Travail pour tous ou revenu universel ?

Depuis le milieu des années 1970, la priorité accordée à l’emploi dans la lutte contre le chômage a eu tendance à occulter la question du travail, de ses conditions et de son organisation. Alors que le travail a été un temps remis à l’honneur en 2007 par Nicolas Sarkozy sous la forme du fameux « travailler plus pour gagner plus », la discussion porte aujourd’hui sur la réponse à apporter à la transition numérique qui prend la forme d’une substitution des emplois humains par des robots et de la fin du travail-emploi sous la forme du salariat. C’est dans ce contexte que s’est imposée l’idée d’un revenu universel. 

Il est encore trop tôt, à l’heure où nous écrivons ces lignes, pour savoir si cette proposition sera profondément débattue lors de la campagne présidentielle en mars-avril 2017 ; elle a pourtant été discutée dans chacune des élections primaires qu’ont connues la droite puis surtout la gauche précédemment. Revenu universel, revenu de base, revenu inconditionnel… Sous de multiples appellations, partisans de longue date et nouveaux convertis bataillent ferme pour imposer ce revenu attribué à chacun sans condition de ressources. À dire vrai, cette proposition recouvre à peu près autant de conceptions que d’adeptes à gauche et à droite.

Dans l’un et l’autre camp affirmer qu’il est possible d’offrir un travail à tous, c’est en rester à une politique de plein emploi, ce qui est précisément contesté par ceux qui inclinent vers le revenu universel. Alors que Manuel Valls en a un temps repris l’idée pour bien montrer qu’il était « de gauche » avant d’indiquer qu’il préférait, comme François Fillon, une fusion des minimas sociaux sous la forme d’un revenu « décent », dans le prolongement du RMI de son mentor Michel Rocard, Benoît Hamon, qui se revendique lui aussi de la deuxième gauche, est persuadé que « la question n’est pas de savoir s’il y aura un jour un revenu universel » mais « quel revenu universel sera mis en place dans les années à venir ». De leur côté, Jean-Luc Benhamias et Yannick Jadot étaient pour ; en revanche, Arnaud Montebourg se méfiait d’une idée « qui peut très vite être très libérale ». À juste titre d’ailleurs : l’ex-candidate à la primaire de droite, Nathalie Kosciusko-Morizet (sans doute la plus libérale des sept concurrents), s’était déclarée en faveur de la mesure en lui adjoignant la proposition d’une « flat tax », c’est-à-dire d’un impôt sur le revenu proportionnel et non plus progressif. Pourtant, Jean-Frédéric Poisson, le moins libéral, s’il en est, des anciens de la primaire de droite proposait lui aussi sa propre version du revenu universel.

« Travail pour tous ou revenu universel ? » c’est finalement l’alternative qui s’est incarnée dans le duel entre Manuel Valls et Benoît Hamon lors de leur débat du 25 janvier 2017 entre les deux tours de la primaire de gauche. Et c’est largement autour de la question de ce revenu que s’est bâtie la victoire du second le 29 janvier 2017. Mais que recouvre précisément cette notion ? Sorti de la réflexion confidentielle dans laquelle il était tenu, le principe du revenu universel a pourtant une vieille histoire.

Une idée libérale ou socialiste ?

L’histoire du revenu universel est intimement liée à celle des idées politiques et oscille entre libéraux et socialistes. À l’origine, il s’agit d’une idée progressiste. Son principe : assurer un revenu ou une allocation de base à toute la population, c’est-à-dire distribuer de la naissance à la mort de chaque individu, quelle que soit sa situation – riche ou pauvre, salarié ou inactif –, une somme d’argent pour assurer ses besoins fondamentaux.

On la fait généralement remonter à « Utopia », de Thomas More, en 1516. 280 ans plus tard, en 1795 dans son ouvrage « Justice agraire », Thomas Paine, ami des révolutions américaine et française, imagine à son tour le versement d’une subvention à tous les hommes de plus de 21 ans, au nom du droit que chacun dispose sur les propriétés naturelles que « le Créateur a données à l’Humanité ». Le revenu universel a été également défendu par le français Charles Fourier, le mathématicien et philosophe anglais Bertrand Russell et deux économistes aussi opposés que le libéral américain Milton Friedman, Prix Nobel 1976, et le keynésien anglais James Meade, Prix Nobel 1977.

Du côté libéral, dès 1962, dans « Capitalisme et liberté », Friedman défend l’idée d’un « impôt négatif ». Il s’agit d’un chèque distribué par l’État au-dessous d’un certain seuil de revenus, mais en échange de la disparition de toutes les autres prestations sociales. Plus récemment, en avril 2014, les penseurs libéraux de Génération libre, Marc de Basquiat et Gaspard Koenig, ont publié un rapport proposant le Liber, « un revenu de liberté pour tous », se présentant sous la forme, là aussi, d’un impôt négatif.

Du côté socialiste, ce sont surtout André Gorz et le philosophe belge Philippe Van Parijs, de formation marxiste, qui, dans les années 1980, se sont emparés de cette proposition comme alternative à la Révolution et réponse à l’aliénation du travail salarié.  Une association européenne pour promouvoir le revenu de base a alors été créée par Van Parijs – le Basic Income Europe Network, devenu ensuite le Basic Income Earth Network – mais l’idée est restée confinée dans des cercles restreints de penseurs et d’utopistes. Ce n’est qu’au début des années 2010, avec l’arrivée d’une nouvelle génération de militants, que le revenu universel a vu son audience s’élargir. Baptiste Mylondo, partisan de la décroissance, publie en 2010 la deuxième édition de son ouvrage « Ne pas perdre sa vie à la gagner : pour un revenu de la citoyenneté » (Éditions du Croquant).

Le débat autour du revenu d’existence ou universel a ainsi oscillé entre libération du travail et mesure de lutte contre la pauvreté jusqu’à l’orée de la transition numérique où il a fait un retour remarqué parmi les penseurs de la nouvelle économie. Il s’agit alors de penser comment faire face aux externalisations sociales négatives de ce nouveau régime que sont la désintermédiation et la substitution de l’homme par la machine, robots et intelligence artificielle. Le revenu universel apparaît alors comme la solution idéale pour répondre à l’embarras des entrepreneurs du numérique, aux militants de la décroissance et à ceux qui cherchent à rénover la protection sociale pour l’adapter aux nouvelles formes d’emploi et à la raréfaction des prélèvements sociaux assis sur le travail.

Quelle réponse à la transition numérique ?

À la différence des débats sur la réduction du temps de travail des années 1970 à 1990, autour du temps libre, de l’aliénation de la société de consommation ou des ripostes au chômage de masse, la discussion porte aujourd’hui sur la réponse à apporter à une nouvelle révolution industrielle. Mais derrière la solution du revenu universel, on perçoit trois problèmes qu’il s’agit de distinguer pour bien les comprendre tant ils sont enchâssés les uns dans les autres comme des poupées russes.

Une première discussion porte sur le fait de savoir si le phénomène de « déversement », qu’Alfred Sauvy avait théorisé en 1980, aura encore lieu cette fois-ci comme cela s’est passé à chaque révolution industrielle : Sauvy explique dans « La machine et le chômage » (Dunod, 1980) que le progrès technique en améliorant la productivité engendre un transfert (« déversement ») des emplois d’un secteur d’activité vers un autre. En cela, Sauvy est proche de Schumpeter et de son concept de destruction créatrice. Même si l’idée a été critiquée, en pointant le fait qu’il ne s’agit pas des mêmes personnes qui pourraient passer d’un secteur vers un autre ce qui génère inéluctablement un chômage de masse, les statistiques produites par Gilbert Cette et Jacques Barthélémy dans leur dernier ouvrage, « Travailler au XXIe siècle » (Odile Jacob, 2016) montrent que le déversement serait en train de se produire. La transition numérique engendrerait ainsi une économie de services de proximité dont la description des formes de travail reste encore à préciser. C’est sans compter sur la révolution qui vient, contestent les partisans du revenu universel ; celle de l’intelligence artificielle qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, mécanise et remplace des emplois intellectuels. C’est le second débat autour du revenu universel : quels sont les métiers qui peuvent encore échapper à l’automatisation ?

Y a-t-il encore du travail pour tous ?  

L’automatisation actuelle, qu’il s’agisse de la robotisation des lieux de production ou de l’introduction massive de l’intelligence artificielle dans les activités tertiaires, comporte un changement d’échelle : pour la première fois, ce sont des tâches intellectuelles auxquelles viennent se substituer les machines et non pas uniquement des tâches manuelles. Faut-il alors se montrer à la hauteur de l’enjeu historique et innover notamment avec un revenu universel ? Qu’il soit destiné à tous ou pour aider les seuls travailleurs pauvres. C’est ici que le débat, tel qu’il a été posé notamment dans la primaire de gauche, reste flou : quel objectif s’assigne réellement le revenu universel ?

La définition donnée par le Mouvement français pour un revenu de base (MFRB) paraît relativement claire : « le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur une base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement ». Pourtant, derrière cette apparente clarté, il manque un élément essentiel à cette définition : sa finalité. S’il s’agit simplement de permettre à chacun de subsister, on parle d’un revenu de subsistance, bien différent d’un revenu d’existence. Les conséquences de cette distinction sont considérables, mais passées sous silence : par exemple, dans le cas d’un revenu de subsistance, chacun s’efforcera de conserver ou de trouver un revenu d’activité pour le compléter et faire « mieux que subsister » ; ce qui n’est pas le cas avec un revenu d’existence permettant de se passer d’un travail pour s’adonner à des activités. Ainsi, on retrouve au moins quatre acceptions différentes selon le but qu’on assigne à ce revenu.

S’agit-il d’aider temporairement des individus moins bien lotis dans la compétition économique ? S’agit-il d’offrir des garanties de protection à l’armée de réserve d’un capitalisme numérique cherchant le plus possible à se passer du travail ? Les études les plus pessimistes estiment à 47 % le nombre d’emplois qui pourrait disparaître dans les dix ans à venir – un emploi sur deux. S’agit-il aussi d’aider les jeunes à s’inscrire dans la société sans devoir passer par la case « travail » qui ne leur offre plus l’autonomie qu’il procurait autrefois ? Ou bien s’agit-il encore, de façon plus utopique, de s’affranchir du travail et de ses contraintes ? 

Pour les plus téméraires, le revenu universel garantirait un droit de retrait du travail salarié à l’instar d’un droit effectif à la paresse, réclamé à la fin du XIXe siècle par Jules Fargues, le gendre de Marx. Les plus mesurés s’en tiennent pour un surcroît de pouvoir de négociation des salariés avec leurs employeurs qui grâce au revenu universel (d’un montant de 400 à 800 euros selon les projets) peuvent les voir faire défection et sont donc poussés à améliorer les conditions de travail afin de les fidéliser. Mais ces mêmes employeurs pourraient être amenés également à doper l’automatisation (ce qui justifierait pleinement le revenu universel première formule) ou à recourir à une main-d’œuvre plus docile (migrants, sans papiers etc.). Derrière le flou sur les objectifs se retrouvent finalement des projets très différents, des plus collectifs aux plus libéraux. Et si les débats politiques de la primaire de gauche ont eu l’avantage de mettre la question à l’ordre du jour, ils n’ont pas pour autant permis de s’en faire une idée toujours très claire.

Où sont les gisements d’emplois ?

Dernier débat enfin, si l’on doute des bienfaits du revenu universel : existe-t-il des réserves d’emplois humains non substituables et de ce fait non délocalisables ? Si le fameux « déversement » a bien lieu, on les trouve indéniablement dans les « services de proximité », c’est-à-dire les métiers du soin, de la santé, de l’aide à domicile, de l’hôtellerie-restauration, du commerce, des transports, de la logistique, de l’éducation, ou du tourisme par exemple.

Pour une part, ces emplois ressortent des secteurs publics et parapublics ou subventionnés pour lesquels il n’y a ni investissements ni augmentations des salaires et fort peu de liberté d’innovation. De fait, toute réflexion sur le travail demain doit comporter une dimension de réforme du secteur public qui est précisément absente des discussions en cours sur le revenu universel, sauf du côté libéral où il vient se substituer à toute intervention sociale de l’État. En effet, la version libérale du revenu de base consiste à remplacer toutes les prestations sociales présentées comme peu justifiées et inefficaces. L’inconditionnalité est le point essentiel, car elle permet de retirer du pouvoir à l’État qui n’a plus son mot à dire.

Reste d’autres obstacles comme celui de la formation : non substituables, ces emplois devraient de facto monter en qualité grâce notamment à la technologie qui va rendre les travailleurs plus productifs et améliorer la qualité du service qu’ils rendent. Toutefois, la nature même de leur métier va être amenée à changer et il leur faudra apprendre à travailler de façon connectée, avec de nouveaux outils etc. C’est un autre aspect du débat autour du revenu universel souvent passé sous silence, celui de la formation : le revenu universel se suffit-il à lui-même en venant doter chaque individu d’un pouvoir d’achat, de négociation ou de retrait vis-à-vis des employeurs et du travail ou intègre-t-il aussi, mais de quelle manière, la possibilité de se former à de nouveaux métiers ou technologies dans l’accompagnement du « déversement » ? Dit autrement, est-il une fin en soi ou une aide temporaire ?

Comme on le voit, l’idée du versement d’un revenu universel sur laquelle Benoît Hamon compte faire campagne apparaît moins – quoi qu’en dise son promoteur – comme une solution à la crise du travail que comme une question. La campagne présidentielle permettra-t-elle de clarifier toutes les interrogations nées de cette proposition ? Rien n’est moins sûr tant il est évident qu’en politique on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. Pourtant, vu l’ampleur de la transformation sociale et les coûts associés à cette idée, il serait tout à fait justifié qu’on en discute.

Denis Maillard
Spécialiste des questions sociales