Les Français ont-ils voté comme leurs conjoints ?

Paris, le 5 septembre 2017. Combien de Français partagent le même lit mais pas le même bulletin de vote ? Quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, une enquête publiée par l’Ifop s’est penchée sur la relation entre les « affinités électives » qui poussent deux êtres à vivre ensemble et leur degré de convergence sur le plan politique et électoral.

Confirmant le constat établi pour la première fois en France par l’Ifop lors des élections législatives de 19781, cette étude réalisée auprès d’un échantillon d’une taille exceptionnelle (4 000 personnes) met en exergue l’importance de l’homogamie politique au sein des foyers français, les couples « dissonants » politiquement s’avérant très minoritaires tant sur le plan idéologique qu’électoral.

Le rôle moteur du couple dans la construction des choix politiques

Mais d’abord, pourquoi explorer les liens à première vue distendus entre alcôve et convictions politiques ? Principalement parce que le couple étant de loin le cadre privilégié des discussions politiques des Français2, l’environnement affectif et conjugal dans lequel baigne chaque électeur est rarement sans impact sur son vote.

Il est d’ailleurs reconnu que le lien conjugal influence non seulement la participation électorale (plus forte chez les personnes en couple que chez les célibataires3) mais aussi le sens même du vote. Comme a pu le montrer Anne Muxel dans des travaux de référence sur le sujet, « le conjoint dans la relation conjugale peut avoir en dernier ressort un rôle décisif dans la constitution des choix comme des comportements politiques »4, notamment parce que la cellule conjugale joue un rôle de filtre au travers duquel sont décodés les enjeux des campagnes électorales. Pour Anne Muxel, le couple constitue ainsi un « espace de délibérations et sans doute aussi de politisation »5 d’autant plus important dans la formation des choix idéologiques et partisans qu’il se situe le plus en amont dans le fameux « entonnoir de causalité » cher à l’école de Michigan.

Dès lors, comment mesurer alors l’ampleur de l’influence de la vie de couple sur le comportement politique des Français ?

Un dispositif méthodologique spécifique pour appréhender l’homogamie des couples sur le plan politique 

Pour ce faire, l’Ifop a dû mettre en place un dispositif d’enquête d’une taille exceptionnelle (4 000 personnes âgées de 18 ans) afin de disposer d’un nombre de personnes en couple suffisant (2 882) pour pouvoir analyser les réponses des deux sexes sur la base d’effectifs significatifs, mais aussi affiner l’analyse des résultats auprès des seules personnes en possibilité de voter (2 485 inscrits sur les listes électorales).

L’institut n’a pas non plus échappé à une réflexion préalable sur le choix des indicateurs les plus adaptés pour mesurer le degré d’homogamie des couples sur le plan politique, sachant que l’indicateur d’homogamie électorale – c’est-à-dire le croisement du vote du répondant avec celui de son conjoint – peut s’avérer trop restrictif pour appréhender l’ensemble des convergences politiques observables entre conjoints.

En raison de la possible non-participation du conjoint au scrutin (ex : non inscrit sur les listes électorales, abstentionniste…), de son indécision au moment de l’enquête ou du fait qu’il n’a pas encore fait part de son intention de vote à la personne interrogée, cet indicateur conduit en effet à circonscrire le champ d’analyse aux seules personnes dont le conjoint a la possibilité de voter, a l’intention de le faire et a fait connaître son intention de vote à la personne interrogée. Or, à trois semaines du premier tour, celles-ci représentaient à peine plus d’une personne sur deux actuellement en couple (52 %).

Pour appréhender les multiples facettes de l’homogamie politique des couples, l’Ifop l’a donc complétée avec deux indicateurs permettant d’aller au-delà de l’évaluation du comportement électoral stricto sensu :

  • Un indicateur d’homogamie politique construit à partir du sentiment que les Français ont d’appartenir ou non « au même bord » politique que leur conjoint. Lors d’une campagne marquée par un brouillage sans précédent des repères politiques, cette notion de sensibilité politique a le mérite d’amener le répondant à se positionner lui et son conjoint indépendamment de leurs affiliations partisanes ou de leurs intentions de vote respectives ;
  • Un indicateur d’homogamie idéologique construit à partir du croisement entre le positionnement des répondants et celui de leur partenaire. Présenté sous la forme d’un continuum allant de « l’extrême gauche » à « l’extrême droite », cet indicateur s’est avéré plus fin que le précédent et particulièrement opérationnel pour évaluer la concordance des conjoints en termes de valeurs et de culture politique.

Couple et élection : un vote à bulletin secret ?

La question des indicateurs soulève aussi celle du biais existant dans une enquête où l’information n’est pas collectée auprès des deux conjoints mais d’un seul des deux ; ce dernier pouvant n’avoir qu’une connaissance partielle des opinions politiques de son partenaire. Sur ce plan, les résultats mettent justement en lumière des écarts importants entre les indicateurs d’homogamie politique et électorale.

Il ressort en effet qu’à peine 9 % des personnes en couple ignoraient « le bord politique » de leur partenaire, sachant que, très logiquement, elles étaient surreprésentées parmi les individus en début de relation (ex : 21 % chez les personnes en couple depuis moins d’un an) ou dans les catégories de l’électorat les moins intéressées par la politique (14 % chez les jeunes de moins de 25 ans, 13 % dans les catégories populaires, 12 % des non détenteurs d’un diplôme de niveau Bac).

Mais connaître approximativement le positionnement politique de son conjoint ne signifie pas pour autant que l’on sache son intention de vote à l’élection présidentielle. À trois semaines du scrutin, à peine un Français sur deux (52 %) vivant en couple savait pour qui son conjoint allait voter, contre 29 % qui ignoraient pour qui ce dernier allait voter. Les autres personnes interrogées ignoraient quant à elles si leur conjoint allait voter (9 %) et pensaient qu’il allait s’abstenir (10 %).

Certes, lorsque l’on restreint le champ d’analyse aux seules personnes dont le conjoint est un électeur ayant l’intention de voter, le taux de connaissance du vote du conjoint s’avère un peu plus élevé (66 %). Il n’en reste pas moins en retrait par rapport au taux d’il y a une dizaine d’années (74 %6), lesté sans doute par un niveau d’indécision électorale globalement plus fort cette année (37 %) que lors de la campagne de 2007 (21 %7).

L’idée selon laquelle le vote serait plus transparent au sein du couple8 ne ressort donc pas vraiment de cette étude, y compris lorsque l’on prend plus de recul en remontant jusqu’aux élections législatives de 1978. À l’époque, 66 % des personnes mariées déclaraient connaître le vote de leur conjoint, soit autant qu’aujourd’hui (67 %).

La similitude du vote reste la norme dominante au sein des couples

Quel que soit le champ d’analyse retenu, ces résultats confirment le constat établi par de précédents travaux, à savoir que la similitude du vote demeure la norme dominante au sein des couples et qu’elle tendrait même à s’accentuer au fil des années.

Si l’on se base sur les réponses de l’ensemble des personnes en couple, près de la moitié ont déclaré que leur conjoint allait voter pour le même candidat (44 %), contre à peine 8 % pour un candidat différent du leur. Et c’est chez les électeurs fillonistes que la similitude du vote paraît la plus forte : 61 % des électeurs en couple ayant l’intention de voter pour François Fillon ont affirmé que leur conjoint allait aussi voter pour lui. À titre de comparaison, ils étaient 52 % chez les électeurs de Le Pen et un peu moins chez les électeurs situés plus à gauche de l’échiquier politique : 46 % chez les électeurs de Macron, 42 % chez ceux d’Hamon, 39 % chez ceux de Mélenchon.

Mais si l’on s’en tient uniquement aux réponses des personnes dont le conjoint a l’intention d’aller voter et dont elles connaissent le vote (soit 52 % des personnes en couple), l’homogamie électorale apparaît encore plus massive : 84 %, soit une proportion une nouvelle fois en hausse par rapport aux précédents scrutins : 77 % en 2011, 72 % en 2012, ≈ 54 % en 1978. Certes, la comparaison avec ces études est à prendre avec précaution en raison des différences dans la formulation des questions et les bases de réponses.

Comme les autres études, elle n’en met pas moins en évidence une homogénéisation croissante du vote au sein du couple, homogénéisation qu’Anne Muxel explique non seulement par « le renforcement des ressorts affinitaires et affectifs qui président aujourd’hui (…) au choix conjugal » mais aussi par une atténuation des clivages politiques et une « désidéologisation des identités politiques »9. À ses yeux, il faut notamment y voir la trace de la diffusion du « modèle d’amour convergent »10 identifié par Anthony Giddens.

Sur ce point, il est bon de relever que la généralisation de la liberté de choix du conjoint n’a pas atténué mais plutôt renforcé l’homogamie politique, sans doute parce que relevant désormais d’une décision personnelle et non plus imposée, ce choix est encore plus conditionné que dans le passé au partage d’une même vision du monde (Weltanschauung), d’idées et de valeurs, éléments essentiels à la constitution d’une culture politique commune.

Une homogamie « politique » qui dépasse l’acte de vote

L’exploitation des réponses aux autres indicateurs testés permet d’ailleurs de montrer que cette homogamie est loin de se limiter à l’acte de vote.

En termes de sensibilité politique, les trois quarts des personnes en couple se disent du « même bord politique » que leur conjoint (75 %), contre à peine 16 % d’un bord différent. Et ces détenteurs d’une sensibilité politique commune s’avèrent surreprésentés dans les rangs des personnes généralement les plus intéressées et les plus impliquées dans la vie politique, à savoir les catégories de la population les plus âgées, les plus diplômées et les plus aisées mais aussi les plus pratiquantes religieusement. Politiquement, cela se traduit par une homogamie particulièrement forte chez les électeurs de François Fillon ou les sympathisants LR (88 %) mais aussi chez les personnes se disant proches des partis ou des idées de gauche ou d’extrême-gauche (83 % à 88 %).

En termes de positionnement idéologique, 70 % des individus connaissant l’orientation politique de leur conjoint se situent exactement sur le même positionnement que la personne qui partage leur vie (par exemple un couple où les deux partenaires ont des positions d’extrême droite). Minoritaires (en moyenne 30 %), les couples « dissonants idéologiquement » sont quant à eux surreprésentés dans les rangs des jeunes de moins de 25 ans (41 %) et des couples récents : 48 % chez les personnes en couple depuis moins d’un an, soit deux fois plus que chez celles en couple depuis plus de vingt ans (24 %). Et politiquement, on retrouve une forte homogamie idéologique aussi bien chez les électeurs se situant à droite (77 %) qu’à gauche (77 %).

Par rapport à l’indicateur d’homogamie électorale (partiellement biaisé en raison des variables discriminantes sur le niveau de participation), ces indicateurs mettent donc plus en exergue le degré de convergence idéologique des électeurs de gauche, notamment par rapport aux électeurs situés au centre (environ 60 %) ou à l’extrême droite. Cela tient sans doute à leur plus grande politisation et notamment à leur attachement à un projet de transformation de la société qui rend peut-être plus difficile l’idée que ce projet et les valeurs associées ne soient pas partagés dans le cadre d’une relation affective durable.

Le processus d’influence réciproque entre conjoints relativement limité

Enfin, avant de conclure, une question se pose naturellement. Les personnes en couple ont-elles eu tendance à se rapprocher au fil des années ou les conjoints partageaient-ils le même point de vue dès leur rencontre ?

D’après l’enquête, cette convergence politique préexistait largement avant la mise en couple de la plupart (85 %) des personnes partageant le même positionnement. Seules 7 % des personnes actuellement en couple admettent s’être rapprochées du point de vue de leur conjoint depuis qu’ils sont ensemble (contre 8 % qui affirment le contraire). Certes, on ne peut pas exclure une minimisation des processus d’influence entre conjoints à une époque où il est bon de revendiquer son libre arbitre et l’indépendance de ses points de vue.

Mais en comparant les résultats avec le passé, on note que certaines constantes ont la vie dure… Ainsi, tout comme l’Ifop avait pu l’observer en 1978, la proportion de personnes mariées admettant s’être rapprochées politiquement de leur conjoint est toujours plus forte chez les femmes (9 %) que chez les hommes (5 %), surtout lorsqu’elles sont jeunes et qu’elles ont un faible niveau social, culturel ou économique.

*  *  *

Tout comme l’homogamie sur le plan social et culturel, l’homogamie politique domine donc largement au sein des couples. Et si cette convergence peut être parfois le fruit d’un rapprochement idéologique des conjoints au fils des années, elle apparaît surtout comme le produit de l’importance accordée au partage de valeurs communes dans le choix du conjoint, valeurs qui favorisent naturellement une même vision de la vie, de la société et des affaires publiques. On peut sans doute y voir la trace de l’application d’un « principe de précaution » dans la mesure où les convictions politiques engagent un rapport au monde à propos duquel des divergences de fond peuvent s’avérer dangereuses pour la pérennité de la relation. Mais le sentiment (très largement partagé) d’appartenir au même bord politique n’empêche pas pour autant certains de voter pour des candidats différents. Pour ces couples « dissonants » électoralement, le manque de transparence autour de son vote peut s’inscrire alors dans le cadre d’une stratégie d’évitement des conflits : nombre d’électeurs préférant cacher leur vote pour préserver la relation affective des turbulences inhérentes à une campagne électorale aussi intense. Ainsi, le niveau élevé du nombre de personnes ignorant le vote de leur conjoint à trois semaines du scrutin invite donc à relativiser quelque peu l’ampleur du degré de convergence électorale au sein des couples.

Source : Étude Ifop pour Wyylde le Mag réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 24 au 30 mars 2017. Ces données ont par ailleurs fait l’objet d’un doublement redressement statistique  à l’issue de la phase de terrain :

  • d’une part un redressement « sociodémographique » intégrant, en plus des variables classiques, un critère adapté au sujet de l’étude (le statut marital) afin que le poids réel des personnes en couple soit respecté au sein de l’échantillon ;
  • d’autre part un redressement « politique » afin d’ajuster l’échantillon sur le rapport de force électoral observé à trois semaines du 1er tour : l’échantillon étant ainsi « calé » sur la base des intentions de vote mesurées par l’Ifop au 30 mars 2017.

François Kraus
Directeur du pôle Politique/Actualité à l’Ifop

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  1. « Couples mariés et choix politiques » : étude Ifop pour Le Point réalisée en face à face du 11 au 18 janvier 1978 auprès de 456 personnes mariées.
  2.  D’après l’enquête « Famille, amour et politique » réalisée en ligne en juin 2011 auprès d’échantillon national représentatif de 1 908 personnes âgées de 18 ans et plus, 69 % des personnes en couple parlent « souvent » politique avec leur conjoint, contre 31 à 39 % avec leurs enfants et 29 à 37 % avec leurs parents.
  3. Céline Braconnier, « Voter ensemble : dispositifs informels de mobilisation et compensation des inégalités de politisation », dans L. Le Gall, M. Offerlé, F. Ploux (dir.), La politique sans en avoir l’air. Aspects de la politique informelle, 19e-21e siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 355-384. p. 542 (5).
  4. Anne Muxel, « Parler politique, dire son vote – le secret du vote dans les échanges avec les proches », communication présentée au congrès de l’IPSA, Montréal, 19-24 juillet 2014, p. 3.
  5. Anne Muxel, « La politisation par l’intime. Parler politique avec ses proches », Revue française de science politique, 2015/4 (vol. 65), p. 560.
  6. Étude CSA pour Psychologies réalisée par téléphone les 14 et 15 février 2007 auprès d’un échantillon national représentatif de 1 002 personnes âgées de 18 ans et plus. Données pour les personnes dont le conjoint est inscrit sur les listes électorales, soit une base légèrement différente.
  7. Ipsos/Le Point : Le baromètre électoral en continu (Vague 26) réalisé par téléphone auprès de 1 104 personnes inscrites sur les listes électorales, interviewées les 27, 28 et 29 mars 2007. Ce niveau d’indécision électorale est calculé sur la base de la proportion de personnes ne se disant pas « tout à fait certaines » d’aller voter (≠ 10).
  8. Anne Muxel, « La politisation par l’intime. Parler politique avec ses proches », Revue française de science politique, 2015/4 (vol. 65), p. 555.
  9. Anne Muxel, « 4. La politique et les proches. Faut-il avoir les mêmes idées pour s’aimer ? », in Anne Muxel, La vie privée des convictions, P.F.N.S.P. « Académique », 2014, p. 88. 
  10. Antony Giddens, « La transformation de l’intimité : sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes », trad. fr. Jean Mouchard, Rodez, Le Rouergue-Chambon, 2004, p. 229.