« Vissi d’arte, vissi d’amore » Aix 2019 accueille Tosca

Pour la première fois, le Festival d’Aix-en-Provence met à l’affiche une oeuvre de Puccini. Alain Meininger a assisté à la représentation de Tosca mis en scène par Christophe Honoré.

« Je vécus d’art, je vécus d’amour » ; ainsi s’exprime Floria Tosca – Piano come un lamento – dans ce qui constitue un des grands airs du répertoire, toujours attendu des puristes. C’est peu et c’est beaucoup et en un sens tout est dit pour résumer une œuvre dont la bien-pensance musicale a longtemps vilipendé le fossé qui sépare l’implacable destin emportant les principaux protagonistes, d’un arrière-plan politique brumeux – annonce de la défaite puis de la victoire de Bonaparte sur les Impériaux de von Melas en 1800 à Marengo – tout juste évoqué par les librettistes et le compositeur. L’opéra de Puccini, créé sans succès le 14 janvier 1900 au Théâtre Costanzi de Rome, est, on le sait, tiré de « La Tosca », une pièce de Victorien Sardou (1831-1908) dont Sarah Bernhardt assura le succès. Le musicien en voyant le « monstre sacré » interpréter la pièce en comprit le potentiel opératique, proche pour certains des scénarios d’un cinéma alors balbutiant. L’art lyrique n’y fut pas perdant et Puccini composa sur ce thème une partition d’une complexité inhabituelle, aux motifs thématiques subtils, dont le rôle-titre est un des plus richement élaborés.    

Hasard des programmations, Tosca est à l’honneur en cette saison 2018-2019. Après la belle production de Pierre Audi pour l’Opéra Bastille, prévue initialement pour réunir par deux fois Jonas Kaufmann dans le rôle de Mario et Sonia Yoncheva dans celui de Tosca, c’est au tour du Festival d’Aix en Provence – désormais dirigé par Pierre Audi – de nous en proposer une version montée par Christophe Honoré qui nous gratifia d’un Cosi fan Tutte controversé, en 2016, en ce même lieu. C’est du reste, étonnamment, la première fois depuis sa création en 1948 – due à l’engagement de la regrettée Lily Pastré – que le festival accueille en ses murs une œuvre du compositeur lucquois.

Sarah Bernhardt dans La Tosca

Le climat actuel aurait pu nous valoir une dérive « trash » autour de l’axe du mal avec un Scarpia et ses sbires transformés en tortionnaires nazis. Il n’en fut heureusement rien. L’idée novatrice que nous propose le metteur en scène est une mise en abîme originale qui voit une « prima donna » sur le déclin (Catherine Malfitano) accepter doucement qu’une jeune impétueuse encore peu rompue aux codes du milieu (Angel Blue) la dépossède, gentiment mais irrémédiablement de son rôle-titre. Le parti-pris, habile, qui nous vaut la présence simultanée de deux Tosca sur scène – le passage de témoin musical se faisant rapidement du fait des exigences de la partition lyrique – se tient d’autant plus que l’héroïne de Puccini est cantatrice de son état dans le livret. On scrute ainsi par le moyen de deux grands écrans, sur un plateau qui use – et peut-être abuse – du nouveau procédé à la mode qu’est la vidéo portative, les états d’âme de la diva déchue réfugiée derrière un rempart de souvenirs, disques, affiches d’opéra et autres trophées émouvants et dérisoires. Point n’est besoin de posséder une culture opératique exceptionnelle pour faire le rapprochement avec les dernières années de douleur de Maria Callas écoutant en boucle, recluse dans son appartement parisien de l’avenue Georges Mandel, les enregistrements témoins de sa gloire passée. Il faudra attendre le troisième acte pour que, l’orchestre quittant la fosse pour le plateau, la mise en scène s’épure et abandonne cette profusion d’agitations secondaires, nuisibles selon certains, à la concentration du spectateur sur l’action principale et – souhaitons que non – la partition.

La difficulté avec les « monuments historiques » est que chacun en a sa lecture, issue d’une histoire et d’un ressenti personnels. Nul ne peut se référer aujourd’hui à Maria Jeritza (1887-1982) qui, aux dires mêmes de Puccini, incarna Tosca telle que lui-même l’avait imaginée. Mais d’autres références visuelles et auditives surgissent que Christophe Honoré ne manque pas d’illustrer sur ses écrans : Régine Crespin, Renata Tebaldi que d’aucuns tiennent pour la plus grande Tosca notamment dans son interprétation de 1951 avec l’Académie Sainte Cécile de Rome. Il y en eut d’autres mais il y eut surtout Callas, la prima donna assoluta, que ce soit dans la gravure de 1953 aux côtés de Tito Gobbi et de Giuseppe Di Stefano, accompagnés par l’orchestre de la Scala de Milan sous la direction de Victor de Sabata ou, bien sûr, dans la mythique production de Franco Zeffirelli – qui vient de nous quitter – au Royal Opera House de Covent Garden de 1964. Plus près de nous certains ne manqueront pas d’évoquer la performance que fut, dans tous les sens du terme, la représentation de 1992 sur les lieux du drame (l’église Saint Andrea della Valle, le Palais Farnese et la terrasse du Château Saint Ange d’où se jette Tosca) dans le temps réel d’un livret qui s’étale sur un peu moins d’une journée, en respectant les heures précises du déroulement de l’action. Filmée caméra à l’épaule et suivie en direct et en mondovision par plus d’un milliard de téléspectateurs, cette production d’Andrea Anderman réunissait Placido Domingo et une certaine Catherine Malfitano qui prît rang à cette occasion parmi les grandes Tosca du XXe siècle.

Disons-le tout net la distribution qui nous est proposée à Aix est superbe : la soprano américaine Angel Blue dont c’est la première prestation en France et dans le rôle de Tosca est incontestablement la découverte de la soirée ; son timbre magnifique, sa puissance infiniment expressive et maîtrisée font d’elle une des grandes consécrations de ces prochaines années ; le Mario Cavaradossi de Joseph Calleja a tout pour lui donner la réplique sans déchoir même si on a cru percevoir au premier acte une faiblesse subreptice, vite surmontée, dans les aigus ; le baryton Alexeï Markov nous est apparu dans une forme vocale insolente en accord parfait avec le caractère de pervers prédateur de Scarpia ; enfin l’orchestre de l’Opéra de Lyon fait montre tant de ses couleurs subtiles que de sa forme éblouissante notamment dans les cuivres, sous la baguette ô combien énergique mais néanmoins inspirée de son jeune et talentueux chef, l’italien Daniele Rustioni. Une belle soirée aixoise que l’on ne peut que vivement recommander.

Alain Meininger       

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