L’ordre du monde – 3/5

Léo Keller fin observateur des relations internationales dresse, pour la Revue Politique et Parlementaire, un état du monde. Où en sommes-nous ? Comment et vers quoi allons-nous ? C’est à ces questions que tente de répondre le directeur du blog géopolitique Blogazoi dans une tribune en cinq parties. Dans ce volet, il aborde les dangers tactiques.

Les dangers tactiques qui restent cantonnés dans une zone de moyenne intensité

Le huitième danger : le terrorisme. Notons qu’il est tout sauf nouveau.

Mais il est d’autres types de dangers qui menacent l’ordre du monde. Tous n’ont pas la même dangerosité car un conflit militaire obéit à certaines règles et par définition les Etats ont le monopole des armements maîtrisés. La preuve en a été finalement administrée avec la défaite militaire de Daech quand bien même il n’est pas mort, et qu’il exerce dorénavant ses activités criminelles dans de nombreux endroits du globe. Mais enfin le nombre de morts liées au terrorisme est quasi insignifiant par rapport aux seules morts causées par le boucher de Damas.

Le neuvième danger : Les révoltes populaires, dont il serait suicidaire d’ignorer la fierté qui les anime et souvent la justice de leurs causes, ne sont pas du même ordre qu’un conflit militaire.

Le million de manifestants à Hong Kong (voire deux selon les organisateurs) – sur une population de huit millions d’habitants sauvagement réprimés par les autorités chinoises n’a que peu de chances d’émouvoir Beijing. A côté de cette marée humaine, les « gilets jaunes » désormais dix mille manifestants hebdomadaires font bien pâle figure. « Gilets jaunes » qui ont leurs équivalents dans nombre de pays et dont on ne sait plus très bien si ce sont des mouvements qui contestent l’ordre national ou qui au contraire le défendent face à la mondialisation et surtout face à l’émergence de nouvelles classes moyennes indiennes ou autres.

Ce qui est cependant une leçon constante de la géopolitique c’est de ne jamais ignorer, mépriser et fouler aux pieds les fiertés nationales identitaires qu’elles soient sociales, économiques ou religieuses. L’on se rappellera avec intérêt Edmund Burke qui écrivit : « Ceux qui ont beaucoup à espérer et rien à perdre seront toujours dangereux. »1 Les inégalités à l’intérieur de chaque pays se creusent. Certes les inégalités interétatiques, elles, diminuent. C’est un cocktail on ne peut plus dangereux.

L’on n’y prête pas suffisamment attention mais l’accroissement des inégalités économiques est porteur de catastrophes futures.

1 % des plus aisés, voire 0,01 % des encore plus aisés ne peut continuer à accaparer les richesses sans provoquer un jour une secousse tellurique. En outre la disparition des classes moyennes fait courir le risque de manque d’amortisseurs sociaux et engendre la peur.
La corruption endémique gangrène nos sociétés presque aussi sûrement que les cyber incursions chinoises ou russes combinées avec les fake news. Parallèlement à cela le rapport des services de renseignements américains pointe un risque majeur pour nos sociétés. La force des démocraties peut être mise en danger par un sentiment nauséabond et insidieux.

« La xénophobie et le rejet des immigrés dans les grandes démocraties de l’alliance occidentale pourrait saper aussi certaines des forces traditionnelles de l’Occident à entretenir des sociétés multiformes et exploiter des talents variés. »2

Thomas Gomart rapporte également les propos d’Amartya Sen qui nous alerte fort justement sur le risque de la xénophobie et de notre rejet des migrants en provenance d’Afrique : « De nos jours l’indifférence vis-à-vis des souffrances du continent africain peut avoir un effet à long terme sur l’avenir de la paix dans le monde. »3

Dans un superbe livre, La tentation du repli, Philippe Moreau Defarges vise juste et fort comme à l’accoutumée. Il écrit ainsi : « Inévitablement se heurtent les enracinés et les déracinés, ceux ayant un chez-soi et redoutant de le perdre et ceux à la recherche de ce chez-soi. »4 Dans une interview que Philippe Moreau Defarges nous a accordée, il pointe fort subtilement ces phénomènes qui outre leur caractère dangereux de ceux qui les propagent dégagent un parfum nauséabond et pestilentiel et cependant totalement illusoire. « On peut imaginer un monde où se juxtaposeraient des bastilles. Ça paraît très difficile, mais je crois que lorsqu’il y a des idées, elles travaillent. Cette idée de forteresse, elle fermente tantôt de façon souterraine, parfois ouvertement mais elle progresse. Regardez ceux qui sont en train de se créer des casemates, des remparts. Pour beaucoup ce sont des riches. Ce que l’on appelle les « gated communities ». Ils sont pourtant très conscients des dangers de la mondialisation ; mais ils ne veulent pas renoncer à leurs biens donc ils se barricadent. Et je vois tout à fait une planète où se juxtaposeraient des zones d’ordre plus ou moins prospères avec des zones de désordre. Alors ça c’est affreux. » « La mémoire des vaincus, des perdants ne fait que se taire, s’enfouir pour revenir des décennies, des siècles plus tard demander réparation aux descendants – surpris ou indignés- des vainqueurs. »5 Philippe Moreau Defarges considère que finalement le plus grand danger qui guette le monde c’est le nationalisme.

C’est en prenant conscience et uniquement en en prenant conscience que nous pourrons éviter tout embrasement et remettre le monde en état de marche.

Léo Keller
Directeur du blog de géopolitique Blogazoi
Professeur à Kedge Business School 

  1. Edmund Burke in Réflexions sur la révolution française.
  2. Bruno Tertrais in « Rapport des services de renseignements américains », p 63.
  3. Thomas Gomart in L’Affolement du Monde, p. 270.
  4. Philippe Moreau Defarges in La tentation du repli : mondialisation démondialisation.
  5. Interview Philippe Moreau Defarges.