Un soldat ne devrait pas dire ça?, entretien avec Michel Goya sur le cas du colonel Legrier

Le colonel François-Regis Legrier, chef de la task force Wagram engagé en Irak contre les derniers bastions de l’Etat islamique, a dans une tribune libre de la Revue de la défense nationale questionnait la pertinence du dispositif mis en œuvre au sein de la coalition pour s’emparer de Hajin l’ultime poche de résistance de Daech en Syrie. Son article, au-delà de l’analyse opérationnelle, interroge la philosophie générale qui préside à notre déploiement sur  le terrain. Au-delà, il pose implicitement la question de la signification politique de notre engagement, de sa perception  aussi tant par nos adversaires que par les populations civiles. C’est dire l’importance de la prise de position du colonel Legrier. Son article, retiré du site depuis sa mise en ligne, fait peser des risques de sanctions sur l’officier. Michel Goya, historien militaire qui a récupéré la contribution et diffusé cette dernière sur son blog  » La voie de l’épée » a bien voulu répondre à nos questions.

Arnaud Benedetti – Le colonel Legrier a dans un article pour la Revue de la défense nationale questionné le dispositif mis en œuvre pour reprendre l’ultime poche de résistance de Daech à Hajin. A t-il outrepassé son devoir de réserve ? Et si ce n’est pas le cas, faut-il considérer le retrait de son article comme un acte de censure politique ? 

Michel Goya – Le colonel Legrier n’a exprimé aucune opinion politique ou religieuse. Il n’a dévoilé aucun secret et, contrairement à ce que dit Florence Parly, mis strictement personne en danger. Il n’y procède pas non plus à des attaques personnelles. Il n’a donc pas outrepassé son devoir de réserve dans cet article qui n’est nullement un pamphlet mais une analyse professionnelle. Ajoutons que les militaires ne sont plus soumis depuis quatorze ans au principe de l’autorisation préalable avant une publication. En termes de droit, la sanction dont il fera certainement l’objet serait difficile à défendre devant le tribunal administratif.

Il reste qu’il est toujours délicat de parler d’une opération à laquelle on participe sans au moins en parler à ses chefs directs. C’est surtout cela qui lui est reproché par sa hiérarchie militaire. Cet article aurait été rédigé quelques temps après son retour de mission, il en aurait été autrement.

Du côté du ministère, on est bien dans un cas de censure politique.

Ajoutons que c’est aussi le travail du comité de rédaction d’une revue (en l’occurrence une revue régie par une association loi de 1901 et volontairement non financée par le ministère afin de conserver son indépendance) de décider du bon moment d’une publication. Dans tous les cas, quand un article est publié, bon ou mauvais, judicieux ou stupide, on ne le retire plus. Outre qu’à l’ère des réseaux sociaux, c’est le meilleur moyen de le faire connaître, cela constitue un message terrible pour une expression professionnelle qui a nécessairement besoin d’espaces ouverts de réflexions et de débats.

Arnaud Benedetti – Le colonel aujourd’hui remet en cause l’alignement systématique à ses yeux sur la doctrine du Pentagone ? Est-ce à dire que l’autonomie stratégique des Européens et des Français en particulier n’existe plus aujourd’hui ?

Michel Goya – Elle aurait pu exister si on l’avait voulu. Les Etats-Unis font absolument ce qu’ils veulent au sein de la coalition, liés seulement par leurs propres contraintes politiques. Ils ne demandent pas l’autorisation à la France d’utiliser tel ou tel moyen ou de procéder à telle méthode. La France pourrait faire évidemment de même. Nous agissons différemment au Sahel, nous aurions pu utiliser les mêmes méthodes en Irak, avec l’accord des autorités locales, les seules autorités qui importent vraiment lorsqu’on agit à l’intérieur d’un pays souverain.

Mais très clairement lorsque nous nous sommes engagés dans cette coalition, la méthode opérationnelle importait peu, l’essentiel était de participer. Rappelons que l’Etat islamique existe sous ce nom depuis 2006 et sous d’autres avatars depuis 2003. Lorsqu’il faisait régner la terreur en Irak et jusqu’au cœur de la capitale en 2006 et 2007, il n’a jamais été envisagé en France de lui faire la guerre. Nous n’avons décidé de le faire qu’en 2014 et à la demande des Etats-Unis, en nous alignant effectivement sur la méthode de l’action indirecte, faite d’appui (des feux aériens essentiellement) et de soutien (logistique et formation) aux forces locales qui mènent le combat au contact. Au regard des moyens employés, cela nous condamnait à être un partenaire à 5 % face aux Américains qui font 80 % des actions de la Coalition mais encore une fois l’essentiel était d’être présent.

Arnaud Benedetti – Le coût politique (destruction massive des infrastructures, dommages collatéraux pour les civils ) révèle t-il un affaiblissement de ce qui fait aussi l’éthique du soldat, à savoir le sens du sacrifice ? Et ce coût politique ne risque t-il pas d’être incommensurablement supérieur aux pertes humaines exigées par un engagement sur le terrain des forces conventionnelles ?

Michel Goya – Tout cela n’est pas nouveau. Nous-mêmes, Français, avons aussi employé cette méthode indirecte (ou de « guerre par procuration ») dans plusieurs de nos interventions en Afrique. Elle présente des avantages en termes de politique intérieure puisque les risques pris par nos soldats sont réduits. Elle présente aussi de nombreux inconvénients. Les guerres peuvent parfois se gagner par les seules campagnes de frappes face à un adversaire qui accepte de négocier, mais c’est très rare.

Pour l’emporter, il faut généralement occuper le terrain et planter des drapeaux.

Face à un ennemi qui n’acceptera jamais de négocier, comme l’Etat islamique, il n’y a pas d’autres solutions. On aurait pu imaginer participer à la reconquête en Irak et en Syrie, comme nous l’avons fait en première ligne au Mali en 2013. On s’y est refusé. Cela a contribué à faire durer le conflit. Ne pas intervenir directement au contact, c’est se reposer complètement sur les forces locales que l’on aide, avec cette évidence que si nous les aidons c’est qu’elles sont intrinsèquement plus faibles, en moyens, nombre, compétences ou surtout volonté, que l’ennemi. Dans le cas contraire, elles n’auraient pas besoin de nous. Imaginons que la France n’ait pas engagé de bataillons au Mali mais ce soit contenté d’appuyer et de soutenir les forces maliennes ou même la petite brigade interafricaine qui était prévue initialement pour les aider. Il est très probable qu’il aurait fallu bien plus de trois mois pour détruire les bases djihadistes dans le nord du pays.

Or, plus les guerres de ce type durent et plus les frappes se multiplient. La guerre de la Coalition contre l’EI au Levant a déjà duré plus longtemps que la Première Guerre mondiale, avec d’un côté une puissance cumulée qui s’appuie sur 70 % du budget militaire mondial et de l’autre une organisation d’une trentaine de milliers de combattants légers. En revanche, elle frappe notamment par les airs, plus de 30 000 raids aériens à ce jour et fatalement malgré les précautions prises, cela revient à toucher aussi la population. La coalition admet avoir tué plus de 1 000 civils, le site AirWars les estiment plutôt entre 5 000 et 10 000. En d’autres termes, en refusant de faire prendre des risques à nos soldats, on transfère ce risque aux forces locales et à la population civile. On peut s’en satisfaire égoïstement mais ce n’est pas forcément ni éthique, ni même efficace. L’ennemi se repait de ces dommages collatéraux et symboliquement de sa longue résistance face aux puissants.

Arnaud Benedetti – Cette réserve occidentale à sacrifier des ressources est-elle, selon vous, liée au poids des opinions publiques ? Et n’encourage t-elle pas les adversaires de nos démocraties à penser qu’à partir du moment où nous ne sommes plus capables d’une prise de risque, nous ne sommes plus aptes à défendre sincèrement notre modèle de civilisation. Victoire tactique mais défaite morale ?

Michel Goya –La réserve face au risque est évidemment liée aux opinions publiques ou plus exactement à ce que les politiques croient être l’ « opinion de l’opinion ». En réalité, ce sont les pertes inutiles qui font surtout horreur. La nation accepte de prendre des risques lorsqu’elle considère, éventuellement après lui avoir expliqué clairement les choses, que la cause est justifiée. Cela a été le cas pendant la guerre du Golfe en 1990 ou pour l’engagement au Mali en 2013. On notera que l’on a accepté de faire prendre des risques à nos soldats pour combattre des organisations comme le MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le Jihad en Afrique occidentale) beaucoup moins dangereuse pour la France que Daesh ensuite. Quelques jours après les attentats du 13 novembre 2015, le même président de la République qui avait envoyé quatre bataillons au combat au nord du Mali, annonçait s’ « engager solennellement à mettre en œuvre tous les moyens pour détruire l’armée des fanatiques » et envoyait… quatre canons.

La guerre contre l’Etat islamique est la première dans toute notre histoire où la quasi-totalité des morts français sont des civils.

Arnaud Benedetti – Plus généralement que risque le colonel Legrier avec cette prise de parole ? Et faut- il y voir une réplique macroniste de l’épisode de Villiers ? Quel est aujourd’hui le sentiment dominant des hauts-gradés dans leur relation à l’exécutif, notamment après cette séquence et celle plus ancienne de la démission de l’ancien chef d’Etat-major ? 

Michel Goya – Le colonel Legrier sera puni, ce qui suffira à le bloquer dans le reste de sa carrière. Le contexte entre les deux affaires est un peu différent mais on se trouve dans les deux cas dans un autoritarisme politique qui ne comprend visiblement rien à la spécificité professionnelle militaire.

Il s’ajoute de manière plus visible à une entreprise entamée sous le gouvernement précédent de réduction des soldats au rôle de purs exécutants.

Cette intrusion civile à la fois politique et technocratique est généralement peu compatible avec l’efficacité militaire.

Les militaires se félicitent que l’on sorte enfin depuis 2015 de la crise budgétaire profonde dans laquelle ils ont été plongés pendant vingt-cinq ans. Cette promesse avait été une trahie dès la première loi de finance et cela été, avec l’extrême maladresse du président de la République, la raison de la démission du général de Villiers. On est en présence d’une nouvelle maladresse, de la part de la ministre des Armées cette fois. Si elle s’ajoutait à une nouvelle trahison budgétaire les dégâts pourraient être importants.

Michel Goya
Ancien officier
Historien militaire
Créateur du blog « La voie de l’épée »  et auteur de Les vainqueurs, comment la France a gagné la guerre, Tallandier, 2018