L’énigme Macron

Vingt-et-un mois après son accession-surprise, à 39 ans, à la présidence de la République, Emmanuel Macron reste une énigme.

Un an avant ce scrutin-choc appelé à faire date, personne n’avait imaginé, il est vrai, un pareil scénario : un sur-diplômé, ancien élève des jésuites et de l’ENA, venu de la banque et amoureux depuis l’adolescence du théâtre, sans aucun mandat électif, se porte candidat à l’élection présidentielle après avoir bousculé, à droite et à gauche, les puissances installées, habituées à alterner au pouvoir. Il a un grigri, qui tient en trois mots : « En même temps ». Pour débloquer le pays, loin de l’Ancien Monde présenté comme perclus de rhumatismes, réunir des forces de gauche et en même temps de droite.

La martingale fonctionne.

La martingale fonctionne. Au second tour de 2017, Emmanuel Macron – qui comptait se porter un jour candidat à l’Elysée, mais initialement c’était en…. 2022 – l’emporte en terrassant une Marine Le Pen piégée par ses zigzags idéologiques et ses à-peu-près européens. Victoire haut-la-main : 66,1% des suffrages exprimés. A y regarder de plus près, victoire tout de même étroite puisque le nouveau chef de l’Etat, dans une France qui s’était divisée au premier tour en quatre parts presque égales, n’a finalement rassemblé les suffrages que de 24,01 % des inscrits.   

Une donne interloquante. Du jamais vu dans l’histoire de la Vème République. Brouillage de toutes les boussoles. En miettes, les oppositions seront longtemps KO, se demandant ce qui a pu se passer, en quoi elles ont fauté, pourquoi elles n’ont pas vu venir le séisme du « dégagisme ».

Certes, François Hollande, président sortant (et dévalué), avait entrouvert la porte en annonçant à la télévision le 1er décembre 2016, d’une voix blanche et inhabituellement flottante, qu’il ne se représenterait pas. Mais le favori des sondages s’appelait alors François Fillon, et jamais Hollande n’imaginait à ce moment-là que ce Macron qu’il avait installé à Bercy pourrait s’engouffrer victorieusement dans la brèche.

Deux prises de parole d’Emmanuel Macron illustrent la singularité de l’homme qui va incarner la France – et la conduire – pendant cinq ans.

Le 8 juillet 2016, il s’était confié longuement à la revue « Le 1 » : le disciple de Paul Ricœur avait parlé d’abondance du roi. « La démocratie comporte toujours, dit-il, une forme d’incomplétude car elle ne se suffit pas à elle-même ». Et l’iconoclaste futur candidat d’insister : ce qui manque à la France, c’est « la figure du roi » dont, se persuade-t-il, les Français ne voulaient pas la mort. « La Terreur, martèle-t-il, a creusé une vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n’est plus là ».

Le 14 février 2018, c’est en président élu qu’Emmanuel Macron s’adresse cette fois à la presse présidentielle avec laquelle il entretient depuis son élection des relations tendues, privilégiant dans un approche caricaturalement gaullienne – qui va la piéger – le contact direct avec les Français. « Je n’oublie pas, dit-il ce soir-là sans filtre, d’où je viens. Je ne suis pas en politique l’enfant naturel de temps calmes.  Je suis le fruit d’une forme de brutalité de l’Histoire, d’une effraction parce que la France était malheureuse et inquiète. Si j’oublie tout cela, ce sera le début de l’épreuve ».

Déjà, trois traits apparaissent : le goût de Macron, au-delà du simple parler-vrai, pour la transgression ;  sa conviction qu’il doit assumer un destin royalement singulier ;  l’usage répétitif de la première personne du singulier  (« Je ») qui l’amènera pendant quelques mois, une fois installé à l’Elysée, à savourer qu’on puisse – en observant la conception très verticale qu’il a de de l’exercice du  pouvoir – le comparer à « Jupiter ».   

« Effraction » : le mot – fort – sera en même temps aussitôt détourné, déformé, exploité. Une partie des opposants tenteront de l’utiliser pour suggérer – voire asséner – que ce président-là, élu donc « par effraction »,  ne serait pas absolument légitime. Procès en illégitimité qui, par la suite, reprendra sans cesse à l’initiative de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche. Et qui sera parfois écouté d’une oreille bienveillante par les républicains de droite et de gauche asphyxiés par l’irruption des Marcheurs et qui ne veulent pas mourir. Or l’élu avait simplement – imprudemment ? – voulu souligner que son élection témoignait de ce que vivait alors un pays fourbu : à cheval entre un Ancien Monde rejeté parce que sclérosé et un Nouveau Monde aux contours tellement flous, donc tâtonnant dans un sorte de no man’s land.     

Emmanuel Macron avait trois convictions en tête : plombée par ses dettes, un chômage de masse et le poids de ses corporatismes, la France s’enlise ; il est urgent de débloquer une société dramatiquement verrouillée ; l’Elysée doit redevenir la colonne vertébrale du pouvoir.

En président jupitérien, Emmanuel Macron, qui choisit de faire des institutions une lecture quasi-bonapartiste, en tout cas hyper-gaullienne (du type 1962-1965), en tire trois conséquences : il faut agir et vite, sans s’embarrasser trop des contre-pouvoirs (parlementaires comme syndicaux), en prenant les Français – puis bientôt les Européens – directement à témoin.

Acte 1 du quinquennat. L’élan et l’éclat que donnent à son action le nouveau président, la « geste » présidentielle et l’état de tétanie des oppositions qui ne savent trop sous quel angle attaquer « l’intrus » : tout se coalise pour que les premiers mois du quinquennat soient à la fois une surprise et, au total, une réussite.

Emmanuel Macron marque des points, croit voir là la confirmation de ses intuitions initiales et commence à théoriser le marcronisme.

Mais déjà l’Acte 2 du quinquennat se profile. Sous les pas du président les obstacles surgissent et s’accumulent: l’inexpérience – souvent impressionnante –  de sa toute jeune majorité ; l’arrogance de ceux qui l’entourent, à la mesure de sa propre arrogance ; le court-circuitage presque systématique de tous les contre-pouvoirs naturels ; la conviction aussi des oppositions, aussi divisées soient-elles, qu’elles jouent rien de moins que leur survie si elles ne parviennent pas (au minimum) à freiner Macron.

Pour compliquer le tout, Emmanuel Macron – sur qui absolument tout repose, y compris à l’international –  apparaît à la longue grisé et de plus en plus éloigné de ses compatriotes qu’il accable de « petites phrases » à l’emporte-pièce. Des formules souvent cruelles ou brutales : elles deviennent autant de boomerangs.

La belle machine macroniste, alors, se déglingue.

D’abord, le chef de l’Etat ne mesure pas combien les errances de son collaborateur Alexandre Benalla, qui faisait office auprès du couple Macron de garde du corps, vont lui nuire. Ensuite, Emmanuel Macron voit surgir un peu partout en France des Gilets Jaunes, avant-garde de ces classes moyennes déstabilisées par la mondialisation, déclassées et qui ont le sentiment d’être passées par profits et pertes. Ces Gilets Jaunes vont être ensuite infiltrés par l’ultra-droite comme par l’ultra-gauche mais, entretemps, une majorité des Français les ont, par sondages interposés, psychologiquement accompagnées, isolant un peu plus un président qui avait eu le grand tort de vanter à des Français égalitaristes les vertus des « premiers de cordée ». En recevant alors, comme en écho : « Et nous ? Et nous ? »  

Survient l’Acte 3. Pour briser l’encerclement et enrayer sa chute dans les sondages, Emmanuel Macron choisit, non sans risques, d’interroger ses compatriotes, par le biais d’un Grand Débat : que veulent-ils ? Qu’attendent-ils ? François Bayrou dira qu’au sommet de l’appareil d’Etat Macron était, au moment de ce choix, quasiment seul. Seul à vouloir ce grand saut dans l’inconnu. Comment en sortira-t-il ?

Deux virages déjà, en attendant l’addition finale : d’abord, Macron se ré-intéresse aux Français, et les écoute.

Il admet même avoir pu se tromper. Ensuite, le président a fini par comprendre qu’il lui fallait changer de logiciel, et d’hommes (et de femmes). Pour mieux épouser les complexités d’une société diverse et rebelle. Et parce que le hollandisme n‘a pas été congédié pour être remplacé par du néo-bonapartisme.

Mais quoi alors ? La France – à cause de Macron, en tout cas sous Macron – vit une transition culturelle et politique de fond, à l’aboutissement imprévisible. Le macronisme 1ère manière, c’est fini. Mais que sera demain la nouvelle mouture du macronisme ? Une fuite en avant référendaire ? Le retour à des cheminements plus parlementaires ? L’impasse car les demandes des Français dans le Grand Débat, hyper-coûteuses, ne s’annoncent pas compensées ?  Ou – bien qui sait ? – l’imagination au pouvoir : en desserrant les freins institutionnels et financiers du pays sans mettre en cause pour autant la logique de la Vème République ni non plus les engagements européens de la France.

Pour l’heure Macron – président hors-normes, talentueux mais hyper-seul et bien transgressif pour un pays aussi fragile – reste une énigme.

Sa vocation était-elle d’abattre d’un dernier coup d’épaule le Vieux Monde, et cela seulement ? Ou d’en inventer un nouveau ? Mais lequel quand, dans le ciel européen, s’accumulent tant de nuages noirs ? Signe des temps : en Macronie, il est question aujourd’hui d’instiller plus de « séniorité », façon alambiquée de reconnaître que la jeunesse et l’inexpérience ont des limites. Surtout quand elles sont sacralisées.  

Dominique de Montvalon
Journaliste politique éditorialiste

Ancien journaliste du Point, de l’Express, du Parisien (dont il a dirigé la rédaction) et du Journal du Dimanche

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