Vers la guerre civile ?

Entendu le 10 mai 2016 par la commission de la Défense nationale de l’Assemblée nationale, Patrick Calvar, le directeur général de la Sécurité intérieure, déclarait : « Les extrémismes montent partout et nous sommes nous, services intérieurs, en train de déplacer des ressources pour nous intéresser à l’ultra-droite qui n’attend que la confrontation. Et cette confrontation, je pense qu’elle va avoir lieu. Encore un ou deux attentats et elle adviendra. Il nous appartient donc d’anticiper et de bloquer tous ces groupes qui voudraient, à un moment ou à un autre, déclencher des affrontements intercommunautaires »1

Cet inquiétant diagnostic allait encore être noirci quand le même Patrick Calvar lâcha quelques semaines plus tard, et toujours devant des députés : « Nous sommes au bord de la guerre civile »2. Ces propos ont eu un large écho dans la presse, d’autant plus qu’ils y sont rapportés quelques jours seulement après le meurtre par un djihadiste d’un couple de policiers dans les Yvelines et l’arrestation en Ukraine d’un jeune Français d’extrême droite en possession d’un stock d’armes de guerre, dont les autorités ukrainiennes affirment qu’il comptait les utiliser en France contre une mosquée, une synagogue et des bâtiments publics.

Le spectre de la guerre civile plane…

Mais cette hantise de la guerre civile ne fut pas provoquée subitement par ces propos du responsable du renseignement. En réalité, le spectre de la guerre civile sur une base d’affrontements communautaires plane depuis un moment dans les imaginaires de la société française. Ainsi à la suite du meurtre d’un couple de policiers à Magnanville dans les Yvelines en juin 2016, 73 % de nos concitoyens pensaient que des actes de représailles incontrôlés se produiraient en cas de nouvel attentat, 81 % pensant également que ces actes dégénèreraient ensuite en violents affrontements communautaires3. Un tel scénario de guerre civile sert par exemple de toile de fond au roman de Michel Houellebecq, Soumission4, dont la parution coïncida avec les attentats de janvier 2015. On peut également citer Guérilla – Le jour où tout s’embrasa de Laurent Obertone5 qui décrit la France basculant dans le chaos suite à une bavure lors d’une descente de police dans une cité sensible. Comme le relève Jérôme Sainte-Marie dans son livre Le nouvel ordre démocratique6, on retrouve également cette image d’une France balkanisée en proie à des violences entre milices d’extrême droite et groupes armés islamistes dans le roman d’Olivier Rolin, Les Événements. Si Olivier Rolin est classé à gauche, la thématique de la guerre civile communautaire intégrant souvent des références plus ou moins directes à la guerre d’Algérie revient également fréquemment chez des auteurs de droite tels qu’Éric Zemmour ou Ivan Rioufol. Ce dernier, auteur de La guerre civile qui vient7, avait par exemple intitulé un billet posté sur son blog en date du 7 janvier 2015 (après l’attentat de Charlie Hebdo) : « Une guerre civile menace la France », dans lequel il précisait : « La France est en guerre. En guerre civile peut-être demain. Son ennemi est l’islam radical (…). L’ennemi n’est évidemment pas l’ensemble des musulmans, dont beaucoup sont bien sûr horrifiés par ce carnage contre des journalistes. Mais ceux-là doivent, toute affaire cessante, descendre massivement dans les rues pour se désolidariser enfin clairement de ceux qui ont la même religion qu’eux et qui appliquent ses préceptes à la lettre. En 1954, en Algérie, l’Armée de Libération Nationale ne comptait pas plus de 800 hommes ; ils ont réussi à faire plier la République huit ans plus tard. Les djihadistes français ne sont guère plus nombreux mais ceux-là sont tout autant déterminés à nous humilier, à nous soumettre à l’islam et à faire taire la liberté d’expression ». On retrouve aussi cette thématique en une de Valeurs Actuelles du 13 octobre 2016 avec en couverture une tour Eiffel en flammes barrée d’un « Guerre civile : faut-il craindre l’embrasement ? ».

La situation actuelle est très différente. Les djihadistes français sont certes assez nombreux, leur assise dans la population et leur degré de structuration sont néanmoins très en deçà de ce qu’avait développé l’appareil politico-militaire du FLN en métropole. Et s’il existe également une jeune mouvance radicale d’extrême droite, le nombre de personnes concernées et la détermination à s’engager sur la voie de la violence armée n’a rien à voir avec le climat qui régnait dans les milieux activistes Algérie française.

Au stade où nous en sommes, les conditions objectives ne semblent pas actuellement réunies pour rendre possible l’émergence de plusieurs organisations terroristes rivales, internes à la société française, structurées et disciplinées, entrant dans une concurrence homicide pour mener au basculement du pays à travers une guerre civile.

Les propos de Patrick Calvar sont donc sans doute plus à interpréter comme l’expression d’une inquiétude relevant d’un double niveau : celui d’un schéma potentiel à prévenir et celui d’évolutions personnelles ou de petits noyaux surveillés par ces services. Les appels de Daesh à frapper le FN n’ont d’ailleurs-ils pas pour fonction de pallier cette situation, en tentant de générer cette dynamique ?

Pour les stratèges de Daesh, le calcul est en effet clair et théorisé : cibler les extrémistes du camp adverse est utile et nécessaire pour accroître la tension et pousser à l’affrontement en déclenchant le cycle des représailles, phénomène auquel on assista au cours de la guerre d’Algérie. Si ce type d’action ne s’est pour l’heure pas produit en France, les attaques récentes sont sans doute venues encore attiser davantage les tensions ethno-communautaires dans certains territoires. Mais si ces tensions n’existent aujourd’hui qu’à l’état latent en France, les attaques de Bruxelles en mars 2016 ont engendré des réactions de la part de l’extrême droite. Le dimanche 27 mars 2016, la cérémonie d’hommage aux victimes dans le centre de la capitale belge fut ainsi perturbée par le défilé de plusieurs centaines de militants nationalistes et de hooligans et quelques jours plus tard, le 2 avril, plusieurs groupuscules d’extrême droite tentèrent d’organiser une marche à Molenbeek. Bien que la manifestation ait été interdite, des militants se rendirent sur place et un face à face tendu opposa forces de l’ordre, manifestants d’extrême droite et contre-manifestants et jeunes de Molenbeek.

Rien de tel ne s’est passé à ce jour en France et les milieux activistes d’extrême droite radicaux ne semblent pas avoir la capacité de passer à l’action. Pour autant, est-ce que des actions de représailles aveugles ciblant des lieux fréquentés par les populations issues de l’immigration ou de confession musulmane pourraient être le fait d’individus extérieurs à cette mouvance et/ou est-ce que des opérations de vengeance fomentées par des groupuscules d’extrême droite pourraient recevoir le concours (par exemple dans le cas d’une manifestation comme celle ayant eu lieu dans le quartier des Jardins de l’Empereur d’Ajaccio en décembre 2015) ou pourraient être copiées et imitées par un public plus large ? Ceci aurait pour conséquence une démultiplication de l’impact de tels actes, l’ultra-droite ayant en quelque sorte allumé la mèche d’un baril de poudre prêt à exploser.

Il convient dès lors de s’interroger sur l’état des tensions et le degré de conflictualités existant dans l’opinion. Quel regard porte-t-on sur les musulmans et l’islam et est-ce que ce regard s’est durci au cours de l’année 2015 à la suite des attentats ? Les données d’enquête de l’Ifop n’indiquent pas de détérioration de l’image de la population musulmane consécutive aux attentats. Toutefois, cette image était et reste très négative. Ainsi par exemple, comme le montre le graphique 18, l’idée que les musulmans et les personnes d’origine musulmane ne sont pas bien intégrés en France (ce déficit d’intégration pouvant être perçu comme servant de terreau à la radicalisation de certains individus) est très largement partagée mais n’a pas du tout gagné de terrain supplémentaire dans l’opinion depuis plusieurs années.

Graphique 1 – La perception de l’intégration des musulmans et des personnes d’origine musulmane dans la société française

Question : Diriez-vous qu’aujourd’hui les musulmans et les personnes d’origine musulmane sont bien intégrés dans la société française ?

La perception de l'intégration des musulmans dans la société française

D’autres données d’enquête confirment que l’image de l’islam et des musulmans n’a pas foncièrement évolué à la suite des attentats de novembre. Au lendemain de ces terribles attaques, la capacité à ne pas se laisser aller à l’association de chaque musulman à un terroriste demeurait très largement partagée, 67 % des personnes interrogées adhéraient à l’idée selon laquelle « il ne faut pas faire d’amalgame, les musulmans vivent paisiblement en France et seuls des islamistes radicaux représentent une menace ».9. Et comme on peut le voir dans le graphique 2, cette opinion avait même progressé de 4 points à la suite des attentats de novembre, retrouvant ainsi le niveau de janvier 2015 post-Charlie.

Graphique 2 – Le rapport des Français à l’islam en France

Question : Avec laquelle des deux opinions suivantes êtes-vous le plus d’accord ?

Le rapport des Français à l'islam en France

Si durant toute cette année 2015, le rapport de force est donc resté relativement équilibré en dépit d’évènements particulièrement lourds et si l’amalgame, stade précurseur à la commission potentielle d’actes de représailles ou de vengeance sur des musulmans, est demeuré nettement minoritaire, entre un quart et un tiers des Français (28 %) campe néanmoins sur une position dure selon laquelle : « L’islam représente une menace ». Cette opinion est donc très nettement minoritaire et notre pays n’est donc pas prêt à un basculement généralisé dans la confrontation. Pour autant, ces 28 % représentent une minorité importante. On sait en effet que l’éclatement de troubles et la montée d’un climat d’affrontements communautaires est souvent le fait de minorités radicalisées dont les actes peuvent enclencher un cercle vicieux et une propagation mimétique des violences. Même si ces 28 % de Français qui perçoivent l’islam comme une menace ne sont pas, loin s’en faut, massivement prêts à la confrontation, ils constituent néanmoins un vivier conséquent dans lequel une frange minoritaire pourrait être tentée par la violence à la suite de nouveaux attentats et notamment par exemple dans le cas où une école ou une crèche serait attaquée, événement qui produirait sans doute un choc et une colère immense dans la population.

Cette proportion de personnes percevant l’islam comme une menace atteint 60 % parmi les sympathisants du FN, 31 % parmi ceux des Républicains et quand même 19 % dans les rangs de l’électorat PS.

Le climat d’opinion est ainsi hautement inflammable dans une minorité importante de la population française comme en témoignent les chiffres d’un sondage Ifop réalisé pour Atlantico10 après le double-meurtre de policiers à Magnanville qui révélaient que si des groupuscules lançaient des actions de représailles, ils pourraient bénéficier d’une certaine bienveillance de la part d’une frange de la population. En effet, interrogés sur leurs réactions si de telles actions de représailles incontrôlées se produisaient, seulement 51 % les condamneraient, 39 % les comprendraient sans pour autant les approuver et 10 % les approuveraient. Ces chiffres démontrent clairement qu’un potentiel de confrontation existe aujourd’hui dans la société française et que la série d’attentats qui a visé notre pays a ébranlé et fissuré en profondeur le rempart républicain. Nous en voulons pour preuve le fait que la réaction instinctive de condamnation de ce type de violence aveugle n’irait pas de soi pour des pans entiers de groupes sociaux pourtant traditionnellement très modérés et réprouvant la violence. À la suite d’une nouvelle série d’attentats, 36 % des cadres supérieurs et des professions libérales, 39 % des titulaires d’un diplôme supérieur à Bac+2 et 57 % des catholiques pratiquants ne condamneraient pas sans ambages des attaques de lieux de culte, de commerces ou de quartiers fréquentés par des musulmans. Non seulement la condamnation ne serait pas unanime, y compris dans ces milieux, mais une minorité significative s’élevant à 10 % de la population, les approuveraient. Ramené sur la base de la population âgée de 18 ans et plus, ce chiffre correspond à un volume de pas moins de 4,5 millions de personnes… À ce stade, il est bien entendu difficile de se livrer à une évaluation précise du corps de bataille dont pourraient disposer les groupes qui souhaiteraient en découdre. Mais au sein de cette masse très volumineuse, on conçoit aisément qu’une frange de plusieurs dizaines de milliers d’individus pourrait sans doute passer à l’acte ou se joindre à des émeutes ou des incidents violents qui pourraient survenir. Si l’on retient par exemple l’hypothèse selon laquelle ne serait-ce que 1 % des personnes qui approuveraient ce type d’opérations de représailles aveugles y participent nous arrivons au chiffre de 45 000 individus, chiffre qui donne une idée de l’ampleur des violences et du nombre d’actions qui pourraient alors se produire un peu partout sur le territoire même si depuis la réalisation de ce sondage, les dramatiques attaques de Nice et de Saint-Étienne du Rouvray ont eu lieu sans que cela ne déclenche d’actions « de représailles » notoires.

… Mais le nombre d’actes anti-musulmans est en recul

Si le potentiel de confrontation existe bien dans une partie de la population sans que nous ayons pour autant assisté à des actes de « ripostes » organisées, quelle est aujourd’hui la fréquence du passage à l’acte et qu’en est-il de la violence anti-musulmans que l’on pourrait qualifier de « plus basse intensité » ou du « quotidien » ? Les chiffres publiés par la DILCRA constituent un bon thermomètre pour appréhender ce phénomène, même si tous les actes ou menaces commis sur le territoire ne sont pas recensés. Avec 429 actes et menaces répertoriés, les actes antimusulmans en 2015 ont augmenté de 200 % par rapport à 2014 où l’on avait dénombré « seulement » 133 faits. Ce volume de 429 actes et menaces est le plus important relevé depuis la mise en place de ces statistiques en 2012. Signe d’une extrême sensibilité d’une partie de la population, une forte augmentation des actes et des menaces contre les musulmans a été observée aux mois de janvier et de novembre 2015, consécutivement aux attentats terroristes. Ces deux mois représentent 58 % du nombre total des actes commis sur l’ensemble de l’année 2015 (cf. graphiques 3 et 4).

Graphique 3 – 2012-2016 : évolution du nombre des actes anti-musulmans

Evolution du nombre des actes anti-musulmans entre 2012 et 2016


Graphique 4 – 2012-2016 : évolution du nombre des menaces anti-musulmans

Evolution du nombre des menaces antimusulmans entre 2012 et 2016

Les attaques et agressions enregistrées en janvier et novembre 2015 dénotent bien un climat préoccupant, mais ces deux graphiques montrent cependant que les attentats de novembre, qui ont pourtant fait beaucoup plus de victimes que ceux de janvier, ont entraîné en réaction moins d’actes anti-musulmans qu’en janvier, comme si le fondement religieux des attentats de novembre et le lien avec l’islam apparaissaient un peu moins évidents qu’au moment de Charlie. 178 menaces ou actes anti-musulmans ont ainsi été enregistrés en janvier 2015 contre « seulement » 74 en novembre 2015. Cette tendance a été confirmée par la suite puisqu’en juillet 2016, l’attentat de Nice et le meurtre du prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray, événements qui auront un impact considérable dans la société française, ne seront pas suivis par une flambée d’actions anti-musulmans. Avec respectivement 9 actes et 29 menaces recensés en juillet et 8 actes et 15 menaces en août, le niveau des « représailles » sera nettement plus faible qu’en novembre 2015, pic lui-même très en deçà de ce qui fut enregistré en janvier 2015.

Tout se passe donc comme si, en dépit d’un potentiel de violence réelle, la société française devenait plus résiliente et qu’après chaque attaque terroriste, le nombre de personnes décidées à commettre des actes de représailles aveugles et passant à l’acte diminuait. Nous ne sommes certes pas à l’abri d’une explosion de violence, tant certains esprits sont chauffés à blanc et tant la situation semble tendue. Mais cette tendance associée avec l’écart très important des effectifs et du degré de militarisation entre les filières djihadistes et les groupes nationalistes d’aujourd’hui et par exemple les réseaux FLN et OAS de la guerre d’Algérie constituent des éléments invalidant plutôt l’hypothèse d’un embrasement de notre société et d’un basculement vers la guerre civile, même si les fractures ont été accentuées sous l’effet des attentats de 2015 et 2016.

Jérôme Fourquet
Directeur du Département Opinion et Stratégies d’Entreprise de l’Ifop

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  1.  Manuel Valls tient des propos analogues dans Paris Match le 16 juin 2016 : « Je pense très sérieusement que nous aurons à affronter la menace terroriste, mais aussi la violence de l’ultra-gauche à travers les zadistes de toutes sortes, celle des groupes identitaires de l’extrême droite. Ceux qui gouvernent doivent intégrer tous ces éléments. »
  2.  Le Figaro du 25 juin 2016.
  3.  Sondage Ifop pour Atlantico réalisé par internet du 28 juin au 1er juillet 2016 auprès d’un échantillon national représentatif de 1 004 personnes.
  4.  Paris, Flammarion, 2015.
  5.  Paris, Ring, 2016.
  6.  Paris, Les éditions du moment, 2015.
  7.  Paris, Guillaume de Roux, 2016.
  8.  Sondage Ifop pour Le Figaro réalisé par internet du 17 au 18 avril 2016 auprès d’un échantillon national représentatif de 1 008 personnes.
  9.  Sondage pour Atlantico.fr réalisé par internet du 20 au 23 novembre 2015 auprès d’un échantillon national représentatif de 1 002 personnes.
  10.  Enquête réalisée par internet du 28 juin au 1er juillet 2016 auprès d’un échantillon national représentatif de 1 004 personnes.