L’euro dans son horizon : le taux d’intérêt zéro

Depuis des années, l’Union européenne s’avère plus apte à faire monter les critiques dont elle est l’objet que le taux de croissance économique des Etats membres dont elle est en charge. C’est un fait d’observation que ces taux, des plus bas qu’ils soient par ailleurs, stagnent à un taux approximatif d’un quart de point au-dessous de 2 % l’an, et que les taux d’intérêt sur les marchés financiers ne cessent non plus de diminuer jusqu’à un taux de 0,25 %.

Le rapprochement des premiers des seconds n’est pas dépourvu de sens dès lors que les premiers permettent de rendre compte du rendement escompté des capitaux investis et que les seconds déterminent ce qu’il en coûte d’emprunter pour investir, les taux d’intérêt ne pouvant atteindre ou dépasser les taux de croissance, nul ne pouvant investir si le coût de l’investissement excède ou égale le rendement qu’on en attend.

C’est là une première limite. Mais il en est une seconde, celle des taux d’intérêt bas qui résultent du niveau de la « trappe à monnaie » que la théorie économique désigne comme étant celle ou toute politique monétaire perd son efficacité.

Aussi bien n’est-ce pas pour rien que de prendre en considération :

  • ce en quoi la démesure de la dette est facteur d’abaissement des taux d’intérêt,
  • ce qu’il peut advenir du taux d’intérêt de son approche du niveau dit de « l’intérêt zéro ».

Du rapport de l’endettement à la chute des taux

La dette de la France de 2 260 milliards d’euros pour un PIB de 2 225 milliards d’euros est de nature à glacer d’effroi tout banquier central normalement constitué. L’euro n’en a pas moins été doté d’une banque centrale, la BCE instituée aux termes même des traités fondateurs de Maastricht et/ou d’Amsterdam.

De fait elle opère d’une part au niveau du marché primaire, celui de l’introduction des bons du Trésor ou autres de même sorte, émis par les Etats membres auxquels elle souscrit en le faisant savoir1. Elle intervient aussi par le marché secondaire, celui où elle a toute latitude de se délester des titres dont elle s’est ainsi pourvue en s’efforçant  d’ajuster les taux d’intérêt aux exigences de la croissance.

Pour ce qui est de la souscription par la BCE des titres de dette publique des Etats membres, il est clair qu’elle assume une charge budgétaire dont ne peuvent se plaindre ni les Etats membres ni la gouvernance de l’UE qui y  trouve un facteur de cohésion institutionnelle,. à ceci près que les émissions de bons du Trésor souscrites par la BCE ne sont plus la contrepartie financière de la production de biens et services mais celle des déficits budgétaires des Etats membres.

Pour ce qui est de la fonction de banque de l’UE et des Etats membres qui la composent, elle consiste à inciser,  – comme ci-dessus indiqué, – à l’intérieur des circuits du marché financier des poches de liquidité ou bulles qui sont  la contrepartie de la dette publique toujours accrue puisque la BCE ne cesse d’acheter les obligations ou autres titres  de même objet  qui la matérialisent..

Voilà qui est nouveau et non dépourvu de périls, un marché surliquide  est volatil à  l’excès et les poches de liquidités qu’il  contient peuvent s’agréger les unes aux autres  et créer des « ruptures de liquidités »  ou chutes de cours parfois de grande ampleur qu’on désigne sous le nom de krach boursier.  L’éviter est le  souci prédominant de tout banquier central, mais pas le seul  puisqu’il est aussi facilitateur des investissements eux même assujettis aux taux d’intérêt du marché.

taux d'intérêt 3

C’est ainsi par la dette des Etats membres de l’UE et la gestion qu’en fait la BCE que s’opère l’abaissement continu des taux d’intérêt sur les marchés financiers. Pour ce faire la BCE use de l’euro monnaie discriminante (cf. article précédent « L’euro, incontournable centrifugeuse« ). Du fait même de son unicité, elle génère des revenus divergeants, les uns à croissance forte pour trois d’entre eux (Allemagne, Hollande et Grand-Duché de Luxembourg), les autres de croissance faible.

La croissance la plus faible de ces derniers est celle qui doit être prise en considération pour que l’ajustement du taux d’intérêt des marchés ne l’égale, ni ne l’excède. Hors de cette condition il en coûterait plus d’emprunter pour investir que le gain escompté de l’investissement à intervenir est susceptible de rapporter. Ce pourquoi l’ajustement des taux ne peut s’opérer qu’à la baisse.

De surcroît, plus les taux sont bas, moins la politique monétaire, – celle qui se rattache à leur manipulation, –  est efficace. La raison en étant que le gain pouvant en résulter devient à ce niveau à ce point dérisoire qu’il n’a plus pour effet de modifier le comportement du décisionnaire (théorie de la trappe à monnaie, de John Maynard Keynes, cf sa théorie générale…).

Tel est le bilan monétaire de L’UE. Il n’est pas seulement facteur d’un endettement inconsidéré de la lente et continue dégradation des taux. Mais il est aussi un instrument de politique monétaire très particulier : son efficacité est inversement proportionnelle à  l’ampleur du dommage qu’il est de sa nature de réparer.

Le taux d’intérêt zéro

En traiter revient à évoquer l’inexistant comme le nom l’indique. Y aurait-il lieu de l’ignorer ? Assurément non parce que le taux d’intérêt zéro est l’aboutissement logique du fonctionnement de l’euro et que, passer sous silence, l’entier de ses conséquences reviendrait à ne pas dresser l’inventaire intégral de ses effets. L’euro augure d’un monde nouveau et étrange, celui du taux zéro et des taux négatifs qui s’ensuivent, là où ce n’est plus le débiteur qui règle des intérêts au créancier, mais le créancier qui  paie des intérêts au débiteur.

Ce type de relation bizarre n’est pas aussi sympathique qu’il apparaît a priori pour les raisons suivantes :

  • à revenu constant la baisse des taux d’intérêt implique la hausse des valeurs d’actif ou des patrimoine ;
  • valeurs d’actif dont se trouvent parfois écartés du surplus escomptable des actifs correspondants, les ménages modestes pourvus de comptes  » « rustiques » par la vertu  de dispositions plus ou moins sophistiquées qui s’y trouvent introduites ;
  • l’abaissement des taux d’intérêt correspond à un transfert de pouvoir d’achat de celui qui les reçoit (l’épargnant) à celui  qui n’aura plus à les payer  ou qui en paie ou qui en paiera moins (l’emprunteur/investisseur par exemple) ;
  • enfin la chute des taux d’intérêt peut faire obstacle à ce que les intermédiaires financiers (compagnies d’assurances) puissent continuer à verser les retraites dont ils sont en charge.

Mais, plus grave encore, un grand banquier, le directeur général de la Kommerz Bank, dont les propos ont été largement repris par la presse,  » le taux d’intérêt zéro, c’est la fin du cash  » a t-il dit. Ce qui veut dire dans la bouche d’un banquier, la fin des dépôts, pour une entreprise la fin des crédits, pour un commerçant la fin du financement de ses stocks.

Quel épargnant s’en irait en effet déposer à la banque les fonds dont il dispose à charge pour lui-même d’en régler les intérêts à la banque dépositaire ? Quel banquier consentirait longtemps des crédits en couverture de dépôts qu’il n’a pas ?

Mais où va-t-on de ce pas ?

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En somme la BCE souscrit d’abord aux émissions des bons d’endettement public des Etats membres de l’U.E. Ce faisant, à son corps défendant et sans doute pour faciliter l’investissement, elle maintient à bonne hauteur sur les marchés secondaires le cours des titres qu’on y trouve, au prix de la chute des intérêts qu’on y sert.

Ce sont là les conditions objectives d’un krach boursier aux conséquences sociales dévastatrices. Catastrophe d’autant plus redoutable que l’instrument de politique monétaire dont disposent les pouvoirs publics, l’euro reste porteur de son vice de conception originel. Il discrimine quelque soit l’usage qu’on en fasse.

L’utiliser pour moduler le taux de rendement des placements effectués sur le marché financier au dessous du taux de croissance des moins performant des Etats membres ne peut, se faire sans qu’il en résulte pour ces derniers l’avantage d’une faible incitation à investir en sus et d’une forte incitation à investir chez les autres pourvus d’un plus grand écart entre leur taux de croissance et les taux d’intérêt du marché (toujours en baisse ).

Ainsi l’euro n’est facteur ni de convergence des macro économies de l’espace géographie européen ni non plus du rapprochement institutionnel des Etats qui s’y trouvent, tant il est clair que la mise en oeuvre du système aboutit à l’hégémonie des uns et à la mise en condtion des autres.

 Sauver l’U.E n’est pas un objectif impossible, mais à la condition d’en éradiquer l’Euro. Une monnaie  européenne à taux multiples et modifiables d’accord commun des Etats  membres, peut sans doute permettre d’y parvenir.

Le dernier krach boursier, de triste mémoire, remonte à l’année 1929. Son dixième anniversaire a été marqué par la déclaration de la dernière guerre mondiale. Entre temps un potentat s’était fait éjlire au suffrage universel d’une nation de haute culture. Nous autres, Européens, savons maintenant ce qu’il peut en coûter d’avoir assisté à la dilapidation des petits patrimoines.

Bernard Prudhon
Avocat honoraire du Barreau de Paris
Docteur d’Etat en science économique
Ancien maître de conférences aux Universités de Paris I et Paris XII

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  1. M. Trichet en 2008 (cf. Le Monde du 1er juin 2010) « nous avons besoin d’une fédération budgétaire ». Son successeur déclaré, M. Mario Draghi, a fait en 2012 des déclarations du même ordre en sa qualité de Président de la BCE.

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