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dans Politique

Emmanuel Macron et Edouard Philippe : deux lignes politiques ou deux tempéraments rhétoriques ?

Christophe de VoogdParChristophe de Voogd
7 mai 2020
Discours du Président de la République : un abandon du macronisme

Christophe de Voogd, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po, analyse pour la Revue Politique et Parlementaire la rhétorique d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe depuis la crise du Covid-19.

De nombreux commentateurs ont relevé la différence de tonalité entre le Président et le Premier ministre sur le sujet du déconfinement, certains allant jusqu’à y voir un clivage politique au sein du couple exécutif. D’autant qu’Emmanuel Macron a bel et bien corrigé Edouard Philippe sur l’usage des « grands mots » (sic) comme « effondrement », auquel il préfère celui de « choc massif ».

Mais, justement, ce petit « tacle » sur le choix des mots est révélateur de deux styles rhétoriques différents, dont les principaux ressorts déterminent notre réception (sans que nous en ayons toujours conscience), en jouant sur notre propre horizon d’attente.

Et ceci alors que les deux orateurs disent sur le fond la même chose, ou pour parler comme les linguistes, délivrent le même « contenu informationnel » : en l’occurrence, un déconfinement prudent, progressif, et surtout conditionnel.

Sur ce sujet, le Président préfère ainsi dédramatiser la situation, grâce à une qualification moins sombre : « choc massif » donc et non « effondrement ; « défis » et non « menaces » ; « conditions » et non « impératifs ». Il avait de même, l’on s’en souvient, préféré le « restez chez vous ! » au plus inquiétant « confinez-vous ! ». Notons que les deux hommes s’expriment ici à fronts renversés, Edouard Philippe donnant en général dans l’économie du propos, alors que précisément « les grands mots » sont un habitus d’Emmanuel Macron, volontiers lyrique, voire messianique : « nation apprenante », « sens des choses », « monde d’après » etc…

A y regarder de plus près, Emmanuel Macron utilise ses propres « grands mots » pour assurer une dimension essentielle du discours politique : celle de l’espoir, qui doit toujours en être la note finale, même et surtout aux heures les plus sombres. Nul doute que cette dimension est trop absente du « discours philippien », même si sa fonction porte davantage au terre-à-terre qu’à l’envolée. Reste à savoir si les grands mots sont les plus efficaces pour susciter l’espérance. Que l’on pense au « yes, we can ! » d’Obama ou au récent et parfait « we will meet again » de la reine Elisabeth. Le plus inspiré en apparence n’est pas nécessairement le plus inspirant, et les mots de tous les jours peuvent faire merveille…

Mais c’est sur un autre plan que les deux hommes se distinguent plus radicalement encore : celui de leur orientation argumentative c’est-à-dire la façon dont ils organisent leurs séquences verbales pour susciter – encore une fois en disant sur le fond la même chose – des impressions différentes, voire opposées. Le grand théoricien de ce fait fondamental, Oswald Ducrot, donnait ainsi l’exemple, devenu canonique, du restaurant. Si je vous dis « ce restaurant est bon mais cher », vous serez induits à une conclusion négative : « n’y allons pas ! ». Si je vous dis « ce restaurant est cher mais bon », vous serez invités à dire oui… Or, je vous ai donné dans les deux cas une information identique : ce restaurant est cher et bon. C’est l’ordre des qualificatifs et l’introduction du « mais » qui changent tout…

L’examen du « discours de déconfinement » chez nos deux dirigeants montre à l’envi ce phénomène : Edouard Philippe multiplie les restrictions, les mises en garde et les avertissements qui encadrent – confinent ! – les aspects positifs de son discours. Emmanuel Macron fait l’inverse, en surmontant toujours l’obstacle par l’échappée, la mise en garde par l’hommage, la dure réalité du moment par le lendemain prometteur.

Comme s’ils illustraient deux tempéraments rhétoriques et psychologiques, bien résumés par le célèbre chiasme churchillien : « les optimistes voient dans chaque difficulté une opportunité ; les pessimistes dans chaque opportunité une difficulté ».

A quoi s’ajoute l’immense part en rhétorique du non-verbal, ce que les anciens nommaient l’actio :  posture, gestuelle, voix, rythme etc., dépendant de la nature profonde de l’homme, de sa maitrise de l’art oratoire et aussi du moment : la dernière prestation, très moyenne, du Premier ministre devant le Sénat ne tenait-elle pas d’abord à une fatigue bien compréhensible ? Car, en règle générale, grâce à la force de son ethos et à son parfait « ancrage » physique et vocal, c’est bien lui qui pourrait « tacler » le Président…

N’exagérons pas néanmoins l’opposition rhétorique entre les deux hommes : formés dans le même moule, ils abordent les « dossiers » avec le même esprit analytique, listant à l’infini les « situations », les « hypothèses » et autres « intervenants » à grands renfort de chiffres et de faits. Ils font un usage immodéré des adverbes et des modalisateurs, y compris ceux de… la modération : « il semblerait que », « on dirait que », à première vue », « en partie » « du moins » etc. 

Et, toujours en raison de leur formation, leur architecture rhétorique demeure fondamentalement binaire, avec le balancement permanent du « d’un côté, de l’autre », incarné par le « en même temps » devenu synonyme de macronisme.

D’où, chez les deux hommes, la durée toujours excessive du discours, qu’une plume efficace réduirait sans difficulté de moitié. Le contraste est frappant avec l’économie des autres leaders occidentaux : Boris Johnson, Angela Merkel, Mark Rutte et même… Donald Trump ! Pour ne rien dire, là encore, de la sobriété si efficace d’Elisabeth II dans son discours sur la crise du coronavirus : 4 minutes 20.

Christophe de Voogd
Spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po
Normalien agrégé et docteur en histoire

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd, normalien, agrégé et docteur en histoire, est professeur affilié à Sciences Po où il enseigne les usages de l’histoire, les idées et la rhétorique politiques en collège et en master. Il est aussi formateur accrédité au Secrétariat Général du Conseil européen à Bruxelles en Political speechwriting. Il intervient régulièrement dans les médias français et étrangers sur l’actualité politique et en particulier sur les questions européennes. Il est l’auteur d’Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours (Fayard 2003) ; Pays-Bas : la tentation populiste (Fondapol, 2010) Réformer : quel discours pour convaincre ? (Fondapol, 2017) et contributeur de 50 Matinales pour réveiller la France (Les Belles Lettres, 2015), Où va la démocratie ? (Plon, 2017), Histoire de la Conscience Européenne (Salvator, 2017), Démocraties sous tension (Plon, 2019). Il est président du Conseil Scientifique de la Fondation pour l’innovation politique depuis 2018 et ancien président du Conseil de Surveillance de la Fondation européenne de la culture (2018-2020).

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