Entre ses attaques contre l’indépendance de la banque centrale ou sa remise en cause des statistiques officielles, Donald Trump lance une attaque violente contre les institutions qui régulent la vie économique. Les risques d’une telle attitude sont nombreux, pour les États-Unis et par ricochet pour le reste du monde.
Donald Trump s’en prend aux institutions économiques avec une virulence jamais vue dans les démocraties capitalistes.
En effet, suite à de mauvaises statistiques sur l’emploi du mois d’août, Donald Trump a limogé la directrice du Bureau des statistiques du travail (BLS), Erika McEntarfer, en l’accusant sans preuve d’avoir truqué les chiffres. En remplacement de Mme McEntarfer, Donald Trump a choisi E.J. Antoni, un de ses soutiens qui a participé à l’émeute du Capitole du 6 janvier 2021. Ce dernier a suggéré, en violation de la loi, de ne plus publier mensuellement les données sur l’emploi pour ne conserver qu’une publication trimestrielle.
Donald Trump remet violemment en cause l’indépendance de la banque centrale en surnommant son président Jerome Powell « too late » (trop tard), à savoir qu’il tarderait trop à baisser les taux d’intérêt. L’indépendance des banques centrales est considérée comme la garantie d’une politique monétaire qui n’est pas influencée par les responsables politiques, ces derniers étant généralement partisans d’une baisse des taux afin de stimuler l’économie à court terme, quitte à générer de l’inflation ou des bulles spéculatives à plus long terme. Les attaques de Donald Trump contre la banque centrale, inédites dans les pays occidentaux, sont allées croissant : il a menacé de remplacer Jerome Powell avant la fin de son mandat en 2026, il a placé un de ses fidèles, Stephen Miran, au conseil des gouverneurs de la banque centrale et, plus récemment, il a annoncé le renvoi de la gouverneure Lisa Cook pour des raisons mal étayées à ce stade de fraude au crédit hypothécaire. Mme Cook a pour sa part annoncé qu’elle ne quitterait pas son poste, le bras de fer devrait donc se régler devant les tribunaux.
Les institutions économiques, politiques et sociales sont un facteur clé du développement économique de long terme. En 2024, Daron Acemoğlu, James A. Robinson, et Simon Johnson se sont vu décerner le « prix Nobel d’économie » pour leur travail illustrant le rôle des institutions dans la croissance de long terme. Selon eux, les pays qui ont des institutions inclusives, c’est-à-dire qui respectent les contrats, les engagements pris et l’équilibre des pouvoirs ont plus de chances de connaître une croissance durable.
L’action de Donald Trump va à rebours des institutions inclusives, à la fois dans le domaine économique (instituts statistiques et banque centrale) mais plus largement dans l’ensemble de la société américaine (remise en cause des conclusions scientifiques concernant les vaccins ou le climat), attaque de l’indépendance des universités, des cabinets d’avocats, de la presse…
Si l’indépendance et la crédibilité des institutions américaines étaient durablement affectées, il en résulterait des conséquences graves pour l’économie américaine et par ricochet mondiale.
L’affaiblissement des institutions économiques américaines pourrait conduire à une chute du dollar.
En effet, si les investisseurs étrangers venaient à se détourner des États-Unis, ou si les Américains cherchaient à placer à l’étranger leurs capitaux du fait des incertitudes générées par l’affaiblissement des institutions, il en résulterait des ventes de dollars, donc une chute de sa valeur. En conséquence, les importations deviendraient plus chères aux États-Unis, ce qui conduirait à une hausse de l’inflation et à une baisse des exportations du reste du monde. Le statut de monnaie de référence du dollar pourrait également être menacé, ce qui aurait un impact symbolique, géopolitique (le rôle clé du dollar étant utilisé par les États-Unis pour mettre en place des sanctions économiques) et potentiellement économique dans la mesure où le statut de monnaie de référence mondiale permet, en tant que tel, d’attirer plus facilement des capitaux et donc de diminuer les taux d’intérêt aux États-Unis (ce dernier point ne faisant pas l’objet de consensus). La Turquie, où le président Erdogan a directement influencé la politique monétaire ou l’Argentine, où les chiffres d’inflation ont longtemps été maquillés, sont deux exemples de pays où l’affaiblissement des institutions a entraîné une défiance des investisseurs, une chute de la monnaie et une hausse de l’inflation. Les États-Unis ne sont pas, à ce stade, comparables à ces deux pays, mais ils prennent clairement la même direction.
Les taux d’intérêt pourraient augmenter aux États-Unis du fait de l’affaiblissement des institutions.
La raréfaction des capitaux aux États-Unis entraînerait une hausse des taux d’intérêt, à la fois sur la dette publique et privée. Le niveau d’endettement aux États-Unis étant élevé, une potentielle hausse des taux aurait des effets fortement récessifs, que ce soit via une baisse de l’investissement, de la consommation des ménages ou de la dépense publique. Dans un scénario extrême, une crise de la dette publique américaine est possible. En effet, dans de nombreux cas de crise de la dette publique (Russie 1998, Argentine 2000, Grèce 2010), la fuite des capitaux a conduit à une envolée des taux qui a rendu le niveau d’endettement public insoutenable. Si un tel risque se matérialisait, les conséquences pour la finance mondiale seraient désastreuses puisque la dette publique américaine, actuellement considérée comme sûre, est détenue par des acteurs du monde entier. Une baisse de la valeur des titres de dette publique américaine (la conséquence mécanique d’une hausse des taux) entraînerait ainsi une baisse de la valeur de l’actif d’institutions financières dans le monde entier et serait à même de déclencher une possible crise financière mondiale.
Sylvain Bersinger
Economiste et fondateur du cabinet Bersingéco
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