Temir Porras Ponceleón : « Le Venezuela de Nicolas Maduro, du fait de ses immenses difficultés économiques et politiques, ne contribue plus à la construction du monde multipolaire »

Né en 1974, Temir Porras Ponceleón a occupé très jeune des fonctions de premier rang dans l’appareil d’Etat vénézuélien : conseiller diplomatique du président Hugo Chavez, directeur de cabinet des ministres des Affaires étrangères, dont Nicolas Maduro, Vice-ministre des Affaires étrangères et Vice-ministre de l’Education supérieure. Il a été le négociateur de nombreux accords internationaux, en particulier financiers et pétroliers, pour le compte du gouvernement bolivarien et a également dirigé des fonds souverains du Venezuela. Ayant pris ses distances avec le gouvernement de Caracas, il est aujourd’hui consultant international en matière de politique et d’intégration latino-américaines et est aussi professeur associé à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Il a bien voulu répondre aux questions de la Revue Politique et Parlementaire et de François Vuillemin, ancien chef des services économiques français à Caracas et spécialiste du Venezuela.

François Vuillemin – Revue Politique et Parlementaire : Hugo Chavez a profondément marqué les esprits au Venezuela. Comment le pays, opposition comprise, vit-il sa relation posthume à Chavez ou, dit autrement, la figure d’Hugo Chavez peut-elle se dépolitiser avec le temps pour devenir une part du patrimoine national ?

Je vois difficilement Hugo Chavez devenir à court terme une figure du patrimoine national tant la polarisation politique est forte au Venezuela. Son style politique, sa personnalité, sa façon de faire de la politique ne recherchaient pas le consensus. Même si de son vivant il avait construit une majorité politique solide autour des 60 % de l’électorat, cette assise populaire s’accompagnait aussi d’un rejet très fort des classes moyennes et aisées et se poursuivait dans une opposition territoriale entre les métropoles anti-chavistes et le monde rural pro-chaviste. Même la Constitution de 1999, pourtant adoptée par référendum, avait constitué un facteur de polarisation avec une mobilisation extrêmement forte de l’opposition contre les nouvelles institutions.

Cela étant, il est intéressant de constater que l’opposition d’aujourd’hui, confrontée aux dérives de Maduro, s’est saisie de cette Constitution autrefois honnie pour en faire un outil de sa lutte contre le régime.

Je crois donc que, tout comme le Front populaire a clivé très violemment le paysage politique et social français de la fin des années 30 mais, avec le recul du temps, a réussi à faire entrer des éléments de son bilan dans le patrimoine national, par exemple les congés payés, il en ira de même demain au Venezuela pour le chavisme avec certaines mesures sociales qui resteront très présentes dans la mémoire collective, notamment dans l’éducation.

Finalement, c’est la distance historique avec le chavisme politique qui devrait permettre de faire évoluer la réponse à la question posée.

FV – RPP :  Avec le recul justement, pensez-vous que le recours de Chavez aux mannes du « Socialisme du XXIème siècle » a été le résultat d’une conversion sincère à un modèle inspiré par Cuba ou plus simplement un outil de communication politique lui permettant de s’installer dans la durée à la tête du pays ?

Lorsque Hugo Chavez accède au pouvoir en 1999 c’est un personnage qui récuse les conformismes, qui ne se voit pas comme bourgeois – et d’ailleurs il ne l’est pas – et qui s’inscrit dans une certaine tradition révolutionnaire latino-américaine que l’on retrouve par exemple chez les Tupamaros, Zapata ou Pancho Villa. En revanche, il n’arrive pas au palais de Miraflores avec un corpus doctrinal socialiste ou marxiste.

Son évolution vers le socialisme est donc progressive. Elle commencera à apparaître vers 2004 et deviendra évidente à partir de 2006. A cet égard je voudrais tordre le coup à une rumeur selon laquelle c’est l’influence de Cuba qui l’a poussé vers le socialisme. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Fidel Castro a déconseillé à Hugo Chavez ce tournant vers le socialisme. Il lui a dit « j’ai fait partie d’une histoire qui était celle de mon époque et qui était marquée par la guerre froide. Je ne pouvais pas la changer. Mais toi tu devras prendre sur tes épaules tout le poids du socialisme réel ». Castro faisait référence aux crimes du stalinisme et au bilan du socialisme réel de l’URSS.

Malgré cela, Chavez a maintenu sa ligne et c’est, à mon sens, une décision profondément personnelle et le résultat d’une conversion sincère à un idéal. Dans son esprit le « Socialisme du XXIème siècle » devait d’ailleurs surmonter les erreurs du passé et incorporer les acquis et les complexités des sociétés démocratiques.

FV – RPP :  En tant que conseiller diplomatique d’Hugo Chavez, vous avez été associé aux grandes décisions de politique étrangère de son mandat. Comment définissez-vous cette politique et pensez-vous qu’elle est toujours poursuivie par Nicolas Maduro ?

La politique étrangère de Chavez s’articulait autour de trois espaces, le monde, ensuite la grande région, c’est-à-dire l’Amérique latine, et enfin le voisinage immédiat du Venezuela.

Pour le premier, l’objectif était de contribuer à l’émergence d’un monde multipolaire autour de plusieurs pôles de pouvoir et d’influence dont l’Amérique latine. C’est pour cela que le Venezuela a établi des alliances stratégiques avec la Russie, la Chine, le Brésil, l’Iran et qu’il a même cherché à développer une « politique africaine » qui s’inscrivait aussi dans une recherche de racines du fait du métissage.

Concernant la dimension régionale, latino-américaine, de sa politique étrangère, Chavez s’opposait très clairement à la vision panaméricaine des USA qui s’exprime notamment au sein d’institutions régionales contrôlées par Washington comme l’OEA. La vision de Chavez est très bolivarienne en ce sens qu’elle recherche une origine commune, celle de pays qui ont tous été colonisés et qui se sont communément libérés des jougs espagnol et portugais.

Cette vision là d’une Amérique-Nation qui doit constituer un ensemble géopolitique ne pouvait évidemment que créer des tensions avec les Etats-Unis.

Enfin, il y a la « politique de voisinage » pour reprendre ici une terminologie européenne. Cette politique est déterminée par l’histoire. Quand Bolivar fonde la République de Colombie en 1819 à Angostura c’est dans le Venezuela d’aujourd’hui mais à l’époque c’était une seule et unique entité. Chavez a indéniablement la volonté de reconstituer cette République bolivarienne et, à ses yeux, la Colombie, l’Equateur, le Panama c’est un espace commun. Alors, évidemment, on retrouve avec Chavez les éléments du conflit historique qui avait opposé au XIXème siècle Bolivar et Santander. La classe politique colombienne est, dans une large mesure, héritière des réflexes de l’aristocratie santanderienne de Bogota et récuse cette vision unificatrice de la région. C’est la clé de la relation compliquée du chavisme avec la Colombie d’aujourd’hui.

Quant à savoir si cette politique étrangère d’Hugo Chavez s’est poursuivie sous Nicolas Maduro, ma réponse est claire : je ne le crois pas. Au contraire, on pourrait dire qu’il y a eu sous l’actuel pouvoir une sorte de décomposition des postulats du chavisme. Le meilleur exemple c’est le manque de leadership actuel du Venezuela sur la scène latinoaméricaine. Chavez avait construit des alliances, y compris par-delà les oppositions de nature idéologique. Il entretenait d’excellentes relations avec les gouvernements conservateurs du Chili et Mexique et il y avait un vrai respect des pays latinoaméricains pour cette volonté d’intégration régionale que portait Chavez.

C’est tout cela qui a disparu aujourd’hui.

Le Venezuela de Nicolas Maduro, du fait de ses immenses difficultés économiques et politiques, ne contribue plus à la construction du monde multipolaire.

Il faut reconnaître qu’il a perdu toute influence sur le cours des choses.

FV-RPP : Vous avez été le directeur de cabinet de Nicolas Maduro jusqu’en 2013 et vous êtes, hors du cercle du pouvoir actuel, l’un des hommes qui le connaît le mieux. Alors que d’autres proches de Chavez semblaient bien placés pour emporter la course à la succession, quel fut la clé de son accès au pouvoir suprême ?

En décembre 2012 Hugo Chavez, se sachant mourant, a porté son choix sur Nicolas Maduro pour lui succéder. Le système de pouvoir chaviste ne comportait pas de disposition ni de leadership évident pour l’après Chavez. Si on regarde bien les quelques personnalités disponibles à cette époque dans les premiers cercles du pouvoir à Caracas et qui se comptaient sur les doigts d’une main, le choix de Nicolas Maduro n’est pas si incongru.

Même si pour Chavez, le chavisme était un mouvement civilo-militaire, il voulait clairement que son successeur soit un civil, qu’il ait un passé politique et « une tête de candidat ». Hugo Chavez était très attentif aux études d’opinion qui lui remontaient et voulait éviter une candidature trop clivante pour la société vénézuélienne. Cela éliminait d’entrée de jeu des gens comme Diosdado Cabello issu de l’armée, Rafael Ramirez, le ministre du pétrole, qui était dépourvu de charisme et de légitimité électorale qui avait politisé PDVSA et licencié 18 000 salariés lors de la grève insurrectionnelle. Cela écartait aussi Elias Jaua qui avait géré l’agriculture et avait eu à ce titre beaucoup d’affrontements avec ce milieu. Chavez considérait donc que toutes ces personnalités n’étaient pas dans les meilleures conditions pour lui succéder et affronter l’élection présidentielle.

En revanche, si on se remet dans le contexte de l’époque, Nicolas Maduro « cochait toutes les cases ». C’était un civil, un ancien syndicaliste, un élu qui se situait au centre du PSUV et qui apparaissait plutôt enclin au dialogue. Il ne divisait pas l’opinion et en tant que ministre des Affaires étrangères, donc éloigné des affrontements domestiques, il avait eu l’occasion de rencontrer Obama, Poutine, Xi-Jinping et bien sûr tous les dirigeants latinoaméricains. Bref, Maduro apparaissait comme ayant la carrure d’un homme d’Etat.

FV – RPP : Le gouvernement de Nicolas Maduro a rendu publiques récemment et pour la première fois depuis trois années, des données économiques qui démontrent l’ampleur de la catastrophe économique. Au-delà de ces aspects purement économiques, comment interprétez-vous cet aveu implicite de désastre ?

La présidence Maduro est accusée de dérive autoritaire. Mais ce qui me frappe c’est surtout sa remarquable irrationnalité économique qui l’a amené pendant longtemps à nier les réalités avec un postulat selon lequel le volontarisme politique suffirait pour redresser la situation. Le plus bel exemple de cet aveuglement c’est sans doute ce qui s’est passé en juin 2014 lors de la chute des prix du pétrole qui constitue en fait un choc externe massif pour le Venezuela. Aucune mesure n’est prise pour y faire face. Aucune ! La policy mix n’a pas bougé. Le gouvernement a bien observé le creusement du déficit budgétaire – dans un pays dont 96 % des recettes dépendent du pétrole – mais la réaction a été de faire marcher la planche à billets au motif que si les Européens et les Américains faisaient du Quantitative easing le Venezuela pouvait aussi y avoir recours. C’est ainsi que le régime a lui-même favorisé la spéculation.

Je dirais que jusqu’à 2018 il n’y a pas eu de réel signe de retour à la rationalité.

Les élections du 20 mai de cette année-là ont quand même marqué un certain changement.

Le gouvernement a reconnu enfin qu’il existait effectivement un problème de déficit budgétaire et d’hyper-inflation. Il a donné quelques signes de lucidité en montrant qu’il reconnaissait au moins la gravité de la situation, d’autant que se rajoutaient à ce décor les sanctions américaines de plus en plus dures et l’absence de toute lisibilité budgétaire dans un pays où l’Assemblée nationale ne votait pas le budget proposé par le gouvernement.

C’est dans ce contexte là que s’inscrit la décision par le gouvernement de faire publier par la Banque centrale les données macroéconomiques et financières, aussi dramatiques soient-elles. C’est un message, une sorte de bouteille à la mer, qui conduit vers les rencontres d’Oslo entre l’opposition et le gouvernement qui sont, à mes yeux, un processus de recherche d’une normalisation progressive de la situation.

FV – RPP : Vous venez d’aborder les rencontres d’Oslo où l’opposition et le régime se sont rencontrés il y a peu. Pensez-vous que l’opposition puisse gouverner demain avec d’anciens membres du chavisme et si oui sur quelles bases ?

Le succès des rencontres d’Oslo se mesurera à leur capacité à produire de la coexistence démocratique et concrètement à faire accepter l’idée que l’on doit s’orienter vers une solution électorale de la crise, avec une période intérimaire qui obligera les deux bords à des concessions mutuelles. Il faut que s’initie un mouvement vertueux avec un agenda électoral et bien sûr le respect de la décision du peuple.

Curieusement, ces hommes politiques chavistes et d’opposition ne se connaissent pas. Ils n’ont guère eu d’occasion de se rencontrer. Du fait de la polarisation extrême de la vie politique et sociale ils ne partagent rien. Ce ne sont pas comme des hommes politiques en France qui, bien que de bords opposés, se retrouvent ensemble dans des commissions parlementaires pour travailler, penser, transiger.

Malgré tout, je pense que l’histoire a démontré que le niveau de violence politique au Venezuela a été traditionnellement assez faible. Le pays a été capable de régler ses crises, de surmonter les blocages. On peut se poser la question de savoir si le gouvernement colombien du conservateur Juan Manuel Santos était plus proche des FARC avec qui il a négocié la paix que le chavisme de son opposition ? La réponse est évidemment négative.

Cela étant dit, il est vrai que le temps est compté.

Le pays est entré dans une espèce de décomposition économique, sociale, humanitaire, aggravée par les sanctions américaines, qui peut encore empirer.

La classe politique chaviste est, à mon avis, consciente de ce danger, comme elle est consciente que la société vénézuélienne est majoritairement en faveur d’une solution négociée pour éviter une violence généralisée. La base du chavisme exige aujourd’hui cette solution négociée et Nicolas Maduro sait que son leadership est contesté, aussi bien par les civils que par les militaires.

FV – RPP :  Quel regard portez-vous sur l’opposition, sa crédibilité et sa capacité à mobiliser la société vénézuélienne, notamment après l’échec de l’« Opération Liberté » du 30 avril dernier ?

Comme souvent dans l’histoire, la proclamation du président Guaido par l’Assemblée nationale le 23 janvier 2019 est plus le résultat d’un hasard de calendrier que d’une réflexion politique mûrie. L’opposition, majoritaire mais divisée à l’Assemblée nationale, s’était accordée sur une rotation annuelle de la présidence de l’Assemblée, en commençant par les plus grands partis et en allant progressivement vers les partis plus minoritaires, dont Voluntad Popular.

Lorsque l’Assemblée nationale a décidé de déclarer son président chef de l’Etat par intérim, c’est donc Juan Guaido qui exerçait la fonction du fait que le leader de son mouvement politique, Leopoldo Lopez, était emprisonné et que l’autre dirigeant, Carlos Vecchio, était à Washington. C’est comme cela qu’on comprend comment un jeune homme de 35 ans, peu connu dans son pays et totalement inconnu à l’étranger apparaisse soudain en pleine lumière.

Mais la reconnaissance par les Etats-Unis, l’Europe et la majorité des Etats latinoaméricains de Juan Guaido n’a pas abouti à ce qui était l’objectif principal : forcer le départ de Maduro.

Et il y a à cela plusieurs explications. D’abord, Voluntad Popular a eu dans le passé des positions très dures vis-à-vis de l’Armée qui ont généré à son égard une profonde méfiance de l’establishment militaire. Ensuite parce que la Constitution prévoit une présidence intérimaire de 30 jours et que tout le monde sait pertinemment que la transition politique nécessitera un délai bien plus long. Aussi parce que l’enthousiasme politique du jeune président intérimaire donne à penser qu’il pourrait ne pas être aussi intérimaire que cela et chercher à s’inscrire dans la durée à la tête de l’Etat. Enfin, last but not least, l’attitude de Washington manque de finesse. En adoubant Guaido, le président Trump renvoie en creux l’image d’une opposition dont les vrais décideurs sont les Etats-Unis.

C’est ce qui explique le contexte de la tentative de prise du pouvoir du 30 avril. L’erreur politique que cet échec reflète c’est l’idée fausse que le changement doit se produire par la force et qu’il suffit d’un déclic pour que ça marche. C’est une erreur d’analyse qui, couplée à l’amateurisme de la manœuvre, explique l’échec de cette énième tentative.

FV – RPP :  L’Armée est la première force économique du pays. Les généraux sont à la tête d’un très grand nombre d’entreprises publiques et de monopoles stratégiques rémunérateurs comme l’énergie ou l’importation d’aliments. Quelle place donner à l’Armée dans la recherche d’une solution transitionnelle ?

Concernant l’Armée, on mélange plusieurs choses. D’abord l’Armée n’est pas l’instrument de la répression. Les unités qui participent au maintien de l’ordre ou à la répression, selon comment on l’appelle, sont principalement des unités de la Guardia Nacional ou des milices, pas l’Armée.

Sur le plan économique, l’Armée en tant que telle n’a pas de pouvoirs. Ceux qui ont des pouvoirs ce sont des individus qui sont par ailleurs des militaires de haut rang. Mais l’Armée n’est actionnaire de rien. La troupe, les sous-officiers et l’immense majorité des officiers ne vivent que de leurs salaires.

Donc, le problème à régler c’est celui de ces haut-gradés qui sont présents dans l’appareil économique et dont il faut relativiser l’influence et l’autorité sur l’institution militaire.

Il faut aussi conserver  l’idée que l’Armée vénézuélienne, comme toutes les armées du monde, est une institution fondée sur la discipline. Dans un pays aussi désarticulé que le Venezuela, avec deux légitimités politiques qui s’affrontent, c’est une institution qui fonctionne encore et je suis convaincu qu’il faut préserver au maximum son unité.

D’ailleurs, la société vénézuélienne n’est pas une société qui souhaite que les militaires se mêlent des affaires de l’Etat et c’est une idée qui est présente dans l’esprit même des militaires. Je rappelle d’ailleurs que depuis 1958 toutes les tentatives de coup d’Etat militaire ont échoué.

Je ne veux pas pêcher par excès d’optimisme ou d’ingénuité car si la situation continue encore de se dégrader le risque sera effectivement celui d’une radicalisation dans les Forces armées. Néanmoins, je crois que les militaires sont surtout prêts à appuyer une solution qui leur donne certaines garanties sur la fin de la crise dans le cadre d’un accord entre des forces politiques centrales dans le champ politique vénézuélien. Tant que cette solution n’apparaîtra pas, l’Armée cherchera, tant qu’elle le pourra, à rester en marge.

FV – RPP :  Il semble difficile d’imaginer une solution politique au Venezuela sans la neutralité de Cuba. Un accord est-il possible avec La Havane ? Dans un contexte de chute régulière de la production pétrolière du pays, quel est aujourd’hui la valeur de Petrocaribe pour la région et notamment pour le régime cubain ?

Là encore il faut remettre les choses dans son juste contexte. Avec la fin de la guerre froide, Raoul Castro avait pris la décision de normaliser ses relations avec l’Occident et les Etats-Unis. On se rappellera la visite d’Obama à La Havane. Et dans cette décision de normalisation je peux vous assurer que Maduro n’a pas été consulté. En réalité, l’avenir de Cuba, vu depuis les cercles dirigeants du castrisme, ne dépend plus du pétrole vénézuélien.

Quant à l’influence massive de Cuba sur la vie politique vénézuélienne, je pense qu’elle est plus fantasmée que réelle.

Si le Venezuela se trouve aujourd’hui dans une situation catastrophique, c’est en raison des erreurs de leurs dirigeants et les cubains n’y sont pas pour grand-chose.

En réalité, Cuba est un petit pays qui s’est retrouvé projeté aux premières loges d’un conflit de géants qui le dépassait. Il a donc développé une expertise particulière en forgeant un appareil de renseignement et notamment de renseignement militaire extrêmement efficace et totalement surdimensionné par rapport à l’importance du pays. C’est un cas typique de réponse à la situation d’asymétrie dans laquelle il s’est retrouvé plongé. Donc, concernant l’influence politique de Cuba, je pense une fois encore qu’elle est limitée mais qu’en revanche son appareil de renseignement contribue effectivement à maintenir la discipline dans l’armée vénézuélienne.

Quant à Petrocaribe, les choses ont beaucoup évolué. A l’époque de sa création, en 2005, le Venezuela était un acteur puissant et on se trouvait dans un contexte de prix élevés du pétrole dans lequel le mécanisme de Petrocaribe remplissait une fonction majeure pour de nombreux pays de la région. A partir de 100 USD le baril, la portion financée par le Venezuela était de 70 %. En dessous de ce prix et jusqu’à 50 USD le baril, la portion financée allait diminuant, et à partir de 50 USD les prix du marché s’appliquaient.

On peut penser ce que l’on veut de Petrocaribe, mais il faut garder quand même à l’esprit qu’en l’instaurant Hugo Chavez a eu le mérite de poser la question de l’approvisionnement de la caraïbe sur le marché spot et en particulier de répondre à des situations très difficiles des petits Etats insulaires dont certains, comme la Dominique, n’avaient même pas de structure de stockage et dépendaient intégralement des variations quotidiennes du marché mondial.

Ceci posé, Petrocaribe correspond à une période révolue et la priorité d’aujourd’hui, qui plus est dans un contexte de prix bas du brut, c’est la reconstruction du Venezuela.

FV – RPP :  Comment jugez-vous la reconnaissance de la légitimité présidentielle de Juan Guaidó par la France et la plupart des pays occidentaux y compris de très nombreux pays latino-américains ?

Très franchement je suis assez critique vis-à-vis de cette reconnaissance institutionnelle de Juan Guaido. Je pense qu’elle s’inscrit dans une volonté de changement abrupte du pouvoir à Caracas qui ne tient pas compte des réalités et notamment de la position de l’Armée. En outre, cette décision était de nature à radicaliser encore un peu plus la situation, à fragmenter l’Armée et finalement à nous entraîner vers une guerre civile, qui plus est avec l’épée de Damoclès d’une intervention militaire des Etats-Unis. Je crois aussi que l’imbroglio diplomatique et légal que cette reconnaissance a suscité n’était pas de nature à aider au paiement de la dette extérieure du pays sachant que les finances du réseau nord-américain de raffinage du brut vénézuélien étaient transférées sur décision américaine au pouvoir intérimaire.

Si certains Etats lucides ont reconnu Juan Guaido tout en ne croyant pas à ce scénario de départ rapide de Maduro, et c’est peut-être le cas de la France, la question à se poser était : pourquoi avoir lancé un ultimatum si on savait d’avance que ça n’allait pas fonctionner ?

Concernant donc le cas de la France, je suis heureux de voir qu’il y a eu quand même une grande modération de sa part et qu’elle n’est pas allée jusqu’au bout de la logique. L’ambassadeur vénézuélien à Paris demeure celui du régime en place à Caracas, même s’il y a aussi une représentante accréditée de Juan Guaido. Mais c’était tout de même une décision précipitée et on voit qu’un pays comme la Norvège a été bien inspiré de demeurer plus prudent ce qui lui a permis de jouer un rôle beaucoup plus actif dans le règlement du conflit.

Temir Porras Ponceleón
Ancien conseiller diplomatique d’Hugo Chavez (2001-2004)
Directeur de cabinet des ministres des Affaires étrangères (2004-2013)
Vice-ministre des affaires  étrangères (2007-2013)
Consultant international en matière de politique et d’intégration latino-américaines
Professeur associé à l’IEP de Paris

Propos recueillis par François Vuillemin, ancien chef des services économiques français à Caracas et spécialiste du Venezuela, et la RPP