Les cartes de la France face au désordre mondial

Le monde est entré dans une phase de changement géopolitique qui bouleverse et recompose les grands équilibres planétaires du dernier demi-siècle. Quel sera l’impact de ce  basculement systémique, ni piloté ni programmé (pour s’en tenir à la seule année 2016, personne n’avait vu venir le Brexit ou l’élection de Donald Trump), sur la place et le rôle de la France dans le monde ? Comment doit-elle y faire face pour en minimiser les risques, voire en saisir les opportunités ?

Le nouveau désordre mondial

La difficulté que nous avons à nommer le monde dans lequel nous vivons (mondialisation, multipolarité, monde apolaire…) est symptomatique de son caractère éclaté et imprévisible. Force est néanmoins de constater que le monde n’évolue pas spontanément dans le sens de nos intérêts et de nos valeurs. Le sentiment général est que, par rapport aux espoirs qu’avait fait naître il y a vingt-cinq ans la fin de la guerre froide, le monde actuel est plus dangereux que sûr, plus compétitif que coopératif, plus porté aux solutions autoritaires que démocratiques, plus tenté par des régressions obscurantistes qu’attiré par les Lumières de la raison. Les États eux-mêmes traversent une phase schizophrénique, caractérisée par le dépérissement de leur pouvoir face aux forces du marché, qui se jouent des règles nationales, et le durcissement de leur pouvoir de coercition sur les citoyens, au détriment des libertés. Ainsi, la société mondiale (on se gardera bien de parler de « communauté internationale » qui, à ce jour, n’est qu’un vœu pieux) se rapproche davantage du modèle hobbesien de l’état de nature que de l’idéal kantien de paix perpétuelle entre les nations.

Dans ce contexte, la politique extérieure de la France, son influence, sa capacité d’intervention, ses intérêts économiques sont directement affectés par une série de facteurs qui tendent à réduire sa marge de manœuvre. Elle pâtit à la fois de l’affaiblissement de l’Occident, de l’inertie de l’Europe, de l’érosion des institutions internationales et de leur pouvoir régulateur.

L’Occident et, avec lui, les valeurs démocratiques et libérales dont il est porteur, est désormais sur la défensive. La fin de l’histoire pronostiquée par M. Fukuyama, censée marquer le ralliement du monde à ces valeurs après la fin de la guerre froide, n’a pas eu lieu. Depuis le début du siècle, deux chocs majeurs, l’un externe, l’autre interne, sont venus ébranler les fondements de la prééminence occidentale : d’une part, le 11 septembre 2001, date inaugurale de l’avènement du terrorisme comme mode de gestion des relations internationales ; d’autre part, la crise économique de 2008, point d’aboutissement des dérives financières qui minent le capitalisme de l’intérieur. En quinze ans, l’Occident a perdu à la fois sa capacité d’attraction (en tant que modèle de société et que système économique) et sa force de persuasion (en tant qu’ordonnateur et, au besoin, gendarme des relations internationales). La mise en œuvre par Donald Trump d’une rhétorique isolationniste tournant le dos à l’interventionnisme américain est de nature à parachever cette évolution.

Les régimes autocratiques ont le vent en poupe et s’affichent désormais sans complexes comme tels. La différence avec la deuxième moitié du XXe siècle tient à ce que ces régimes ne sont plus liés à une idéologie alternative au capitalisme comme fut le communisme soviétique. Ils pratiquent un capitalisme autoritaire et débridé. C’est le cas de la Chine ou de la Russie, avec des résultats inégaux sur le plan économique. Leur puissance, pour ne pas dire leur capacité de nuisance actuelle, est, surtout dans le cas de la Russie, inversement proportionnelle à la force de dissuasion de l’Occident, comme on le constate avec les crises ukrainienne et syrienne. De l’Égypte à la Turquie, les droits constitutionnels sont confisqués, les libertés d’expression et de presse étouffées, les opposants politiques emprisonnés. Au cœur même de l’Europe, l’État de droit et les libertés fondamentales sont remis en cause par des régimes dits illibéraux qui dénaturent les valeurs fondatrices de l’Union européenne. Face à cette évolution, les démocraties paraissent étrangement démunies et inertes.

L’Europe, qui fut la grande idée et l’espoir de la deuxième moitié du XXe siècle, est en voie de délitement. À moins qu’un sursaut vigoureux, dont on n’aperçoit pas les prémices, ne lui restitue son rayonnement, l’ambition de constituer un modèle d’union entre États, voué à assurer la paix et la prospérité de ses citoyens et à jouer un rôle modérateur dans les affaires du monde, a volé en éclats. Elle souffre à la fois d’une perte d’efficacité économique, d’un malaise social induit par les politiques d’austérité, d’un effritement moral dont témoigne le recul des principes démocratiques et libéraux dans plusieurs de ses États membres, d’un début de désagrégation structurelle avec le Brexit qui concourt inévitablement à son affaiblissement géostratégique (que le soutien apporté par M. Trump aux brexiters ne fera qu’accentuer).

Cette crise multiforme sans précédent alimente des sentiments de peur et de frustration, une perte de confiance dans les mécanismes démocratiques, un désir d’autorité et la fuite en avant vers des solutions simplistes et démagogiques (protectionnisme, isolationnisme, rejet de toute immigration) dont l’application provoquerait un recul historique du Vieux continent.

Dernier élément du tableau, le déclin du multilatéralisme comme mode de gestion des problèmes mondiaux, qu’il s’agisse des conflits ouverts ou des questions transversales relatives à l’avenir de la planète et au sort de l’humanité. Les outils de régulation internationale patiemment construits au cours des décennies précédentes sont délaissés ou contestés et les institutions chargées de les mettre en œuvre comme tétanisées. Les institutions onusiennes, en particulier le Conseil de sécurité, sont frappées d’impuissance faute, entre autres, d’avoir été réformées en temps utile pour mieux refléter les nouveaux équilibres de la planète. De là, l’impuissance de l’Onu à résoudre les crises ouvertes (Afghanistan, Irak, Syrie, Soudan…) et à affronter les défis globaux (développement durable, changement climatique…). Les efforts de régulation de la mondialisation économique et financière (régulation bancaire, lutte contre les paradis fiscaux) restent timides et lents alors même que les multinationales pratiquent allègrement l’optimisation fiscale et se délestent sur la société de leurs coûts humains et environnementaux. Les droits de l’homme et le droit humanitaire sont ouvertement bafoués et la Cour pénale internationale peine à s’imposer.

L’érosion des grands mécanismes stabilisateurs ouvre un boulevard aux acteurs qui, à Alep, en Crimée, en Palestine, en Mer de Chine privilégient la politique du fait accompli alors même que le multilatéralisme, lorsqu’il est intelligemment activé, reste la seule réponse efficace aux défis planétaires, comme le succès de la Cop 21 de Paris en décembre 2015 l’a opportunément rappelé.

Une France plus influente pour un monde plus sûr ?

Disons d’emblée que, dans le monde qui se profile, la France devra jouer serré pour rester dans le peloton des nations qui comptent dans les affaires du monde. Contrairement aux illusions que véhiculent les nostalgiques de la grandeur, la France ne peut, par ses propres forces, ni régler les conflits de la planète, ni même assurer seule sa prospérité et sa sécurité dans un monde interdépendant. Mais, contrairement aussi à ce que prophétisent les Cassandres du déclinisme, les cartes de la France sont loin d’être négligeables pour peu que ses dirigeants prennent la mesure des efforts à accomplir. Pour faire face aux défis qui s’annoncent, il faudra savoir combiner le pragmatisme qu’impose la réalité et les principes qui fondent historiquement la présence au monde de notre pays. Et, pour commencer, procéder à une évaluation objective, ni partisane ni idéologique, de nos atouts et nos faiblesses, pour maximiser les uns et neutraliser les autres.

La France figure encore dans la petite dizaine de pays qui possèdent la gamme complète des attributs de la puissance et le réseau capable de les valoriser sur la scène mondiale : membre permanent du Conseil de sécurité de l’Onu et du club restreint des puissances nucléaires, sixième puissance économique mondiale, un réseau d’entreprises multinationales performantes, le septième budget mondial de défense (1,8 % du PIB), une industrie d’armement performante, une langue parlée par plus de 200 millions de locuteurs qui en fait l’une des cinq grandes langues de culture, un territoire bien équipé attirant les investisseurs internationaux, un patrimoine qui la place au premier rang des destinations touristiques, un capital immatériel (marques, savoir-faire, expertise technique) très recherché. Force est toutefois de constater que, par rapport au dernier tiers du XXe siècle, plusieurs facteurs négatifs ont affecté l’image et la position internationale de notre pays : perte de compétitivité économique, déclin industriel, dégradation du commerce extérieur, hausse de l’endettement public. Le décrochage avec l’Allemagne, en particulier, a fortement réduit la capacité de la France à constituer la force d’entraînement de ses partenaires européens. Les errements de la diplomatie française qui, au cours des quinze dernières années, a trop souvent perdu de vue le volontarisme réaliste de la synthèse gaullo-mitterrandienne, a également contribué à brouiller la perception du rôle de la France et l’autorité de sa voix. Il appartiendra à ses dirigeants de mobiliser ses cartes majeures au service d’une diplomatie de mouvement pour affronter, dans un environnement géopolitique hautement imprévisible, les grands enjeux dont dépend notre avenir.

1- Refonder l’ambition européenne. L’objectif de construire une Union puissante et protectrice, aussi éloignée des chimères intégrationnistes de l’européisme abstrait que de la tentation mortifère du repli national, reste la priorité des priorités. La politique européenne est au cœur de notre politique étrangère et elle est de moins en moins séparable de notre politique intérieure. Faute d’avoir été traitée en temps voulu et avec l’énergie requise, la crise de l’Union européenne a pris une dimension qu’Hubert Védrine qualifie d’ « existentielle ». Pour la surmonter, il faut d’urgence reconstruire un leadership et un projet européens. Ce leadership rénové suppose un rééquilibrage du partenariat avec l’Allemagne afin de combler le décrochage apparu au début des années 2000. Et donc l’obligation pour la France de restaurer une crédibilité fortement affectée par le déséquilibre de ses comptes publics et sa perte de compétitivité économique. Quant aux Allemands, ils doivent admettre que, s’il est légitime de préserver un modèle national qui leur assure un consensus social fort, celui-ci est aussi gagé sur la bonne santé de leurs partenaires européens. Il ne s’agit pas pour autant de recréer un directoire franco-allemand. Les pays d’Europe du Sud, en particulier, doivent trouver leur place dans une gouvernance réellement collective.

L’efficacité d’un leadership rénové se mesurera à sa capacité à recréer du désir d’Europe chez les citoyens. Il est temps de tirer les leçons des échecs répétés de l’ingénierie institutionnelle. Il faut désormais privilégier les projets sur les institutions, produire des résultats visibles répondant à l’attente des citoyens et non un empilement de règles et d’organes supplémentaires. À l’occasion du soixantième anniversaire du Traité de Rome, la France pourrait proposer que soit établi un vrai bilan de l’héritage, de ce qui marche et de ce qui ne marche pas. Et, sur la base de ce diagnostic, de lancer un vaste programme de politiques communes dans les domaines de l’énergie, de l’environnement, des infrastructures, du contrôle des frontières et des migrations, indispensables pour préserver durablement le mode de vie européen (concept plus rassembleur que celui trop instrumentalisé d’identité) dans ce qu’il a de spécifique. Dans un monde dangereux, l’Europe ne peut se satisfaire d’être un îlot de paix. Elle ne doit ni s’en remettre à un protecteur extérieur pour garantir sa sécurité ni renoncer à son propre effort de défense. Le regain de tension avec la Russie, la présence durable de la poudrière moyen-orientale sur ses marges, la nécessité d’assurer la stabilité de la rive sud de la Méditerranée l’obligent à repenser d’urgence ses politiques de voisinage. On ne viendra à bout de l’euroscepticisme et des ferments de décomposition de l’Union qu’il véhicule que si l’on refait de l’Europe un levier de croissance et un multiplicateur de puissance. C’est à la fois l’intérêt de la France et sa responsabilité historique que d’agir en ce sens.

2 – La priorité européenne ne doit pas détourner notre pays de jouer ses propres cartes et d’adopter une stratégie de déploiement vers le grand large en lançant des passerelles et en montant des partenariats avec les émergents et le monde en développement. Cela suppose de définir des priorités et d’établir une cartographie d’avenir. Ne laissons pas à l’Amérique le soin de former les élites d’Afrique et à la Chine celui de s’y assurer le monopole des infrastructures. Utilisons de façon plus volontaire le levier de la francophonie pour bâtir un espace de solidarité Nord-Sud. Observons de près l’évolution de la Chine qui risque de faire les frais d’un lien privilégié Trump-Poutine et pourrait trouver un intérêt accru à traiter avec les Européens.

3 – Face aux crises et aux conflits, il est impératif d’ajuster au plus près nos ambitions et nos ressources. C’est le cas pour les conflits extérieurs dans lesquels la France est engagée (Syrie, Irak, Sahel, Centrafrique après l’avoir été en Afghanistan et en Libye). Alors que nos capacités militaires sont utilisées jusqu’à la limite de la rupture et que le haut état-major militaire alerte publiquement les autorités sur l’usure des matériels et l’épuisement des hommes engagés dans ces opérations, l’heure est venue d’en tirer le bilan sincère. Jusqu’à quel point peut-on intervenir sur des théâtres lointains et où, de surcroît, la France joue le rôle de force d’appoint, sans mettre en péril nos intérêts vitaux, la défense du territoire face au péril djihadiste et la perspective de faire face à un contexte stratégique tendu, avec une Russie qui agite le spectre d’une nouvelle guerre froide ? Les précédents afghan et irakien montrent que l’action militaire ne suffit pas à éradiquer le terrorisme et que, en l’absence de règlement politique, gagner la guerre n’est pas gagner la paix. La France doit maintenir sa capacité d’action militaire extérieure (d’autant que nul ne sait ce qu’il adviendra de la relation transatlantique avec M. Trump) en veillant à en faire un usage raisonné et ciblé, en fonction de buts de guerre clairement définis et, par ailleurs, en l’articulant étroitement avec une action diplomatique vouée à la recherche de règlements négociés.

4 – La politique étrangère ne se réduit pas à la seule gestion des crises. Elle doit tendre, contre vents et marées, à fabriquer inlassablement de l’ordre international, à élaborer des normes juridiques contraignantes, à renforcer et crédibiliser les institutions existantes. La France doit redevenir une force de proposition, un producteur d’idées et de règles dans les enceintes internationales, et pas seulement en période de crise. Cela exige un travail prolongé de persuasion et de négociation destiné à cimenter des alliances et à fédérer des coalitions sur des projets concrets. Le professionnalisme diplomatique reconnu de la France en la matière est capable de faire merveille s’il est mis en branle par une volonté politique forte. La démonstration la plus récente en a été fournie par la Cop 21.

La politique d’influence transite à la fois par le canal multilatéral et par la construction d’un soft power à la française. La mondialisation est aussi culturelle. Elle rebrasse les cartes de l’intelligence à l’échelle planétaire. La France dispose en la matière d’un savoir-faire inégalé et de ressources riches et diversifiées. Elles peuvent être mobilisées plus activement grâce à une articulation organique entre acteurs publics et opérateurs privés afin de conjuguer les valeurs universelles d’échange et de partage des connaissances avec la promotion de notre modèle culturel, d’assurer le rayonnement de la langue française, la formation sur notre sol des élites internationales et de jouer, là où le dialogue avec le pouvoir étatique est compliqué, la carte des sociétés civiles.

5 – Enfin, il faudra surmonter la contradiction latente entre mercantilisme et universalisme. Entre l’idéalisme abstrait de ceux qui estiment que la « patrie des droits de l’homme » ne devrait commercer (a fortiori s’il s’agit de vendre des armes) qu’avec les États irréprochables sur le respect des droits et libertés et le cynisme de ceux qui sont prêts à fermer les yeux sur la moralité de l’acheteur dès lors que des contrats substantiels sont en jeu, il y a place pour une approche réaliste et honorable. Le mercantilisme ne devient condamnable que s’il nous lie les mains et nous bâillonne, s’il conduit à se montrer complaisants à l’égard de comportements condamnables de certains de nos clients (Russie, Chine, monarchies sunnites du Golfe, Iran, Égypte etc…). La promotion de nos intérêts commerciaux ne doit en aucune manière altérer notre marge de manœuvre diplomatique ni interférer avec notre liberté d’analyse et de choix stratégique.

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Dans le contexte d’une mondialisation sans règles et potentiellement chaotique, la France doit se garder de deux tentations, également suicidaires. La première, c’est celle du camp retranché, du village gaulois. Cela conduit au déclin assuré, à la paupérisation généralisée de la population, à la perte de toute influence. Pas plus demain qu’hier, l’avenir du pays n’est du côté des chantres du repli national ni de ceux qui subissent la fascination des nouveaux autocrates, qu’ils soient à l’Ouest ou à l’Est. Il ne consiste pas davantage à s’en remettre à une Union européenne à bout de souffle qui appelle, plus qu’une relance, une véritable refondation.

Dans une configuration de ce type, il est vital de préserver la singularité française et de ne pas aliéner indûment la moindre parcelle de notre autonomie de décision et d’action. Plus le monde est incertain, plus la France doit être claire et ferme sur ses positions et ses principes, ouverte à la discussion mais réfractaire à toute pression extérieure, capable d’inspirer la confiance à ses amis et le respect à ceux qui seraient tentés d’influencer ses choix, déterminée à assumer ses responsabilités internationales pour orienter la mondialisation dans un sens plus pacifique et plus équitable. À ce prix, la France restera maîtresse de son destin et sa voix continuera d’être écoutée.

Jean Musitelli
Conseiller d’Etat