Minée par la surpopulation et des décennies d’évitement de l’incarcération, la prison française a perdu sa fonction essentielle : sanctionner, protéger et préparer la réinsertion. Réhabiliter la peine d’emprisonnement, y compris dans ses formes courtes, est devenu un impératif pour restaurer la crédibilité de la justice et endiguer la récidive.
UNE INSTITUTION AFFAIBLIE PAR DES DÉCENNIES D’ÉVITEMENT PÉNAL
Depuis plusieurs décennies, la peine d’emprisonnement est devenue l’angle mort de la politique pénale française. Tour à tour réduite, contournée, voire dévitalisée, la peine privative de liberté a été considérablement vidée de sa substance. Pourtant, loin d’être une institution archaïque ou uniquement répressive, la prison demeure un outil précieux, à la fois pour marquer la gravité d’un acte, prévenir efficacement la récidive et préparer à la réinsertion. À l’heure où les actes de violence explosent, il est urgent de réaffirmer son absolue utilité pour la protection des citoyens.
Depuis les réformes initiées en 1985 par Robert Badinter, qui ont permis de substituer automatiquement les peines de moins de six mois par des peines alternatives, jusqu’aux lois récentes facilitant encore l’aménagement des peines, le paradigme dominant repose sur l’évitement systématique de l’incarcération. Le seuil est passé de six mois à un an en 1996, puis à deux ans en 2009, avant de redescendre à un an en 2019. Aujourd’hui, toute peine inférieure ou égale à un an peut être aménagée sans même passer par la case détention, au profit de mesures alternatives : bracelet électronique, travail d’intérêt général, semi-liberté, etc.
La conséquence de cette politique anticarcérale est l’abandon de la modernisation du parc immobilier pénitentiaire. Résultat : au 1er octobre 2025, la France comptait 85 000 détenus pour 62 614 places opérationnelles, soit un taux d’occupation moyen de 136 %. Le taux de surpopulation carcérale dépasse même 180 % dans plusieurs maisons d’arrêt comme celles de Nîmes, Bordeaux-Gradignan, ou encore Perpignan. À Fresnes, les cellules conçues pour deux accueillent souvent trois voire quatre détenus, dans des conditions dénoncées à plusieurs reprises par la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté. Cette surpopulation chronique, indigne d’une grande démocratie, aggrave les conditions de détention, compromet la sécurité et nuit aux missions de réinsertion.
RESTAURER LA CERTITUDE DE LA SANCTION POUR PROTÉGER LA SOCIÉTÉ
Ce renoncement à s’attaquer au manque cruel de places de prison s’appuie sur une idéologie récurrente : la prison serait « l’école du crime ». Pourtant, les chiffres du ministère de la Justice contredisent cette idée reçue. Les études montrent que plus la peine est brève, plus elle est efficace pour prévenir la récidive, notamment chez les primo-délinquants. Selon les données de la Direction de l’administration pénitentiaire publiées en 2023, le taux de récidive à deux ans est de 32 % après une incarcération ferme de courte durée (moins de six mois), contre 42 % après une peine alternative. Ces chiffres battent en brèche l’idée reçue selon laquelle la prison aggraverait systématiquement les comportements délinquants. À l’inverse, l’absence de réponse pénale ou la trop grande clémence face à l’infraction engendrent un sentiment d’impunité, facteur aggravant de la récidive.
À cet égard, les Pays-Bas offrent un contre-exemple éclairant. En ayant recours plus fréquemment aux courtes peines que la France, ils ont réussi à réduire de moitié leur population carcérale entre 2004 et 2020, passant de 20 000 à 11 000 détenus. Ce succès ne repose pas sur la mansuétude, mais sur une réponse pénale systématique, proportionnée et lisible. À l’inverse, en France, l’illisibilité de la peine affaiblit la portée symbolique de la sanction et nourrit le malaise au sein des forces de police.
Dans une société où le sentiment d’impunité gangrène la cohésion sociale, il devient vital de réaffirmer la certitude de la sanction. Comme le soulignait le criminologue italien Cesare Beccaria dès 1764, « la certitude d’une peine, même modérée, fera toujours plus d’impression que la peur d’une autre, plus terrible mais incertaine ».
Certes, la prison ne doit ni être un réflexe systématique, ni un tabou. Mais elle doit redevenir une réponse adaptée à certaines infractions, notamment en cas de récidive ou de violence. En cela, elle ne s’oppose pas à la réinsertion, elle en est parfois le préalable. Restaurer la crédibilité de la peine, c’est restaurer celle de la justice elle-même.
Georges FENECH,
Ancien magistrat Député honoraire Auteur de L’ensauvagement de la France, Editions du Rocher, 2023



















