«Qu’y a-t-il dans le chaudron du Moyen-Orient ?»

Le 12 février dernier, la fondation Res Publica organisait à la Maison de la Chimie, à Paris, un colloque intitulé « Qu’y a-t-il dans le chaudron du Moyen-Orient ? » avec les interventions de Renaud Girard, correspondant de guerre et chroniqueur international au Figaro, François Nicoullaud, ancien ambassadeur en Iran, Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense, Loïc Hennekinne, ambassadeur de France et Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre et Président de la Fondation Res Publica.

En introduction, Loïc Hennekinne souligne que la région n’est pas seulement en proie aux problèmes religieux mais focalise également rivalités ethniques et tentations hégémoniques qui en font la zone la plus anxiogène et belligène de la planète depuis sept décennies. Les causes en sont anciennes depuis la déclaration Balfour de novembre 1917 faite à Lord Lionel Walter Rothschild jusqu’au découpage aberrant de la zone Syrie-Liban, en passant par la non ratification des traités par la Turquie d’Atatürk après la Première Guerre mondiale. D’autres éléments plus récents ont pu avoir des effets significatifs telles l’aide de la France, sous la IVe République, à la fabrication d’armes nucléaires israéliennes ou, plus tard, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, les coopérations nucléaires françaises avec l’Iran et l’Irak qui aboutiront notamment à la destruction d’Osirak en 1981.

Il en est découlé une longue série de conflits qui commence par la guerre d’indépendance d’Israël de 1948-1949, suivie de l’intervention de Suez de 1956 puis de la guerre des Six-Jours de 1967, de celle du Kippour de 1973 et de l’invasion du sud-Liban en 1982. Les années 80-90 voient se dérouler le conflit Iran-Irak (entre 500 000 et 1 million de morts) et la première guerre du golfe de 1990-1991 à laquelle la France participe. Ce seront ensuite l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003 et aujourd’hui la guerre en Syrie avec, tout récemment, un bombardement israélien sur le territoire syrien visant semble-t-il des forces iraniennes.

Renaud Girard a souhaité placer sa conférence sous le sceau du retour du fait national.

Depuis quelques années (l’émergence des printemps arabes), le Moyen-Orient s’est trouvé submergé par deux vagues idéologiques d’une force sans précédent.

La vague démocratique (les bloggers) et la vague islamiste avec les Frères musulmans qui se sont vite rassemblés pour prier, au Caire notamment. Il en est résulté un grand affrontement entre ces deux idéologies en Libye, en Tunisie, en Egypte, en Syrie qui est une confrontation entre les partisans de l’Etat de droit (la loi faite par les hommes) et ceux de la loi écrite par Dieu (la Charia). Ni les uns ni les autres n’ont gagné. Le véritable vainqueur est le retour du fait national. Certes, l’idéologie et la religion n’ont pas disparu pour autant (exemple la fracture chiites-sunnites) mais elles ne sont plus prépondérantes (exemple type le jeu Iran-Turquie-Alliés motivé par la peur de l’indépendance kurde). Au Yémen, l’Arabie saoudite mène une guerre préventive pour le contrôle de la péninsule arabique car les montagnards houthis du Yémen ne sont pas si proches de Qom. Le Yémen est un Etat très ancien, contrairement à l’Arabie saoudite qui a commis depuis quelque temps dans la région une suite d’erreurs stratégiques au titre desquelles on peut citer, entre autres, l’ingérence dans la guerre en Syrie, l’affaire du Qatar ou celle du Premier ministre libanais.

On assiste aussi à un retour en force de l’Etat irakien avec la « Division d’or » qui s’est emparée de Kirkouk sans pour autant toucher à la région autonome kurde d’Erbil. Même le Liban a survécu à l’arrestation de son Premier ministre. Ce retour des Etats et d’une géopolitique classique mène à des alliances de type Europe du XIXe siècle. Un axe sunnite a été organisé par les Américains, rejoint par Israël qui assiste tous les mois à la coordination organisée par la C.I.A. à Amman. Les clés simplificatrices ne suffisent plus à rendre compte de la situation. La logique propre de l’Etat-Nation revient au galop. Le dernier affrontement impliquant Israël n’est pas un simple incident. Après la destruction d’un drone iranien par des hélicoptères de Tsahal, une escadrille de 8 F 16 est allée détruire la base de drones et un tir de missiles syriens a abattu un des avions israéliens. Tel Aviv n’accepte pas la présence des Iraniens en Syrie. C’est absurde car il n’y a jamais eu d’hostilité entre juifs et Perses, ce qui n’est pas le cas avec les sunnites. Netanyahou a appelé ensuite Poutine pour lui demander de calmer les Iraniens.

Moscou est devenue incontournable au Moyen-Orient et la France poursuit les mêmes objectifs :

  •  les Russes et nous combattons le djihadisme sunnite ;
  • nous nous sentons les protecteurs des chrétiens d’Orient ;
  • nous avons la même approche de la question kurde à savoir pas d’Etat indépendant (cf les guerres médiques) mais nous disons oui à l’autonomie kurde en Syrie et préconisons la reprise du dialogue Ankara-PKK qui a existé de 2012 à 2015 et a été abrogé pour des raisons de politique intérieure turque ;
  • nous souhaitons le maintien de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien ; l’abrogation en serait contre-productive et il faut réintégrer l’Iran dans le jeu politique et économique international.

Travailler avec la Russie ne veut pas dire avaliser tous ses agissements (la situation en Ukraine orientale et celle de l’Etat de droit en Russie sont inacceptables) mais face aux alliances nouvelles au Moyen-Orient qui pourraient dégénérer, la Russie dispose d’atouts majeurs pour calmer le jeu. Tels sont nos intérêts à long terme.

François Nicoullaud s’est montré à son tour frappé par l’alchimie mystérieuse de la résilience des Etats.

Même si les frontières sont artificielles (accords Sykes-Picot de 1916), une polarisation de la société se produit qui conduit les gens à s’attacher au territoire qui leur a été en quelque sorte confié (exemple de l’Irak).

Il existe une forme de persistance du sentiment national au Moyen-Orient (cas de la Syrie) qui fait que même les Kurdes n’ont jamais demandé le dépeçage de cet Etat. L’Iran a longtemps hésité entre le prosélytisme internationaliste et le sentiment national axé sur la protection du pré carré. Côté prosélytisme, il y eut d’abord l’appel à tous les musulmans du monde à se débarrasser de leurs élites corrompues mais il y eut très vite un retour du national avec la guerre Iran-Irak. Saddam Hussein s’est senti directement visé et, en Irak, s’est mis en branle comme un réflexe de Valmy (ou de défense de la sainte Russie avec Staline). Les Saoudiens aussi se sont sentis dans la ligne de mire (contrôle des lieux saints) et 1979 a été pour eux une « annus horribilis » avec l’attaque de La Mecque et l’intervention du G.I.G.N. français. A l’automne 1979, un soulèvement des populations chiites de l’est de l’Arabie saoudite (région pétrolifère) est écrasé dans le sang. Cette année 1979 se caractérise également par un durcissement religieux avec une régression manifeste à l’intérieur et le début d’un prosélytisme wahabite à l’extérieur. Au plan militaire, c’est aussi l’année de la montée en puissance de l’arsenal saoudien qui se dote de missiles chinois (toujours opérationnels aujourd’hui). Le roi Khaled laisse filer les prix du pétrole à la baisse pour mettre l’Iran à genoux, ce qui incitera les Iraniens à se venger de différentes façons (pèlerinage du Hadj, prise de l’ambassade saoudienne à Téhéran en 1987, dans la tradition d’un faible respect pour les immunités diplomatiques).

L’intervention américaine en Irak redistribue les cartes. Le pays passe aux mains des chiites ce qui est impensable pour les Saoudiens. Il se disent qu’une application systématique du principe de la prise du pouvoir par les majorités devrait, de ce fait, prévaloir en Syrie où la minorité alaouite devrait être supplantée par la majorité sunnite. C’est d’évidence inacceptable pour l’Iran. En 2015, l’accord nucléaire iranien constitue un nouveau choc pour les Saoudiens qui découvrent qu’ils ne sont plus les protégés exclusifs des Américains dans la région. La livraison d’armes par Riyad aux forces anti Assad motive un appel à l’aide de ce dernier à la Russie. L’arrivée au pouvoir, à trente ans, de Mohammed Ben Salman provoque un changement de braquet. M.B.S. déclenche en mars 2015 cette guerre dramatique du Yémen. Puis en septembre 2015, une bousculade accidentelle fait 2 000 morts au Hadj dont 400 Iraniens. En riposte, ces derniers mettent à sac l’ambassade saoudienne à Téhéran, entraînant du même coup une rupture des relations diplomatiques.

Face à une Perse multimillénaire, fière de son identité, de son passé et de son capital scientifique et culturel, les Saoudiens font un complexe de jeune nation mal assurée. Les Iraniens ont du mal à cacher leur commisération pour ces « derniers arrivés en civilisation ».

Sur le plan verbal, les Iraniens feront dès lors des propositions de coopération et de détente à Riyad qui, méfiante, ne donnera pas suite. L’Arabie saoudite craint par-dessus tout la consolidation de la présence iranienne dans la région, tandis que Washington refuse d’ être tenue à l’écart. La situation est donc bloquée. On n’ira pas à la guerre mais il n’existe pas de solution immédiate. On ne peut donc que terminer sur une note d’attente.

Pierre Conesa a souhaité rappeler que si on ne sait pas ce qu’est une frontière naturelle, on sait par contre ce qu’est une frontière artificielle (problème kurde). Cette région, qui connaît sa plus grave crise depuis longtemps, va en fait du Pakistan jusqu’en Egypte et au Nigeria. Les Pakistanais ont perdu 74 000 personnes du fait du terrorisme, arrivant ainsi juste derrière l’Afghanistan et l’Irak. Quatre-vingt-dix pour cent des victimes de terrorisme sur la planète sont aujourd’hui musulmanes. On est en présence d’un chaînage de crises exceptionnel, chacune d’entre elles étant à la fois religieuse et internationale. Elles comportent toutes une multiplicité d’acteurs : chiites contre sunnites, la Turquie, les Kurdes, Bachar El Assad, les sunnites contre les alaouites autour desquels se regroupent d’autres minorités, Daech, Al Nosra, sans oublier les occidentaux qui hésitent à définir qui est leur véritable ennemi. La guerre au Yémen, qui est la sixième depuis l’indépendance du pays, n’échappe pas à cette règle avec cinq acteurs identifiés : l’Arabie saoudite, Al-Qaïda dans la Péninsule arabique, les sécessionnistes du Sud, les Yéménites et les Américains qui bombardent avec leurs drones. Les puissances régionales ont toutes des stratégies propres différentes de celles des grandes puissances. Les Russes, quant à eux, veulent la stabilité (Libye, Irak etc..).

Au milieu de tout cela on trouve encore des gens qui pensent que « c’est la guerre d’Espagne ». C’est évidemment stupide et il faut rappeler quelques vérités :

  • L’Occident a contribué à détruire tous les régimes laïcs de la région pour faire naître des régimes islamistes (Saddam Hussein, Kadhafi, etc.) ;
  • Le soutien occidental à l’Arabie saoudite a été très loin ; pour mémoire le salafisme saoudien a contribué à faire 240 morts en France en très peu de temps ;
  • Trump ne dit pas que des choses contre-productives sur le sujet alors que, du fait de nos positions passées sur la Syrie, la France se trouve aujourd’hui exclue de toutes les tables de négociation ;
  • Notre intervention en Afghanistan nous coûtera au total, sur la durée, huit milliards d’euros pour un résultat peu probant.

Au final, le monde occidental s’est enfermé dans des crises où l’analyse politique a suivi l’analyse militaire.

Pour Georges W. Bush, la guerre a été la continuation d’une non-politique. Le rejet de la Russie a été une erreur majeure. Aujourd’hui, trois facteurs de crise se juxtaposent : le problème saoudien (Bahreïn, Qatar, Yémen, Iran) ; le problème iranien qui est celui du comportement d’une puissance régionale classique ; les Etats-Unis de Trump. On est en présence d’une crise régionale qui peut devenir une guerre mondiale (USA-Russie) à cause de l’Iran, entre autres. Il vaut mieux pour nous ne pas intervenir que d’être co-belligérant. La justification des interventions extérieures par la nécessité de vendre des armes est un argument fallacieux, si l’on considère que sans interventions, l’Allemagne nous dépasse en exportations d’armements.

« Si vous croyez avoir compris le Moyen-Orient, c’est qu’on vous l’a mal expliqué » devait dire Jean-Pierre Chevènement en exergue de sa conclusion.

Ce capharnaüm est le résultat de choix très anciens, à commencer par l’instrumentalisation de l’islam contre l’URSS et ses régimes laïcs alliés, mais également d’autres erreurs plus récentes, comme l’expédition libyenne de la France, l’exécution de Kadhafi et le changement de régime pour lequel nous n’étions pas mandatés. On s’est trop rallié aux visions américaines. Rappelons que la guerre actuelle a démarré en Irak et non en Syrie, comme conséquence de l’intervention américaine de 2003 et de l’arrivée d’un pouvoir chiite sectaire à Bagdad. Il faut partir du discours du Caire de 2009 d’Obama et des printemps arabes de 2011, bien accueillis dans le monde occidental. Ce furent des échecs avec le retour des islamistes en Syrie, Egypte, Tunisie etc… En Syrie, l’Armée syrienne libre est le produit de l’ouverture de la frontière syrienne avec la Turquie. Une guerre d’ingérence des puissances sunnites s’est superposée à la guerre intérieure syrienne. En 2013, Barak Obama décide de ne pas intervenir ; s’il avait frappé en Syrie cela aurait conduit à la mise en place d’un régime islamiste à Damas. Donald Trump a eu l’idée intéressante de se rapprocher de la Russie mais tout l’establishment américain l’a contré. Le Qatar a été désigné responsable du terrorisme, au printemps dernier, par les Saoudiens, après le voyage de Trump en Arabie saoudite alors que cette dernière finance le djihadisme et le fondamentalisme. La décision de Donald Trump sur Jérusalem renvoie aux calendes grecques la solution à deux Etats. La Russie a réintégré le jeu tandis que la France en a été sortie à la suite d’une erreur manifeste d’appréciation. Grâce au million d’émigrés juifs russes, la Russie s’est également réintroduite en Israël. Il faut noter qu’en Syrie, Moscou a rétabli une situation très compromise avec quelque cinq mille hommes. L’appui aérien russe a aussi été décisif à Idlib. Aujourd’hui les rebelles anti-Assad sont fondamentalement djihadistes. La Russie a su rétablir des relations avec la Turquie, la Jordanie et l’Arabie saoudite. Il s’agit d’un jeu relativement ouvert qui n’est plus tout à fait celui de l’URSS. Désormais la Russie défend ses intérêts. Il faudrait un rapprochement Russie-Etats-Unis pour arriver à des résultats en Syrie.

Pour finir, Jean-Pierre Chevènement avance quelques préconisations qui devraient venir à l’esprit des principaux acteurs :

  • rétablissement des Etats dans leurs frontières avec le respect de la démocratie et du « multiconfessionalisme » ;
  • maintien de la solution à deux Etats (Israël-Palestine) car il n’y en a pas d’autres ;
  • concernant l’Iran, maintien de l’accord 5+1, la France devant y jouer un rôle important en tentant de sortir du carcan de l’extraterritorialité du droit américain ;
  • soutien au « nation building » saoudien ;
  • retour à la gouvernance globale nécessaire au monde en relativisant l’opposition chiites sunnites.

Il revient à la France de jouer, dans ce dossier du Moyen-Orient, un rôle de médiation.

 

Alain Meininger