Un contentieux vieux de deux siècles : les Malouines

Depuis un demi-siècle, si les conflits “intraétatiques” se sont multipliés à l’échelle de la planète, les guerres interétatiques sont devenues largement minoritaires. Et une seule de ces guerres a opposé deux nations du monde développé, le Royaume-Uni et l’Argentine, la guerre des Malouines.

La guerre des Malouines. 1982

Le grand écrivain argentin Borges, lorsqu’il évoquait ce conflit ouvert, avait coutume, non sans bonheur, de le comparer à “deux chauves se disputant un peigne” ! La guerre des Malouines apparaît en effet, en première analyse, terriblement surannée, sinon obsolète. En 1982, dans un lourd climat de crise économique et sociétale, les dictateurs au pouvoir à Buenos Aires, les généraux Viola, Videla, Bongionne et autres Galtieri, soucieux de redorer un blason passablement terni depuis le coup d’État de 1976, (au-delà de la parenthèse euphorique et pittoresque de la victoire de l’équipe nationale, en 1978, à la Coupe du monde de football, organisée… en Argentine), prennent brutalement la décision d’attaquer et de s’emparer de l’archipel des Malouines (“Malvinas” en castillan, “Falklands” pour les Anglais).

Une revendication vieille de 150 ans

Depuis plus d’un siècle et demi, la jeune nation argentine revendique cet archipel.

L’opération décidée par la junte paraît aisée : les généraux argentins sont convaincus que Londres, en proie à de sérieuses difficultés économiques sous le gouvernement de Mme Thatcher (qui doit en outre régler la question des indépendantistes d’Irlande du Nord) ne bougera pas, conviction renforcée par les propos et les “confidences” de l’Ambassadeur des États-Unis à Buenos Aires. En outre, en application du Pacte de Bogota portant sur les fonds baptismaux l’Organisation des États Américains (OEA), et notamment son article VI, la junte sait pouvoir théoriquement compter sur l’automaticité de l’aide des États signataires, à savoir la communauté latino-américaine, à l’exclusion de Cuba depuis la révolution castriste, mais aussi l’Amérique du Nord, et donc des États-Unis.

Le Gouvernement argentin, dont les troupes, fort mal préparées et mal équipées (près de 40 % de ses victimes mourront de froid !) débarquent en plein hiver austral sur l’archipel le 12 avril, annonce “que la nation récupère légitimement un territoire confisqué naguère par une puissance étrangère à l’hémisphère américain”. La junte estime, en évoquant les mânes du Président James Monroe, que les États-Unis, membres fondateurs de l’OEA, n’auront qu’une alternative : soit défendre l’Argentine, soit, au pire, eu égard aux liens ancestraux qui unissent Londres et Washington, se réfugier dans une stricte (et confortable) neutralité !

Certes, la plupart des États latino-américains vont effectivement se solidariser, au moins en paroles, avec Buenos Aires. Mais, l’effet de surprise passé, le gouvernement de la “Dame de Fer” répond à l’intervention par l’envoi des forces britanniques dans l’Atlantique Sud.

Les armées en présence sont terriblement déséquilibrées : pour la marine, côté britannique : deux porte-aéronefs (l’Hermès et l’Invincible) ultra-modernes, deux porte-conteneurs, trois croiseurs lance-missiles, huit destroyers lance-missiles, douze frégates, quatre sous-marins nucléaires d’attaque etc. En face, un porte-avion hors d’âge, le “Veinticinco de Mayo”, un croiseur obsolète, le “Général Belgrano”, deux destroyers lance-missiles, trois frégates lance-missiles, tous équipés des Exocet français, trois sous-marins classiques…

Quant à l’aviation, face aux neuf Super-Étendard, aux dix avions de patrouille Neptune et aux vingt-cinq bombardiers de la force aérienne argentine, la Royal Air Force recense notamment trente-huit “Sea Harier” et cinquante hélicoptères.

Et, sur terre, face aux 20 000 engagés de l’Armée britannique, les généraux argentins comptent sur une garnison de moins de 10 000 hommes, presque tous appelés.

Après quelques succès ponctuels de la marine portena (les destroyers “Sheffield” et “Coventry” sont coulés par des Exocets) les forces royales infligent une déroute totale à l’armée argentine.

Pire, le Conseil de sécurité des Nations unies, réuni à la demande de Buenos Aires, apporte son soutien… à Londres, à l’unanimité de ses membres, condamnant une junte qui comptait fermement sur l’appui de l’Union soviétique et de la Chine populaire !

Plus grave encore, peut-être, cruelle illustration du non respect de la parole donnée et de la signature d’un traité, l’Administration Reagan, incarnée par le Secrétaire d’État Alexander Haig, après avoir tenté timidement de trouver un compromis acceptable par les deux adversaires, se range du côté de Londres et propose une aide matérielle et logistique à l’expédition navale britannique, qui n’en avait guère besoin.

Plusieurs leçons peuvent être tirées de la guerre des Malouines

Tout d’abord, que l’héritage britannique, les liens historiques et culturels entre Londres et ses anciennes colonies d’Amérique sont plus solides que ceux que les États-Unis avaient noués avec leurs partenaires latino-américains, en 1948, à Bogota. Le Président Monroe a dû se retourner dans sa tombe, lui qui avait souligné en 1823 “les devoirs de la nation américaine, qui devait se consacrer sans réserve à la défense des intérêts du continent, des devoirs mûris par la sagesse des concitoyens les plus éclairés, et procurant une félicité sans exemple”.

Deuxième leçon ; “selon que vous soyez puissant ou misérable !”. Moscou et Pékin ont tous deux estimé que le statu quo établi avec les puissances impérialistes du bloc occidental ne méritait pas d’être remis en cause pour une poignée de Latinos, même s’il était difficile de ne pas voir que les Malouines, campées sur la route du Cap Horn, étaient loin d’être dépourvues, à l’image de Gibraltar, d’un intérêt stratégique appréciable pour la marine militaire et commerciale de Sa Majesté, intérêt indéniablement renforcé du point de vue géoéconomique par la découverte, dans les années soixante-dix, de belles nappes d’hydrocarbures dans la zone !

Rappelons que Londres et Buenos Aires ont repris ultérieurement leurs relations diplomatiques et que le Président Menem, au milieu des années quatre-vingt-dix, avait vainement tenté “d’acheter” les habitants des Malouines, les “Kelpers”, en leur proposant contre monnaie sonnante et trébuchante (1,5 million de dollars) la citoyenneté argentine, ce qui aurait permis à la Casa Rosada de faire ensuite référence devant la Commission ad hoc de l’Organisation des Nations Unies au principe de l’autodétermination, au titre des “peuples opprimés et colonisés par une puissance européenne”. Nous y reviendrons.

Troisième leçon, conjoncturelle : le contentieux des Malouines n’est devenu conflit ouvert que par la volonté de la junte, animée presque uniquement par une motivation interne, de redonner à peu de frais (croyez-t-on !) du lustre à son gouvernement dans un contexte national difficile. Et, de facto, à la veille du cent cinquantième anniversaire de l’occupation britannique, la junte savait pouvoir compter sur le soutien d’une forte majorité de la population : dès le 3 avril, les foules argentines se bousculent au cœur des grandes villes pour applaudir l’initiative de leur Président, Leopoldo Fortunato Galtieri, qualifié (mais pour quelques semaines !) de “Libertador de las Islas Malvinas”.

Le contentieux des Malouines

Pour l’homme de la rue, en Europe, les Malouines, c’est quoi ? C’est où ?

Un tiers de siècle après la guerre, cet archipel semble pour beaucoup enfoui dans les souterrains de l’Histoire, sauf du côté de Londres et, a fortiori, de Buenos Aires.

Aujourd’hui encore, dans la culture politique des Argentins, la doctrine du “nationalisme territorial” est plus que jamais présente. L’État argentin manifeste une volonté permanente d’étendre sa souveraineté à l’ensemble de sa plateforme continentale, y compris sur les rives septentrionales du continent antarctique (un ministère est intitulé “secrétariat d’État aux Malouines, aux Îles Sandwich et à la Géorgie du Sud” et les manuels scolaires rappellent que les Malouines sont “un membre arraché au corps de la Patrie”).

Cet archipel de deux grandes îles séparées par un détroit et quelque 750 îlots, étalés sur 12 000 km2 au cœur de l’Atlantique Sud, à hauteur du 51e parallèle, est situé à moins de 470 kms des côtes de Patagonie.

Son contexte géologique, sa nature physique, la faune et la flore qui la caractérisent sont quasiment identiques à ceux de la Patagonie.

Or, parmi les arguments de revendication de la souveraineté d’un État à l’égard de tel ou tel territoire, les références les plus fréquentes concernent soit les données liées à la géographie, soit celles liées à l’Histoire, soit, mieux encore, à leur conjugaison !

Quid des “arguments géographiques” ?

Vis-à-vis de la polémique entretenue entre Londres et Buenos Aires, le fléau de la balance penche, sans nul doute possible, et en toute objectivité, du côté de l’Argentine.

Les Îles Malouines baignent en effet dans le même continuum géologique que la Patagonie, via le plateau continental, rappelant, nonens volens, les cas de figure, au demeurant classiques, des Paracelses, des Spratleys ou du Kamtchaka.

Quant à la donne biogéographique, soulignons que les animaux qui peuplent l’archipel sont les mêmes que ceux du littoral patagon, des cachalots aux lions de mer, des manchots aux baleines pilotes ; que les éléphants de mer qui se reproduisent sur la Péninsule Valdès arrivent jusqu’aux Malouines pendant l’une des étapes de leur cycle annuel ; et que les différentes espèces d’oiseaux font leurs nids sur les deux sites.

Quant à la flore, la formation végétale qui domine, le tusock, est présente tant sur les Îles que sur la steppe patagone ; et les algues “cochatuyo” tapissent à l’identique les fonds marins du littoral de Patagonie et ceux de l’archipel
malouin.

Mais ces considérations géographiques sont, en définitive, secondaires, par rapport à la gamme des arguments évoqués au chapitre historique !

Les arguments liés à l’Histoire 

Les Britanniques brandissent un argument au demeurant, lui aussi, classique : l’utis possidetis juris, l’occupation et le peuplement

Londres évoque une occupation “continue” depuis 1833, ce qui est rigoureusement exact, à la “nuance” près que ladite occupation démarre par un coup de force, l’expulsion de la garnison argentine installée à Puerto Argentino (et immédiatement rebaptisé Port Stanley par les Anglais).

Quant au “peuplement”, il est aussi, depuis cette date, exclusivement britannique. Londres n’a pas cessé d’envoyer dans ses Falklands des “kelpers”, éleveurs ovins d’origine essentiellement écossaise, parallèlement à ses contingents de militaires (les Malouines représentent aujourd’hui la plus importante garnison de la planète, au sud du 50e parallèle). Tous britanniques : les résultats du référendum “d’autodétermination” organisé par Londres en mars 2013 ne pouvaient guère surprendre : 98,8 % de ces sujets britanniques se sont effectivement déclarés “favorables au maintien de l’archipel au sein du Royaume-Uni”.

Les autorités argentines, en ce domaine, soulignent volontiers depuis de nombreuses décennies l’extrême volatilité dudit peuplement.

Londres n’a pas cessé, en effet, de transplanter à doses massives la population. Les chiffres du dernier recensement exploitable, concernant l’année 2012, montrent clairement l’exceptionnelle rapidité des rotations de population : de l’ordre de 40 % en moyenne décennale ! Au dit recensement, moins de 46 % des habitants des Malouines étaient nés sur place. Et, du fait du “Falkland status”, seules les personnes possédant ce dernier (exclusivement accordé par le Gouverneur de l’archipel) peuvent résider dans les Malouines.

Les arguments de la partie argentine

La “découverte” des Îles suscite de vives polémiques, car Londres conteste les faits traditionnellement évoqués.

Dès 1520, l’équipage de Magellan consigne leur découverte, confirmée par Esteban Gomez puis par Diego de Ribera. À l’époque, cette zone de l’Atlantique Sud, suite au Traité de Toresillas de 1494, signé entre Madrid et Lisbonne, est sous la bannière hispanique, un partage territorial qui sera reconnu par les Anglais eux-mêmes via le “Traité Américain” de 1760 entre l’Espagne et le Royaume-Uni ! À la suite d‘Esteban Gomez, des navigateurs comme Simon de Alcajaba (à qui l’Empereur Charles Quint confie le gouvernement de l’ensemble des territoires développés au sud du 35e parallèle) ou comme Alonso Camargo, qui avitaille sur l’archipel le 12 juin 1540, confortent l’emprise castillane sur la région. Pourtant, l’Encyclopedia Britannica prétend que c’est le Commandant du vaisseau anglais “Desire”, John Davis, qui “aurait repéré” les îles en 1592 ! Pour compliquer l’affaire, le Hollandais Sebaldt de Weerdt séjourne, en 1600, quelques jours sur la grande île, qu’il baptise de son propre prénom, Sebaldt !

Un siècle après, ou presque, la première véritable “escale” (quelque trois semaines) est le fait, en 1690, du capitaine anglais John Strong, qui va nommer l’archipel “Falkland Isles” en hommage à son Amiral, Lord Falkland. Rendant plus complexe encore ce dossier, et en dépit du fait que, lors de la Paix d’Utrecht de 1713 (Paix ratifiée entre autres par les Anglais), l’ensemble de la zone est de nouveau reconnu comme membre à part entière de l’Empire espagnol, c’est l’équipage français d’Antoine Louis de Bougainville qui, en 1764, prend réellement possession de l’archipel, un archipel que le navigateur baptise “Îles Malouines” en l’honneur de ses marins, natifs de Saint-Malo.

Mais l’Espagne réagit très vite et élève une solennelle protestation auprès du duc de Choiseul, ministre des Affaires étrangères. La question est réglée à l’amiable, la France reconnaissant le droit d’occupation à l’Espagne. Et les marins de Bougainville évacuent l’archipel en 1765.

En 1790, Londres, à son tour, par le traité de San Lorenzo, reconnaît la tutelle hispanique et s’engage “à ne constituer aucun établissement sur les côtes orientales de l’Amérique du Sud ni sur les îles environnantes”. La souveraineté espagnole s’étend donc sans discontinuité de 1765 à 1816. Plus d’un demi siècle.

Avec l’accession de l’Argentine à l’indépendance, en 1816, les Îles Malouines (“Las Malvinas”) font désormais partie intégrale des territoires hérités de l’ancienne métropole. En 1820, l’Officier de marine argentin David Jewett prend ses fonctions de premier Gouverneur de l’archipel à Puerto Argentino et, le 10 juin 1828, Buenos Aires crée un Commandement Politique et Militaire des Malouines, confié à Louis Vernet.

Durant toute cette période, Londres ne se manifeste pas. Mais, le 3 janvier 1833, le Capitaine Onslow, commandant du navire de guerre britannique “Clio”, débarque sans avertissement sur l’Île, expulse par la force les autorités argentines et s’installe à Puerto Argentino, immédiatement rebaptisé Port Stanley. Une installation qui dure depuis bientôt deux siècles.

Un bilan comparatif

Si l’on tente un bilan comparatif et objectif des arguments des deux parties en présence :

Londres évoque l’occupation effective depuis 1833 et son peuplement corollaire. Avec une position nettement durcie depuis quatre décennies, avec la découverte des hydrocarbures off shore, l’accélération de l’exploitation des richesses piscicoles et le renforcement de sa garnison, sur la route stratégique du Cap Horn.

Buenos Aires présente une gamme d’arguments plus diversifiée :

  • sa proximité géographique ;
  • le continuum géologique ;
  • la communauté biogéographique, végétale et animale ;
  • la découverte de l’archipel ;
  • l’héritage de l’Empire hispanique ;
  • l’occupation effective jusqu’en 1833.

Le fléau de la balance semble donc bien pencher du côté de la partie argentine qui souhaite négocier ; d’autant que Buenos Aires est de plus en plus écoutée du côté des Nations Unies. La Résolution 2065 “reconnaît l’existence d’un différend de souveraineté entre le Royaume-Uni et la République argentine, et invite les deux parties à négocier afin de trouver une solution politique au différend”. En 1985, l’ONU a expressément rejeté l’application du principe de la libre détermination des peuples au cas des Îles Malouines, “car leur population n’est pas un peuple et encore moins un peuple dominé sous le joug d’une puissance coloniale”.

L’Organisation des États Américains, le Sommet des Pays Sud Américains, la Zone de Paix et de Coopération de l’Atlantique Sud, les Sommets ibéro-américains, le Groupe des 77 et le SICA (Système d’Intégration Centre Américain) ont aussi manifesté à de multiples reprises leur souhait de voir s’initier des négociations bilatérales.

Depuis 1989, le Comité Spécial de Décolonisation a été saisi de la question des Malouines, un Comité salué en 2004 par le Président argentin Nestor Kirchner, qui rappelait “que Buenos Aires confirmait sa volonté de négocier afin de mettre un terme à un différend ancien”.

Un souhait réaffirmé depuis la disparition du Président par son successeur à la Casa Rosada, sa propre épouse, Cristina Fernandez de Kirchner.

Disposant de la plus grande base militaire implantée au Sud du 50e parallèle, et ce n’est sans doute pas une simple coïncidence, le Royaume-Uni fait, pour l’instant, la sourde oreille. Et n’a pas donné suite aux propositions de l’ONU.

Jacques Soppelsa, président honoraire de l’Université de Paris-Panthéon-Sorbonne, ancien conseiller aux ambassades de France de New York et de Buenos Aires