauvreté que la croissance dans les autres secteurs de l’économie.

Dans les pays à faible revenu et à déficit vivrier, comme dans les pays en transition, des plans, des stratégies et des programmes de sécurité alimentaire, préparés avec le soutien de la FAO, existent déjà. Ce qui manque aujourd’hui, ce sont la volonté politique et les financements pour mettre en place ces programmes et ces plans.

Au regard des besoins financiers, les investissements nécessaires au titre d’aide publique au développement sont évalués à 44 milliards de dollars E. U. par an pour investir dans les infrastructures rurales, les intrants modernes et les technologies ciblées en faveur des petits agriculteurs. C’est un petit montant comparé aux 365 milliards de dollars E. U. de soutien à leur agriculture des pays de l’OCDE en 2007 et aux 1 340 milliards de dollars dépensés dans le monde chaque année pour les armements. À ce montant, il faut ajouter les financements par les budgets nationaux et les financements privés. À cet égard, il convient de mettre en place des incitations et des garanties appropriées pour les investissements privés afin d’assurer des accords équilibrés et éviter les pièges de l’échange inégal.

Pour mobiliser les moyens nécessaires, les pouvoirs publics ont leurs responsabilités aussi bien dans les pays riches, au titre de l’aide au développement, que dans les pays en développement qui doivent aussi consacrer une part suffisante de leurs dépenses publiques au développement de l’agriculture. Mais les acteurs économiques eux-mêmes doivent jouer leur rôle. C’est grâce à la mobilisation de tous qu’ensemble nous pourrons réaliser notre objectif commun d’un monde libéré de la faim et de la malnutrition.

Interview de Jacques Diouf
Directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO)

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