Présenté à la Quinzaine des Cinéastes au dernier festival de Cannes de mai 2025 et lauréat de la Caméra d’Or pour le meilleur premier long métrage, The President’s Cake (« Le gâteau du président ») du réalisateur irakien Hasan Hadi sort en salles en ce début de mois de février. Dans les grandes lignes, le film raconte l’histoire d’une fillette de neuf ans, Lamia, qui doit préparer un gâteau pour célébrer l’anniversaire de l’ancien dirigeant Saddam Hussein dans l’Irak de la décennie 1990. Chaque 28 avril, date officielle de la naissance du dictateur, était en effet commémoré alors comme une véritable fête d’État, à coups d’impressionnants défilés militaires, de discours-fleuves télévisés, d’affiches de propagande omniprésentes et d’offrandes publiques fastes.
Bien entendu, ces cérémonies participaient du culte de la personnalité central au régime baathiste. Elles étaient cependant devenues moins solennelles et ostentatoires après la défaite de 1991 et l’imposition de lourdes sanctions internationales à l’Irak. Le ton était plus contraignant et axé sur la situation intérieure davantage que sur les ennemis extérieurs en vue de conserver une légitimité populaire. Rappelons à ce titre que les mutineries et les soulèvements survenus dans le sud du pays à l’issue de la première guerre du Golfe avaient militarisé ces rassemblements. The President’s Cake propose, sur ces aspects comme d’autres, une lecture critique et contemporaine de l’Irak à travers son cheminement politique et ses mutations sociétales.
Fable satirique sur la dictature et la misère sociale dans le contexte d’une renaissance du cinéma irakien, l’œuvre interroge la place de la mémoire dans la trajectoire de l’ancienne Mésopotamie, la rémanence des structures autoritaires, y compris dans l’après-Baath, et la reconstruction post-conflit. En l’occurrence, le point de vue d’une enfant rend visible la transmission intergénérationnelle du traumatisme, de même que la difficulté d’écrire une histoire apaisée. La cérémonie du gâteau symbolisait, au temps de l’embargo, la mise en scène du pouvoir et l’imposition du devoir de citoyen aux plus vulnérables, par une série de rituels d’État qui normalisaient la soumission.
L’Irak était étranglé par les sanctions, représenté ici par des paysages de pénurie qui forment autant de métaphores de ses fragilités économiques persistantes. À la suite du renversement du régime de Saddam en mars 2003, les dispositifs de contrôle social et la centralité des symboles du pouvoir n’ont pas cessé d’influencer la vie politique locale, une continuité que The President’s Cake s’attache à souligner. Le film questionne en profondeur la représentation de cette période, de ses spécificités, mais aussi les processus de justice transitionnelle et la manière dont toute société bâtit sa mémoire collective. Il est un miroir entre passé et présent.
Comment ne pas être frappé, en effet, par les traces historiques actives que l’Irak porte encore, entre mandats coloniaux, tyrannie du parti Baath, conflits régionaux et interventions étrangères ? Ces traces ont durablement restructuré son État, son corps social et ses rapports de force internes et externes. Autrement dit, le passé du pays « hante » son présent en procurant des répertoires d’action politique, en dévoilant des lignes de fracture lointaines – communautaires notamment – en et éclairant les ingérences successives qui ont marqué toute l’histoire irakienne.
La mise à bas des institutions nationales au printemps 2003 laissa derrière elle un État fragmenté dont la capacité administrative et la légitimité furent érodées dans la durée. La politique de « débaathification » et les purges qui s’y sont liées ont créé à l’époque un vide de compétences qui a ensuite favorisé l’essor de réseaux clientélaires et de milices à présent intégrées à l’appareil politique et sécuritaire. Cet État affaibli, sinon failli sur bien des plans, est naturellement un terrain propice aux interférences des voisins de l’Irak et des grandes puissances, mais aussi d’acteurs non-étatiques tel le groupe jihadiste « État islamique ».
Depuis 2003, ce nouvel « ordre » – ou plutôt désordre – fonctionne selon plusieurs mécanismes clés. Le premier est une privatisation du pouvoir autour d’un accès aux ressources, économiques et professionnelles, permis par des canaux partisans. En résultent un morcellement des prérogatives entre autorités fédérales et provinces, dont la région autonome du Kurdistan, et une légitimation des acteurs « par crise ». Les vagues de violence et formules politiques aléatoires ont de plus transformé les appartenances ethniques, confessionnelles et tribales en référents activables à tout moment.
De ce point de vue, la communautarisation de l’environnement post-baathiste n’est pas uniquement sociale : elle obéit également à une logique d’accès aux revenus de la rente pétrolière et à la représentation dans une « démocratie » encore naissante. Ces dynamiques ont accéléré l’émigration des dernières minorités qui composaient la riche mosaïque irakienne et provoqué certaines recompositions démographiques qui rendent complexe le rétablissement d’un État-nation. À l’évidence, ces tensions et ce vide sécuritaire sont toujours instrumentalisés en créant des espaces non gouvernés, voire non gouvernables, propices à la résurgence des factions les plus extrémistes.
Gardons-nous bien entendu de tout anachronisme facile. Le parcours de Lamia, chargée de préparer un gâteau pour l’anniversaire de Saddam Hussein dans les conditions des sanctions passées, n’est pas celui des enfants irakiens d’aujourd’hui. Dans le même temps, d’une ère l’autre, la contrainte politique semble muer en une expérience intime commune et porteuse de séquelles. The President’s Cake invite à lire ces pratiques comme des héritages structurels et non comme de simples reliques dans un Irak et un Moyen-Orient en recomposition.
Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter











