Préserver la filière nucléaire

Né en 2005 de la volonté des industriels et des organismes publics présents en Bourgogne, le Pôle Nucléaire Bourgogne regroupe aujourd’hui près de 200 acteurs, membres de la filière nucléaire française. Gérard Kottmann revient sur la création du pôle et ses perspectives.

Revue Politique et Parlementaire – Quel est votre parcours et comment avez-vous mis en place le pôle que vous présidez ?

Gérard Kottmann – Lorsqu’en 2004 le groupe Vallourec m’a confié la direction générale de Valinox Nucléaire, spécialiste mondial des tubes pour générateurs de vapeur (GV) en alliage de nickel, cette usine, située à Montbard en Côte-d’Or, venait de traverser, comme beaucoup d’entreprises de la filière nucléaire bourguignonne, une grave crise.

En effet, à partir de 1999, le marché français s’était tari puisqu’on ne construisait plus de nouvelles centrales ni en France ni dans le monde. EDF venant de terminer une première vague d’opérations de maintenance, certaines entreprises étaient condamnées à fermer y compris l’usine d’Areva à Chalon-sur- Saône. La question s’est également posée pour l’usine Valinox Nucléaire, mais le groupe Vallourec a fait le pari que le marché du nucléaire allait redémarrer un jour ou l’autre. Pour passer les années difficiles, mon prédécesseur a attaqué, comme Areva, le marché américain du remplacement des générateurs de vapeur mais aussi le marché coréen. De son côté, le gouvernement a mandaté des experts qui ont découvert le risque de perdre les compétences dans une technologie d’avenir et ont convaincu EDF de lancer des commandes de GV de rechange par anticipation pour assurer un fond de carnet.

Nucléaire
Gérard Kottmann, président du Pôle Nucléaire Bourgogne, président de l’Association des Industriels français exportateurs du nucléaire – AIFEN

C’est dans ce contexte que nous avons maintenu l’entreprise et réussi à passer le cap jusqu’au redémarrage en 2006.

Quelques mois après mon arrivée à la tête de Valinox Nucléaire, le Conseil économique, social et environnemental de la région (CESER) Bourgogne a lancé une auto-saisine dans laquelle la question de l’emploi industriel dans le nucléaire de la région bourgogne était posée. Je dois avouer qu’à l’époque, je ne connaissais pas bien le tissu industriel de la région. Mais à cette occasion, j’ai rencontré d’autres personnes convoquées par le CESER comme le délégué régional d’EDF, l’université de Bourgogne, Areva et j’ai découvert que cette région, en raison de son histoire, recelait une extraordinaire concentration de compétences.

En effet, lorsque l’État français a lancé le programme nucléaire dans les années 70, il était évident que les gros composants des centrales nucléaires, comme les réacteurs, les générateurs de vapeur, etc. ne pouvaient être fabriqués qu’à proximité du Creusot, à cause de Creusot-Loire, le spécialiste des grosses pièces forgées. Ainsi, par chaînage, des sociétés comme Framatome, Vallourec et beaucoup d’autres se sont établies dans la région créant des compétences uniques au monde dans la chaudronnerie et les équipements lourds. Avec les personnes rencontrées au CESER, nous avons voulu créer un petit groupe d’industriels du nucléaire bourguignon afin de faire entendre notre voix. Et c’est là que le gouvernement français a lancé son appel à projet pour les pôles de compétitivité.

Nous avions dès lors un terrain tout trouvé pour nous faire connaître et nous avons monté un dossier : le Pôle Nucléaire Bourgogne (PNB). Nous avons été certainement le pôle de compétitivité le moins onéreux au lancement puisque nous n’étions qu’une dizaine de membres parmi lesquels EDF, Areva, le Groupe Vallourec, le CEA, l’université de Bourgogne, l’ENSAM de Cluny. Nous avons chacun mis 1 000 € et avons obtenu le soutien politique de quelques personnalités comme Arnaud Montebourg, les sénateurs Emorine et Révol, l’ancien ministre de l’Énergie André Billardon, le président du Conseil régional François Patriat et le ministre François Sauvadet ainsi que quelques autres. Et malgré les oracles négatifs, nous avons été retenus parmi les 65 pôles de compétitivité de la première vague, passant de dix à quarante membres un an plus tard. Nous avons par la suite dû nous battre parce que nous ne correspondions pas exactement à la typologie des pôles de compétitivité. Dans de nombreux pôles de compétitivité vous aviez des structures, des organismes ou des associations déjà existants, alors que nous, nous partions de zéro.

Par conséquent, avant d’imaginer des projets de R&D, nous avons dû bâtir, fédérer, organiser de grandes réunions d’adhérents qui ont permis à des patrons de PME de se rencontrer et de faire des choses ensemble. Et peu à peu nous avons monté des projets retenus par le FUI (Fonds unique interministériel).

Notre palmarès s’est bâti patiemment, dans les projets de R&D collaboratifs, mais aussi dans la formation et la promotion à l’international.

Et en juillet 2011, la reconnaissance de l’action du PNB s’est traduite par la signature d’un nouveau contrat de performance avec l’État en même temps que le ministre de l’Industrie lançait le 12e Comité stratégique de filière consacré au nucléaire. Avec le bouche à oreille, le nombre de nos membres a continué à augmenter, nos réunions d’adhérents, plébiscitées, ont attiré de plus en plus de monde. Et c’est toujours le cas aujourd’hui.

Nous avons à présent 190 sociétés adhérentes dont 40 % situés hors Bourgogne ; nos adhérents bourguignons emploient 13 000 personnes. Nous avons également été parmi les premiers à lancer des opérations à l’étranger : dès 2006, une délégation de onze membres rencontrait les principaux acteurs du futur programme nucléaire anglais.

RPP – Désormais le pôle possède la pratique du travail collaboratif, la pratique de la recherche et du développement et la capacité à se projeter sur des territoires extérieurs

Gérard Kottmann – Effectivement lorsque l’on parle de territoires, ce n’est pas uniquement au sens de territoires géographiques, mais également de territoires de marché. À partir du “territoire” initial du PNB, la mécanique lourde, nous avons aujourd’hui développé un certain nombre de “domaines d’action stratégiques” (DAS) comme les contrôles non destructifs de haute performance, les techniques de maintenance en milieu hostile et les bétons nucléaires. Grâce à ce travail collaboratif, nous explorons des territoires nouveaux, c’est-à-dire des espaces de marchés que nous n’aurions sans doute pas imaginés auparavant.

À l’international, le PNB a développé des contacts au Royaume-Uni, en Finlande, en Afrique du Sud, aux États-Unis… Nous allons prochainement effectuer une mission en Belgique, pays qui se retrouve aujourd’hui confronté à un grave dilemme. En effet, d’après une loi votée il y a douze ans sous l’impulsion du ministre de l’Écologie de l’époque, toutes les centrales nucléaires auraient dû être fermées en 2015, mais aucune solution de substitution n’a été imaginée dans l’intervalle. Le gouvernement belge a donc décidé d’autoriser l’extension de la durée de vie des centrales, ce qui veut dire un marché de maintenance important.

De leur côté, les Américains ambitionnent d’augmenter la durée de vie de leurs centrales jusqu’à quatre-vingts ans. En France nous nous sommes arrêtés à quarante ans et l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) vient d’annoncer qu’elle mettait en place un calendrier de décision et d’inspection qui permettra – sans doute en 2018 – de prendre une décision quant à une prolongation de la durée de vie des centrales de dix à vingt ans supplémentaires sous réserve bien entendu de son approbation. Le nouveau président d’EDF, Jean-Bernard Levy, a d’ailleurs confirmé un programme d’investissement de 53 Mds € d’ici à 2025. J’ai découvert à cette occasion qu’un des principaux éléments limitatifs de la durée de vie d’une centrale est le béton. Le remplacement des générateurs de vapeur, des couvercles de réacteurs, des sécheurs surchauffeurs, de certaines tuyauteries sont des opérations de maintenance courante ; en revanche le béton vieillit. Nous avons donc décidé au sein du pôle d’ajouter un quatrième domaine d’innovation concernant le béton nucléaire. Un sous-groupe “béton nucléaire” est aujourd’hui constitué afin de mener des recherches sur la prolongation de la durée de vie des bétons.

RPP – En réalité, votre marché est en pleine expansion…

Gérard Kottmann – Il le serait si on regardait l’énergie nucléaire de façon dépassionnée, avec pragmatisme car il faut dépasser une vision hexagonale polluée par les anathèmes de nos opposants.

Il y a sept milliards d’habitants sur la planète dont un milliard qui est très bien servi en électricité, un milliard qui n’y a pas accès et cinq milliards, dont les Chinois et les Indiens, qui ne sont pas suffisamment servis. L’Inde est extrêmement en retard puisqu’elle n’a que 300 gigawatts installés pour une population identique à la Chine qui elle en possède 1 200, mais qui en aurait besoin de 2 000. On peut se dire qu’il y a les nantis, les moyennement satisfaits et puis ceux qui n’ont rien. Vous vous rendez bien compte que cette situation n’est pas tenable sur le long terme : les pays insuffisamment pourvus vont construire des capacités énergétiques et vont se tourner vers quoi en premier ? Vers des centrales au charbon, une technologie souvent disponible localement de même que le combustible. Il y a du charbon quasiment partout dans le monde. C’est d’ailleurs ce qu’a fait la Chine qui, en 25 ans, a multiplié sa capacité de production d’électricité à partir du charbon par plus de 12, générant ainsi une pollution catastrophique dont ils réalisent aujourd’hui les méfaits. Et le même schéma se reproduit partout.

Il faut cesser d’imaginer que vertueusement les pays émergents vont construire des éoliennes. Il faut réhabiliter l’énergie nucléaire comme une énergie décarbonée de premier plan indispensable au mix énergétique mondial.

Je milite donc, avec nos adhérents, pour une impulsion forte du gouvernement dans notre secteur d’activité pour soutenir ses efforts à l’exportation et aussi pour l’extension de la durée de vie des centrales nucléaires en France.

RPP – La position du groupe EDF et la vôtre peuvent paraître légitimes car la transition énergétique va s’étendre sur dix, quinze ou vingt ans. Est-il possible de faire comme nos amis Allemands qui sont passés d’une énergie en partie nucléaire à une énergie issue des seules ressources renouvelables ?

Gérard Kottmann – La presse allemande a chiffré à mille milliards d’euros ce que l’Allemagne devrait dépenser pour achever et réussir un tel “basculement”. De plus, le bilan carbone de l’Allemagne se dégrade de 2 % par an. On construit à nouveau des centrales au charbon en Allemagne, on rouvre des mines de lignite, le charbon le plus polluant, en déplaçant des villages… Alors où est l’avantage de la sortie du nucléaire sinon purement politicien ? Où est l’intérêt du consommateur ? Il faut espérer qu’on n’en arrive pas là en France. Disons-le haut et fort : nous avons en France l’énergie la moins chère d’Europe et la moins polluante, nous sommes grâce au nucléaire un champion européen en matière de bilan carbone. Ce sont des faits.

La COP21, qui aura lieu à la fin de l’année 2015, sera l’occasion pour toutes les rêveries de s’exprimer. J’espère que l’on n’oubliera pas de souligner les apports du nucléaire à partir de l’exemple français.

RPP – Pensez-vous que le nucléaire soit encore une opportunité pour les USA ?

Gérard Kottmann – Après l’accident de la centrale de Three Mile Island, l’industrie américaine du nucléaire s’est arrêtée. En 2008-2009 on a parlé de la renaissance du nucléaire, car il y avait de nombreux projets. Les parlementaires américains ont alors réalisé que l’industrie nucléaire n’existait plus aux USA et qu’ils allaient être dans l’obligation de s’approvisionner en composants et matières premières à l’extérieur du pays. Je pense que dès lors que l’on ferme une usine avec ce type de technologie, on repart de zéro car il n’y a plus de savoir-faire. Or, tout est dans le savoir-faire et l’expérience. C’est à méditer en France.

Il y a beaucoup de paramètres qui rentrent en jeu aux USA. Le premier c’est que, contrairement à la France, vous n’avez pas un électricien dominant, vous avez plus de 300 énergéticiens. Sur ces 300 énergéticiens, certains ne gèrent qu’une centrale, qu’elle soit à turbine à gaz ou au charbon, et il y a des énergéticiens nucléaires dont le parc n’est composé que de deux centrales.

Le deuxième paramètre c’est que les énergéticiens américains sont soumis aux contrôles des consommateurs et leur vision court-termiste leur fait favoriser les énergies en fonction de leur coût instantané. Si l’on regarde la production de capacité énergétique depuis 1950, on remarque que jusque vers les années 1990, il y avait un mix énergétique équilibré qui se tenait avec l’hydraulique, le charbon et le nucléaire. Et puis en l’an 2000, nous avons un pic de turbines à gaz. Entre 1999 et 2002, les USA ont construit jusqu’à 70 gigawatts de turbines à gaz certaines années. Tout le monde s’est rué vers le gaz, car il était bon marché. Puis le prix du gaz a augmenté. Le prix de l’électricité étant basé sur le tarif du combustible le plus cher, les énergéticiens ont alors lancé des programmes de rénovation de leurs centrales nucléaires, car il était extrêmement rentable de prolonger leur durée de vie.

Aujourd’hui, avec le gaz de schiste, il n’est pas intéressant financièrement de construire des centrales nucléaires voire même, dans certains cas, d’étendre la durée de vie des centrales existantes. Le gaz de schiste est très bon marché, cinq fois moins cher qu’en Asie, trois fois moins cher qu’en Europe. Quatre nouvelles centrales ont été lancées aujourd’hui aux États-Unis et EDF a dû abandonner l’idée de construire un EPR. Je pense que les États-Unis représentent d’abord et avant tout un marché pour l’aval du cycle : démantèlement, gestion des déchets… pas pour la construction neuve. Le tarif du gaz est l’élément fondamental.

RPP – Quelles perspectives voyez-vous pour votre pôle à horizon cinq ans ?

Gérard Kottmann – Aujourd’hui le financement du PNB provient de trois sources : les cotisations des adhérents, un financement local et des subventions de l’État. Mais nous savons que les subsides de l’État vont diminuer. C’est pourquoi, nous souhaitons développer les services à la carte pour nos adhérents. Par ailleurs, afin d’offrir toujours davantage de services à nos adhérents nous devons grandir. Nous avons donc eu l’accord des autorités afin d’ajouter la région Rhône-Alpes au territoire du Pôle. Pour des raisons politiques, la région Rhône-Alpes a des difficultés à soutenir une activité nucléaire, c’est également le cas pour les régions Paca et Languedoc-Roussillon.

Au plan national, comme je l’ai déjà dit, nous avons eu la chance de signer le renouvellement de notre contrat avec l’État le jour de la création du Comité stratégique de la filière nucléaire (CSFN). Toute l’équipe s’est d’ailleurs mobilisée pour contribuer aux travaux du CSFN, dont je suis membre du Comité de pilotage en tant que président du PNB.

Le PNB est le seul pôle de compétitivité nucléaire en France. Notre ambition est de continuer à animer un réseau d’adhérents renforcé tant géographiquement que sectoriellement pour faire gagner la filière française à travers de la R&D, de la formation et des actions à l’international.

Gérard Kottmann, président du Pôle Nucléaire Bourgogne, président de l’Association des industriels français exportateurs du nucléaire – AIFEN