Le numérique à l’école est-il politique ?

Terra Nova propose, à travers ce rapport, de comprendre « ce que le numérique fait à l’éducation » en étudiant les outils, qui ne sont « jamais neutres ». Il formule des recommandations afin de mieux choisir ceux que nous devons utiliser en se demandant « quel sera leur effet sur notre façon de penser, de parler, d’agir, et de voir le monde ».

Dans ce rapport, publié en mars 2016, Terra Nova n’interroge pas le numérique en lien avec la réussite des élèves, comme c’est souvent le cas et comme a pu le faire récemment l’institut Montaigne. Il questionne plutôt la nature même du numérique qui est présent dans l’éducation. Ces logiciels, ces codes, que l’on connaît peu et qui, pourtant, décident de plus en plus pour nous.

Le think tank veut poser le débat sur les instruments qui servent aussi bien à la pédagogie, qu’a l’administration affirmant que « le choix des outils de l’éducation est une affaire politique ». Il constate d’ailleurs une « dépossession radicale du pouvoir » autour de cette question. En effet, face à la « technicité du numérique » le ministère passe souvent par des opérateurs privés qui détiennent les algorithmes « auxquels n’ont accès ni les citoyens, ni les politiques, ni même les ingénieurs de l’administration ». L’enjeu est donc de reprendre en main ce débat afin de pouvoir pleinement effectuer et assumer des « choix stratégiques en matière de numérique éducatif ».

Les algorithmes pour redéfinir la pédagogie

Ils sont présents partout, bien plus qu’on ne le croit ! L’exemple de la recherche Google qui est une bonne illustration. Loin de se baser sur un système de « recommandation basée sur l’autorité académique », qui était jusqu’alors la norme, Google met en avant les sites internet les plus populaires, ou ceux qui ont acheté de l’espace publicitaire, sans réellement s’intéresser à la qualité du contenu. Indirectement, le moteur de recherche conditionne les choix des enseignants, mais aussi ceux des élèves, qui même en faisant preuve de discernement se retrouvent contraints par l’algorithme imposé par Google.

Le numérique c’est également la promesse d’une pédagogie adaptée à chacun, l’adaptive learning. Une pratique qui pourrait se développer fortement dans les années à venir en se fondant sur des données collectées de façon massive auprès des élèves. Là aussi, des questions demeurent. En effet, même si cette « collecte massive d’informations » semble pouvoir profiter à la réussite, il est certain que son exploitation « échappera définitivement à ceux qui en sont à l’origine », d’après le think tank.

Les logiciels qui gouvernent l’école

Le numérique s’est aussi « imposé à l’éducation » dans le champ de l’administration. C’est un « outil de productivité dont l’intérêt et l’importance sont incontestables ». Mais dans certains domaines, comme celui de l’orientation, Terra Nova met en avant des réalités dont nous avons souvent peu conscience. En effet même si l’avancée technologique a permis de limiter « les arrangements entre initiés », l’emprise des algorithmes est telle qu’il peut « nous faire perdre la maîtrise de nos décisions ».

Les logiciels AFFELNET et APB qui orientent en fin de scolarité les collégiens et lycéens en sont l’exemple. Ils reposent sur des algorithmes extrêmement complexes. « APB procède même dans certains cas à des tirages aléatoires dont les candidats n’ont pas toujours conscience ». Pour le think tank, même si ces logiciels répondent « bien à ce qu’on est en droit d’en attendre », ils doivent faire l’objet d’un débat, d’une transparence, afin par exemple de permettre des vœux « sincères », moins touchés par les « comportements d’autocensure dont on sait qu’ils pénalisent surtout les élèves issus de milieux populaires ».

Les logiciels d’emploi du temps, « outil-clé de la réforme du collège » sont également évoqués dans le rapport. Indispensables, ils reposent sur le secteur privé après le choix du ministère « de ne pas investir » ce domaine il y a 20 ans. La question soulevée concerne les évolutions de ces outils. On peut effectivement se demander si ces logiciels ne permettent pas de « façonner une vision du système d’organisation pédagogique qui ne résulte pas complètement des besoins exprimés par l’éducation nationale », mais plutôt d’une volonté des entreprises de les rendre incontournables.

Les recommandations de Terra Nova 

Afin de pouvoir enfin poser le débat et nous permettre de récupérer la maîtrise de l’outil numérique dans l’éducation Terra Nova avance 8 recommandations :

  • Construire dans le monde de l’éducation une culture du numérique qui permette à chacun d’être, autant qu’il est possible, maître des outils qu’il emploie. Cela passe bien entendu par des efforts de formation, mais aussi par l’engagement des organisations syndicales représentatives des enseignants et des personnels de l’éducation, dont l’identité professionnelle est questionnée par les nouveaux usages du numérique ;
  • Instaurer un environnement juridique permettant à la puissance publique de mieux piloter les usages du numérique dont les conséquences sont systémiques — par exemple par la définition de cahiers des charges contraignants. Cela suppose de soumettre les algorithmes utilisés aujourd’hui à des enquêtes permettant d’évaluer l’ensemble de leurs impacts sur le système éducatif ;
  • Créer au sein du ministère de l’Éducation nationale une cellule de recherche et développement, unifiant, dans un cadre souple, les compétences susceptibles d’aider le ministère à s’orienter dans un monde numérique en constante mutation ;
  • Constituer un « droit de la donnée scolaire » permettant d’assurer la confiance dans les échanges numériques effectués dans un cadre éducatif ;
  • Développer des travaux d’évaluation de l’impact du numérique éducatif (via l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques ou le Conseil national d’évaluation du système scolaire) qui seraient à disposition, notamment, du Parlement et du débat public.  

Des propositions intéressantes au moment où la question de l’intégration du numérique dans la société est devenue une évidence et qui a même amené le législateur à encadrer cette évolution, notamment à travers la loi pour une République numérique. L’école, parce qu’elle est au fondement de notre société, doit aussi débattre de l’intégration du numérique en son sein et de ses répercussions.

Alexandre Gavard

@alexandregavard