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dans Le laboratoire de communication politique

Etude N°3 – Militant sans carte

Philippe LentschenerParPhilippe Lentschener
5 juin 2026

Le parti a inventé le travailleur politique sans droits

Par Philippe Lentschener
Cofondateur du Laboratoire de Communication Politique de la Revue politique et Parlementaire.

Il y a une scène que personne ne filme jamais. Pas le meeting, pas le discours, pas le vote. La scène d’après : des centaines de milliers de gens qui rentrent chez eux, éteignent leur téléphone, et attendent qu’on les rappelle pour la prochaine campagne.
Ce sont les nouveaux militants. Ils ont partagé, donné, convaincu leurs proches, collé peut-être, voté à la primaire en ligne. Ils ont fait exactement ce que faisait le militant encarté des années 1980. Même travail. Même fonction d’amplification, même rôle de relais, même contribution financière. Sans la carte, sans le congrès, et sans aucun des droits qui allaient avec.

Ce que cette étude donne à voir, si on accepte de la lire sans ménagements, c’est peut-être la plus grande opération d’externalisation de main-d’œuvre politique de l’histoire de la Ve République.

Le diagnostic habituel est celui du déclin. Moins 80% d’adhérents au PS depuis 1981. Moins 94% au PCF. Les partis se vident, la politique se désintègre, les citoyens se désengagent. Ce récit est confortable parce qu’il désigne une absence. Il évite de regarder ce qui s’est mis en place à la place.
Ce qui s’est mis en place, c’est un modèle que l’économie numérique a rendu familier : le travail sans statut. Le sympathisant actif de 2026 n’a pas abandonné le militantisme. Il en accomplit toutes les fonctions, par d’autres canaux. Ce qui a disparu, ce n’est pas lui. C’est l’encadrement, la formation, le coût de sortie, et surtout : la contrepartie démocratique.
Le militant encarté d’hier avait des droits. Il votait sur les motions au congrès. Il élisait la direction nationale. Il pouvait interpeller, amender, contraindre. C’était souvent formel, parfois verrouillé, rarement propre. Mais c’était un droit.
Le sympathisant d’aujourd’hui n’a rien de tout cela. LFI n’a pas tenu de congrès depuis 2016. Renaissance n’en a jamais tenu de réel. Le RN en organise un, sur liste unique présentée. On lui ouvre grand la porte pour donner, partager, valider. On la referme soigneusement quand vient le moment de délibérer.

Les politologues appellent ça « démocratie plébiscitaire ». Paolo Gerbaudo, qui a théorisé le modèle du parti numérique, décrit avec précision ce paradoxe : une base ouverte, des adhésions gratuites, des consultations permanentes, mais un hyperleader au sommet et zéro délibération réelle. On consulte plus qu’avant. On décide à moins.

En droit du travail, on appellerait ça autrement.
Le sympathisant politique ressemble à s’y méprendre au travailleur de plateforme : disponible à la demande, efficace en période de pointe, sans contrat, sans formation, sans représentation, et parfaitement substituable. Uber fait rouler des voitures sans employer de chauffeurs. Les partis font tourner des campagnes sans encarter des militants. Le modèle économique est identique : externaliser le travail, conserver le contrôle.
La différence, c’est qu’Uber ne prétend pas faire de la démocratie.

Ce n’est pas une dénonciation. C’est un constat, et il appelle une question sérieuse : si le sympathisant est fonctionnellement le militant d’hier, à quel moment lui reconnaît-on les droits qui vont avec ce rôle ? Non pas les droits formels d’un congrès vidé de sens, mais quelque chose de réel : une voix sur la ligne, un pouvoir sur les investitures, une capacité à dire non à la direction sans avoir à claquer la porte.

Le parti vaporeux n’est pas une impasse. C’est un modèle en construction, dont personne n’a encore écrit les règles. Les règles actuelles ont été conçues pour des partis de masse qui n’existent plus. Elles financent des appareils en fonction du nombre de parlementaires, pas de la mobilisation réelle. Elles organisent la démocratie interne pour des congrès qui ne se tiennent plus. Elles ignorent les 80 000 micro-donateurs de LFI en 2022, qui ont financé une campagne présidentielle sans jamais avoir voix au chapitre.
Le militant sans carte travaille. Il est temps de lui reconnaître ce qu’il fait avant qu’il ne se mette en grève et ne manifeste et bloque les portes des rassemblements faisant fonction de congrès.

Philippe Lentschener

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