L’ordre du monde – 5/5

Léo Keller fin observateur des relations internationales dresse, pour la Revue Politique et Parlementaire, un état du monde. Où en sommes-nous ? Comment et vers quoi allons-nous ? C’est à ces questions que tente de répondre le directeur du blog géopolitique Blogazoi dans une tribune en cinq parties. Dans ce volet : la fin de l’Histoire ?

La fin de l’Histoire ? Le pire est improbable. Mais Walt Disney ne sera pas le metteur en scène !

Ce qui va caractériser le monde dans lequel nous entrons parfois à reculons est un monde où l’hégémon américain, économique, militaire et moral ira decrescendo. Mais il s’écoulera très longtemps avant que la Chine occupe la place vacante. La raison principale est que l’on ne distingue pas son magistère moral, son soft power qui demeure essentiel dans les affaires du monde. La multipolarité ou les unipolarités régionales créeront des zones instables mais leur relative concurrence sera propice à un état instable mais fondamentalement incapable de dicter une seule et unique volonté. En quelque sorte une conflictualité mutante de type 3.0

Ce tableau nous semble donc loin d’être catastrophique.

Les micros guerres continueront mais leur impact et leur nombre subira à sa façon la loi des rendements décroissants.

Prenons la Chine. Elle s’inscrit dans la mondialisation et dans ses règles. Nul ne saurait affirmer qu’il s’agit de celles définies par celles de l’OMC. Elle veut sa mondialisation, qui lui permet son expansion au travers des OBOR et partant sa ré-émergence complète. Nous avons assisté, à Davos, à un discours surréaliste de Xi-Ji Ping vantant le libre-échange. Mais hors ses infractions limitées – pour le moment – à des îles inhabitées, elle n’a ni les moyens ni le besoin d’occupation militaire au loin, ailleurs et à grande échelle. Le cas de Taiwan étant à part et, même là, la Chine préférera attendre des jours meilleurs. Elle a d’autres moyens pour assouvir son ambition. Elle préférera se livrer à des guerres économiques assorties de pressions si nécessaire. Mais chaque bruit de bottes renchérit, complique voire contrarie sa véritable politique si parfaitement conceptualisée et exécutée dans les routes de la soie. La Chine tient à rester l’Empire du Milieu, mais la condition impérative est la perpétuation de la dictature du Parti communiste Chinois. Celle-ci prévalant sur celle-là.

La Russie, quant à elle, dispose de deux types de conflits dans sa politique étrangère. Son étranger proche où elle a déjà emmagasiné quelques succès mais où elle demeure quand même embourbée. Ce qu’elle a réussi en Géorgie, en Ossétie, en Crimée par surprise ne se reproduira pas aussi aisément. L’Ukraine avec les maskirovka démontre d’ailleurs que même dans son étranger proche, elle a pu réussir pour des objectifs limités mais a dû se contenter de rabattre ses objectifs stratégiques. Dès lors qu’elle sort de son étranger proche, elle retrouve son habituel et ancestral pouvoir de nuisance. Lequel pour important qu’il soit ne saurait lui permettre de jouer un rôle véritablement actif donc dangereux pour l’équilibre mondial, à la réserve près, qu’elle soit seule. Adossée à la Chine, le problème revêt une tout autre dimension. Mais la Chine a horreur, tout comme Staline, de l’aventurisme ! En Syrie ne nous leurrons pas, la Russie ne fait que revenir à la maison et occuper ses anciens quartiers dont la diplomatie suprêmement intelligente de Kissinger l’avait chassée et que Bush Junior lui avait permis de revenir grâce aux conséquences désastreuses et prévisibles de sa campagne irakienne. Si le New Pivot d’Obama lui a certes envoyé un signal positif, la diplomatie brouillonne de Trump, lui a fourni quitus.

De quelque côté que nous nous tournions, les risques de conflagrations majeures s’affadissent. Seuls demeurent des conflits de basse intensité qui, sans vouloir faire preuve de cynisme excessif, ne mettent pas le monde en danger. Bien plus, ils ont montré leur incapacité à sortir de leur carcan géographique. Les risques liés au terrorisme sont certes importants, mais ils relèvent bien davantage de la guerre psychologique. En outre ses menaces sont polychromes et ne relèvent pas d’une chaine de commandement unifié qui est une condition impérative pour représenter un danger stratégique.

Pour exister la Chine a besoin grâce à la patine du temps long d’une domination discrète ; la Russie pour exister doit surjouer sa puissance efflanquée.

En somme, l’une et l’autre poursuivent le même but, leurs modes d’expression étant simplement divergents. Ce qui explique leur quasi alliance, mais freine une alliance formelle.

Il est un autre élément qui permet et fonde notre optimisme. Pour qu’une guerre éclate une frontière commune est nécessaire. Or ce qui sépare la Chine des USA, c’est l’immensité du Pacifique. Ce n’est pas le terrain de jeu le plus propice à une guerre conventionnelle. On évitera donc de confondre volonté hégémonique, volonté de domination avec marche automatique à la guerre. Chacun par contre devra apprendre à anticiper l’autre à le gérer.

« La question se résume en dernier ressort aux attentes réalistes et réciproques des États-Unis et de la Chine. Un dessein explicite de l’Amérique qui viserait à organiser l’Asie à partir de l’endiguement de la Chine, ou de la création d’un bloc d’États démocratiques en vue d’une croisade idéologique, court à l’échec – en partie parce que la Chine représente un partenaire commercial indispensable. De même, une tentative chinoise pour exclure l’Amérique des affaires économiques et de sécurité de l’Asie se heurterait à une sérieuse résistance de la part de presse que tous les autres États asiatiques, qui redoutent les effets d’une région dominée par une seule puissance. Le terme plus exact pour définir les rapports sino-américains n’est pas tant partenariat que « coévolution ». Cette notion signifie que les deux pays répondent à leurs impératifs intérieurs, coopérant là où ils en ont la possibilité, et adaptent leurs relations pour minimiser le conflit. Aucun n’avalise tous les buts de l’autre et aucun ne pose l’identité totale des intérêts, mais les deux parties s’efforcent d’identifier et de mettre en œuvre des intérêts complémentaires. Les États-Unis et la Chine doivent à leur peuple et au bien-être du monde d’y travailler. Chacun de ces deux pays est trop immense pour qu’un rapport de domination sur l’autre s’établisse. C’est pourquoi ni l’un ni l’autre n’est en mesure de définir les termes de la victoire dans une guerre ou dans un conflit de guerre froide. »1.

La Corée du Nord est parfaitement corsetée et bridée par la Chine qui se sert d’elle comme d’un trouble maker mais ne lui permettra jamais de desservir ses ambitions mondiales.

Reste l’Iran ; notre article «la guerre de Troie n’aura pas lieu à Ormuz » explique, là aussi, que le conflit n’est pas et de loin une hypothèse sérieuse. Reste un conflit latent entre le Pakistan et l’Inde dont le nationalisme rampant de Modi pose problème. Il est possible que l’on assiste à des escarmouches. Mais là aussi la Chine veillera au grain.

Même en Europe les signes d’espoir l’emportent, certes timidement, sur les « tensions. »

L’Europe a finalement surmonté la crise grecque, après avoir éteint les incendies espagnol, portugais et irlandais. Elle a su montrer au monde le formidable exemple d’Angela Merkel avec son fameux : « Wir schaffen das » même si les problèmes d’immigration continuent à se poser de façon récurrente. « Wir schaffen das » qui à lui seul lui vaudrait le Prix Nobel de la Paix !

Nous avons progressé dans tous les domaines. Certes pas aussi vite et aussi profondément que nous l’aurions souhaité. Ainsi, du mode de gouvernance, de la règle de la majorité et des champs couverts par celle-ci, du budget de la zone euro, ou de la taxation des GAFAMI. Etc.

Si l’on se donne la peine de regarder les conséquences du Brexit, on s’aperçoit que les 27 ont tenu bon face à la Grande-Bretagne qui aurait tant aimé fissurer notre unité. Elle fut d’ailleurs appuyée et confortée en cela par un Donald Trump qui ne cessait d’éructer ses menaces à l’encontre de l’Union Européenne. Remercions-le ! Il aura en fait permis à l’Europe de prendre conscience de la nécessité d’une Europe politique et d’une Europe de la défense face à un Poutine dont le but secret est de ressortir des tiroirs le vieux plan Beria – agressif mais formidablement intelligent – de neutralisation de l’Europe. Mais enfin là aussi les raisons d’espérer l’emportent et de très loin sur les inquiétudes. Qu’on en juge. Le professeur israélien Yuval Harari, un des grands penseurs contemporains, soulignait récemment que l’Europe avait réalisé une avancée fantastique qui devait inspirer le monde.

Si le populisme continue de progresser et de défricher de nouvelles terres, l’on peut aussi apercevoir, ici et là, quelques signes qui montrent que sa progression n’est pas irrémédiable et irréversible.

L’on a prétendu que les échanges économiques étaient un frein à la guerre. Possible mais cela n’a pas été toujours le cas. Ainsi la Première Guerre mondiale a éclaté alors que les échanges entre le Royaume-Uni et l’Allemagne étaient au plus haut point. Pour autant la situation est quelque peu différente aujourd’hui. En effet la structure des échanges est profondément autre. Il ne s’agit plus de simples flux de produits déconnectés et isolés. Aujourd’hui l’on peut emprunter un terme militaire pour les qualifier. C’est l’interopérabilité commerciale et technologique. Boeing ou Airbus sont-ils complètement américains ou européens ? À qui revient la plus grosse part manufacturière dans un iPhone ? Quid des automobiles allemandes produites aux USA ? Cette inextricabilité complique à coup sûr les facteurs de risque.

La guerre, la vraie, coûte désormais beaucoup plus cher. Vous avez aimé le séisme financier de 2008, vous adorerez un futur conflit militaire.

Il est cependant un point qui va sérieusement empoisonner les relations internationales. Nous voulons parler de l’extra territorialité et de la judiciarisation de la politique étrangère américaine. Les Américains qui n’avaient jamais eu vraiment (leur pré carré sud-américain mis à part) ni le goût ni la tentation de l’aventure coloniale semblent en apprécier – pour des motifs économiques et mercantiles – les délices empoisonnés. Si les Européens ne trouvent pas et très vite la parade, c’en est fini non seulement de notre indépendance mais aussi de l’équilibre pacifique du monde. Ces deux armes – même non létales – représentent un vrai danger. Car l’alliance atlantique, otanienne ou pas, a été le ciment de l’équilibre mondial. Qu’elle vienne à se fissurer comme elle en prend le chemin et c’est la porte ouverte sous les coups de boutoir et les insultes de Trump. Ce serait licence de chasse accordée à l’axe sino-russe !

La « communauté internationale », si tant est que cette entité n’ait jamais existé, s’est également dotée d’outils permettant d’amortir et d’amoindrir les risques de conflits. L’on pourrait comparer le droit de veto au Conseil de Sécurité, la notion de R2P (responsability to protect), d’interventions humanitaires au fine-tuning qui existe dans le domaine économique.

Paradoxalement l’histoire a appris aux décideurs à jouer du Brinkmanship. La crise des missiles cubains en 1963, ou la mise sous alerte Defcon III en 1973 par Nixon peuvent à cet égard servir de modèle.

Nous sommes dans un cycle ou l’unilatéralisme qu’il soit américain, russe ou chinois progresse.

Néanmoins, il sera appelé obligatoirement à connaître ses limites. La raison en est fort simple. C’est que l’on ne voit pas par quoi remplacer le multilatéralisme. Tout au plus ira-t-on vers un multilatéralisme exacerbé. On l’a vu en Syrie, même si Américains et Russes ont des agendas différents, survient un moment appelé le Kairos par les Grecs, où ils furent obligés de « coopérer » même si les Russes ont marqué plus de points. À cet égard le désarmement chimique originellement proposé par John Kerry ne vit véritablement le jour que lorsque le ministre des Affaires étrangères Lavrov eût la bonté de reprendre l’idée à son compte. Le conflit est resté circonscrit, et il est resté circonscrit, car la fameuse règle de Thucydide : Phobos, Kerdos, Doxa le caractérisait à la perfection.

Les Etats restent finalement indépassables (le cas de l’Union européenne étant une heureuse exception). Or ils ont beaux être des acteurs agressifs, ils n’en demeurent pas moins des acteurs raisonnants et raisonnables. Laissons donc la conclusion de cette dernière partie à Hegel qui eut cette formule : « Tout ce qui ne tue pas rend plus fort. »

Certes les conflits de second, voire troisième rang, ont encore de beaux jours devant eux. Les guerres ont encore un bel avenir devant elles. Et certes les nouvelles doctrines nucléaires américaines et russes ne lassent pas d’être préoccupantes. Quand bien même la nouvelle doxa américaine est encore plus disruptive. Il n’empêche les démocraties ont prouvé leur extraordinaire résilience. D’autre part à l’heure où nous écrivons ces lignes, aucun État dictatorial n’a osé mettre ses menaces nucléaires à exécution. Finalement le seul État avoir vraiment franchi le Rubicon (en l’occurrence la mer d’Azov) c’est la Russie.

Nous n’irons pas jusqu’à prétendre que la guerre est morte et que nous allons assister à son requiem mais enfin tendre vers la conflictualité la plus faible n’est déjà pas si mal.

Citons à cet égard John Mueller « Either we are the luckiest people in History or the risks have been overstated. »2 Tout laisse à croire que nous sommes condamnés à rester le peuple le plus heureux.

Nous pensons, vivons dans un monde infiniment plus sûr qu’auparavant. S’il y a une leçon à tirer c’est que l’on ne voit pas, à échéance rapprochée, de véritables conflits secouer profondément le monde.

Certes celui-ci ne connaîtra pas l’extraordinaire stabilité dont nous jouissons nous-mêmes en Europe. Il nous revient donc à nous, Européens, de montrer le chemin. Nous avons évité, certes avec un succès mitigé, un bain de sang en Libye. Que ceux qui critiquent la situation actuelle dans ce pays daignent songer – ne fût-ce qu’une seule seconde – au bain de sang que Sarkozy a malgré tout évité.

Nous n’arriverons pas, faute de moyens militaires, à être l’Honest Broker au Moyen-Orient. Les Américains ayant stupidement abandonné cette posture (ce n’est ni la première fois, ni le seul endroit ou l’impéritie de Trump rayonne), l’on ne voit pas les tensions diminuer dans la région. Bien au contraire. L’on verra probablement des éruptions éclater, mais rien qui ressemble à un conflit de grande intensité. Puisse Winston Churchill avoir raison une nouvelle fois ! « Les américains après avoir essayé toutes les solutions finissent toujours par prendre la bonne décision. »

Les crises migratoires relèvent, elles, d’une autre problématique dont on ne voit pas de réelle solution du moins à court et moyen terme. Mais là non plus rien n’indique que nous allons vers un embrasement généralisé. Il suffit de regarder les courbes qui notamment en Europe ont atteint un pic et soit stagnent soit déclinent. Tout ceci ne signifie pas que ces infra conflits ne perdureront pas ni qu’ils ne poseront pas d’énormes problèmes aux démocraties. Simplement celles-ci sont suffisamment habiles, instruites et équipées pour les gérer a minima.

Restent deux vraies menaces, deux vrais défis, qui se traduiront préférablement vers d’autres formes de conflictualité : la Chine et la cyberguerre.

Notons d’abord que la nouvelle révolution technologique, qui pointe son nez avec l’intelligence artificielle, surgit concomitamment avec l’émergence de nouvelles puissances. Nouvelles puissances qui, pour la première fois depuis l’apogée de l’empire britannique, ne sont pas des démocraties mais des États autoritaires et qui ne parlent pas l’anglais. La cyberguerre correspond à leur ADN bien plus qu’à celui des sociétés dites ouvertes.

Nous allons donc vivre sous l’empire des guerres informationnelles ou plutôt desinformationnelles.

Les fake news seront les missiles à l’efficacité redoutable. La doctrine nucléaire repose essentiellement sur le concept de la déterrence Celle-ci reposait sur le concept des « massive retaliations » jusqu’à ce que Kissinger l’affine avec la théorie de la riposte graduée et de l’équilibre des forces. Concepts éminemment plus subtils.

Le désordre du monde qui provenait donc

  • De l’affaiblissement des États
  • Le floor-Crossing aussi appelé la volatilité des alliances
  • De la résurgence des religions avec la diabolisation de l’autre (le vieux principe westphalien : « cujus regio, ejus religio » n’avait donc pas que des inconvénients)
  •  La croissance des populismes et nationalismes.

Pour autant l’on assiste à une paralysie certaine (hors Union européenne) du monde. La compellence qui est le deuxième volet de la doctrine nucléaire avait perdu de sa superbe.

Pour le bien ou le mal, ou plutôt, pour le bien et pour le mal, pour la prédation et pour la coopération, la compellence va réapparaître avec la cyberguerre. Tout laisse à penser que nous nous dirigeons vers une coopération « franche et musclée. »

Les puissances hégémoniques suscitent toujours des réactions des états qui immanquablement leurs disputent leur prévalence. Ce fût la source de bien des conflits.
Nous entrons désormais dans une nouvelle ère. Non pas que les hommes seraient devenus plus sages, Hobbes est toujours parmi nous, mais tout simplement parce que dans la plupart des États de la planète, il n’y a plus de puissances à l’hégémonie écrasante. C’est la caractéristique de notre monde actuel. Il semblerait que les États et leurs dirigeants aient mûri les leçons de Montaigne et La Fontaine. « Quelle plus grande victoire attendez-vous d’apprendre à votre ennemi qu’il ne peut vous combattre. »3 « Rien n’est plus dangereux qu’un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi. »4

Chaque puissance aura sa faiblesse. Renversons la formule de Bertrand Badie : c’est la puissance de l’impuissance qui permettra un monde moins conflictuel. Si comme le disait Héraclite : « Polemos de tout est le père, de tout est le roi. » demeure fondamentalement vraie, la formule d’Hérodote que Raymond Aron avait fait graver sur son épée d’académicien : « nul homme n’est assez dénué de raison pour préférer la guerre à la paix » demeure encore plus vraie.

Nous allons donc évoluer dans une zone grise qui oscillera entre des conflits de basse intensité et des espaces de coopération plus ou moins achevée.

Mais cette compellence – précisément – parce qu’incomplète sera notre meilleure garantie. Là où elle se manifestera, dans les interventions humanitaires, dans la lutte anti-piraterie, contre le terrorisme (à cet égard la Russie sait se montrer efficace ; et même l’Iran a su en certaines occasions lorsqu’il y allait de son intérêt se montrer lui aussi coopératif notamment contre Daech).

Nous devrons donc apprendre à gérer cette quasi résilience.

Certes cette multipolarité d’acteurs compliquera forcément la tâche. Les conflits deviendront plus complexes, plus protéiformes. Ils seront joués par un nombre infiniment plus grand d’acteurs ; certains seront même des acteurs privés. Mais c’est précisément cette sophistication des situations qui paradoxalement sera notre assurance. Un homme avait parfaitement compris cette problématique : Otto von Bismarck dont le traité de réassurances demeure encore aujourd’hui un modèle du genre. Il a certes un inconvénient mais de taille : s’il n’est pas servi par des hommes exceptionnellement intelligents, il peut se retourner contre ses concepteurs.

Nous devrons aussi apprendre à gérer des situations de paix constellée de crises et de crises molles.

La complexité des défis ira croissant.

Pour autant ces micros conflits combinés aux effets délétères de la cyberguerre et des fake news déstabiliseront la cohésion sociale de nos sociétés.

Celles-ci seront menacées par le surgissement de revendications indépendantistes. Mais même si ces dernières n’iront pas au bout de leur logique, on verra apparaître le pouvoir grandissant des méga conurbations. Ce qui en soi présente deux aspects oxymores.La puissance de ces méga cités qui réclameront plus de pouvoirs et plus d’autonomie diminuera le vouloir vivre ensemble des nations et donc l’affaiblissement des États. Mais en même temps ces méga cités ne posséderont pas la fonction régalienne par excellence : la défense. Elles auront – partiellement – celle de la diplomatie. En outre elles auront tendance à établir des ponts avec d’autres méga cité, allant parfois jusqu’à contrarier les ambitions nationales. N’oublions pas également que les idées nouvelles et progressistes ont bien souvent éclos dans les villes. Là encore il est difficile de déterminer précisément quelles tendances l’emporteront.

L’on peut aussi tirer un enseignement de la crise systémique de 2008. C’est le piège de Kindleberger. Nous connaîtrons vraisemblablement d’autres crises économiques, parfois même plus violentes. Mais nous avons appris à les gérer. Nous avons su en tirer les enseignements évitant un conflit militaire.

Nous sommes formatés par une loupe qui grossit exagérément tous les dangers. Est-ce volontaire ou pas ? La réponse n’est pas en soit aussi importante qu’on puisse le penser.

Mais considérons qu’un monde rempli de challenges ne signifie pas forcément un monde en crises mortelles.

Le burden sharing réclamé de façon maladroite et erratique par Trump n’est pas nouveau. C’est son idée sous-jacente qui l’est. Pour autant dans son discours à Bruxelles en 1974, Henry Kissinger portait déjà ces mêmes idées. Il vient d’ailleurs lors d’une rencontre récente à Paris de vanter et d’admirer l’évolution de l’aventure commune européenne et américaine.

En chinois l’idéogramme crise signifie opportunité. Ce tropisme mondial qui parle si bien ou si mal des crises s’applique encore davantage au paysage européen alors que de crises en crises nous progressons chaque jour davantage. Contentons-nous d’un seul indice. Nous produisons chaque jour plus de traités internationaux ou de progrès dans la gouvernance européenne, règlements, et directives à 28 qu’à 6. La simple probabilité arithmétique de tomber d’accord – et c’était déjà le cas avant que nous adoptions dans certains domaines, hélas trop peu nombreux – la règle de la majorité est mathématiquement inférieure. Or non seulement nous allons plus loin, mais le temps séparant la ratification de leur adoption par les organes européens s’est considérablement raccourcie.

L’on pourrait user d’une représentation pour caractériser l’état du monde et les convulsions et menaces contenues.

Prenons la posture, on ne peut plus agressive, du leader nord-coréen Kim. Ni la Chine, ni la Russie ne souhaitent sérieusement son départ ni même encore moins la disparition de la Corée du Nord. Les USA, quant à eux, ne sont pas pressés de quitter la péninsule, c’est en effet un bel asset stratégique aux portes de la Chine. La Corée du Sud aimerait bien une réunification mais pas à n’importe quel prix et elle n’a pas les moyens de feu la RFA. Séoul n’est pas à Bonn et Pyongyang n’est pas à Pankow.
Pour autant Kim tient et il tient bien. Sanctions ou pas ! Il élimine même tous ses rivaux. Il parachève son armement nucléaire au vu et au su de tous, Trump compris ! Puis il propose des discussions, mais les discussions qu’il veut et quand il veut, à Trump dont il sait fort bien qu’elles sont inacceptables dans ses modalités. Le risque de guerre, ne parlons pas d’escarmouches qui visent en fait à vider périodiquement son trop-plein d’agressivité, et à satisfaire l’orgueil de son opinion publique, est donc contenu.

Ce résumé hâtif caractérise assez bien l’état du monde et du jeu des États belliqueux.

Les États parias ou illibéraux cherchent leur place. Ils en obtiendront obligatoirement une après les costilles qu’ils auront fomentées. Mais comme Kim, comme Rohani, ils ne dépasseront pas les lignes rouges autorisées. Le distinguo établi par le Président Macron en Europe entre les souverainistes illibéraux et les démocrates progressistes fait sens. Il fait d’autant plus sens dans le monde même s’il n’a rien à voir avec ce que fût la guerre froide. Un des plus grands pénalistes français, sinon le plus grand, écrivit : « La seule chose consolante est que les généraux et les militaires en général aiment moins la guerre que les civils. Elle offre pour eux trop de risques. »5 Et après tout, il n’y aurait là rien d’extraordinaire puisque « la guerre est un acte de violence dont le but est de forcer l’adversaire à exécuter notre volonté. »6

Nous arrivons à une période où « l’outil » de la guerre est facilement interchangeable. Charles-Philippe David cite ainsi Thomas Schelling : « La stratégie militaire ne peut plus être conçue selon la notion de victoire puisqu’elle s’apparente désormais à une diplomatie de la violence qui vise à contraindre. » « La violence est utile et parvient son but dans la mesure où elle est appréhendée sans être infligée. Des menaces réussies sont donc celles qui n’ont pas à être mises en œuvre. »7. Le temps des guerres sans victoire ni défaite ne fait que commencer. Nous allons donc vivre dans un monde où le « gradual turning of the screw » va connaître de beaux jours. Nous allons connaître une redéfinition et de l’équilibre des forces et de la signification même de cet équilibre. Les outils conceptuels le permettent, tous les calculs sont aptes à le dessiner, la réalité et les égos nationaux compliquent son exécution. N’ayons pas peur de nous confronter avec les problèmes tels qu’ils se posent. Kissinger décrit à la perfection cette problématique : « We must learn that there are no purely political solutions any more than purely military solutions and that, in the relation among states, will may play as great a role as Power. We must know that revolutionary powers have never been brought to a halt until their opponents stopped pretending that the revolutionaries were really misunderstood legitimists. Everything depends, therefore, on our ability to graduate our actions, both in our diplomacy and in our military policy »8 « Every international order must sooner or later face the impact of the tendancies challenging it’s adhesion. Either a redefinition of legitimacy or a significant shift in the balance of power. The order is submerged not primarily from military defeat or an imbalance in resources (though this often follows) but from a failure to understand the nature and scope of the challenge arrayed against it.”9

L’on devra donc prendre conscience que la paix perpétuelle n’est ni pour demain ni même pour après-demain et probablement jamais d’ailleurs. Finalement l’école réaliste est la piste la plus intéressante lorsqu’elle élabore le théorème que le maximum de sécurité pour l’État A représente le maximum d’insécurité pour l’Etat B. Le vieux paradigme du « balance of threat » demeure toujours valide.

Contentons-nous donc pour y arriver d’approcher trois conditions :

  • Un minimum de compatibilité entre les valeurs ;
  • un minimum de sentiments de « wee-feeling », c’est-à-dire de sympathie mutuelle (Kissinger était d’ailleurs accusé de trop le pratiquer pour ses adversaires et pas assez envers ses alliés) ;
  • enfin la capacité d’anticiper et donc de gérer l’autre.

La complexité du monde actuel et le foisonnement des acteurs porte en lui la capacité de sortir du dilemme qu’avait si bien décrit Thucydide. « Les généraux athéniens, après avoir massacré les commandants de l’ile de Mélos en 416 av. J.-C. avaient laissé le choix aux habitants : renoncer à leur loyauté envers Sparte ou accepter la sentence de mort. » « Nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, avaient-ils expliqué, la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autres ; dans le cas contraire, les forces exercent leur Pouvoir et les faibles doivent leur céder. »10

Ni l’une ni l’autre de ces alternatives n’est en accordance avec l’ordre actuel du monde. Une realpolitik ignorante des standards moraux ne saurait perdurer, et une égalité des forces reste un wishfull thinking qui n’est pratiquement jamais arrivée dans l’histoire, tant les situations mouvantes diffèrent d’une région à l’autre.

Nous ne le répèterons jamais assez, nous devons donc apprendre à combiner ces deux facteurs décrits par Thucydide pour tâtonner dans le labyrinthe des coopérations régionales et imparfaites. Coopération ou prédation ou plutôt coopération et prédation. Nous garderons également à l’esprit la prophétie de Valéry qui pressentait que deux choses menacent le monde : « l’ordre et le désordre. »

Le « balance of threat » sera toujours, et l’on peut aussi le regretter d’un point de vue moral, le trébuchet de notre tranquillité. Churchill toujours visionnaire affirmait ainsi : « La sécurité sera l’enfant robuste de la terreur et la survie le frère jumeau de l’anéantissement. » 

Laissons une fois de plus le mot de la fin à Henry Kissinger ; et contentons-nous d’élargir son propos non plus aux seules relations sino-américaines mais à l’ordre du monde. « Order always requires a subtle balance of restraint, force, and legitimacy. In Asia, it must combine a balance of power with a concept of partnership. A purely military definition of the balance will shade into confrontation. A purely psychological approach to partnership will raise fears of hegemony. Wise statesmanship must try to find that balance. For outside it, disaster beckons. »11

Léo Keller
Directeur du blog de géopolitique Blogazoi
Professeur à Kedge Business School 

  1. Henry Kissinger in de la Chine p. 506-507
  2. Foreign Affairs Décembre 2018.
  3. In Les Essais chap. 3 livre 8.
  4. In L’ours et l’amateur de jardins.
  5. Maurice Garçon in Carnets de Ces États, Chine très probablement comprise, sauront d’autant mieux où s’arrêter que leur position sera d’autant mieux assurée. N’en déplaise aux néo-conservateurs américains nourris à leur doctrine incapacitante de l’axe du mal.

    Nous irons donc vraisemblablement vers de nouvelles formes de conflictualité que nous qualifions d’infra-conflictualité. Notre monde sera régi par un étrange couple ou multipolarité s’accordera tantôt avec son partenaire naturel, le multilatéralisme, mais où les acteurs connaitront le frisson malsain de l’unilatéralisme porté par des leaders souvent plus nauséabonds que véritablement dangereux sur le plan militaire. Le paradoxe, qui lui est redoutable, et surtout nocif, est qu’il menace par capillarité populiste et électorale nos sociétés démocratiques. Nous nous permettons cependant de rappeler à ces leaders que les États ne se sont pas toujours constitués avec des apports identitaires simples et ethno-centrés. Le retour du nationalisme, voire d’un patriotisme dont on ne sait ni où il commence ni où il finit, outre qu’il est porteur de dangers immenses, baigne dans l’ignorance. Car les identités sont évolutives. Le charme et la puissance des identités c’est que précisément elles évoluent. Citons à cet égard Virginie Martin : « Et si ces mouvements, ces entre-deux étaient une chance, et si nos identités mutantes n’étaient pas si malheureuses, et si le monde ouvert et communicant qui se dessine était un appel d’air. » « Cette rhétorique n’a de cesse de fantasmer une identité qui aurait été un jour homogène, fini, absolue et sans heurts. »[6. Virginie Martin in Ce monde qui nous échappe, p 53.

  6. Clausewitz in De la Guerre.
  7. Charles- Philippe David in La Guerre et la Paix, Presses de Sciences-Po.
  8. Henry Kissinger in Nuclear power and Foreign policy.
  9. Henry Kissinger in World Order.
  10. In Thucydide la guerre du Péloponnèse.
  11. Henry Kissinger in World order, p 233.