Alain Corbin est l’un de nos plus grands historiens et a enseigné successivement aux Universités de Limoges, de Tours puis de Panthéon-Sorbonne où il a marqué des générations d’étudiants. Après une grande thèse d’État, Archaïsme et modernité en Limousin au XIXᵉ siècle (1975), il est devenu notre historien des sensibilités avec une série de livres aussi novateurs que marquants 1. Le premier volume de ses Mémoires, Sois sage, c’est la guerre (2015), était consacré à sa petite enfance pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans Bidouille et Chimène, qui vient de paraître chez Fayard, il revient sur ses années passées dans un pensionnat catholique de Flers dans l’Orne, entre 1945 et 1952. Éric Anceau l’a interrogé pour la RPP.
Revue Politique et Parlementaire – Dans le premier volume de vos Mémoires, vous racontez que votre prise de conscience de vous-même coïncide avec la transition entre le temps de paix et l’entrée en guerre. Votre génération en a été profondément marquée puisqu’à vous lire je croyais entendre ma mère et mes beaux-parents qui sont vos exacts contemporains. Pouvez-vous revenir pour nous sur cette période de votre vie ?
Alain Corbin – J’avais trois ans et demi lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté. Je me rappelle avoir traversé notre jardin avec mon père. C’est alors qu’il me dit : « Sois sage, c’est la guerre ». Ses propos sont devenus, par la suite, le titre d’un de mes livres paru en 2014 (Sois sage, c’est la guerre 1939–1945, publié aux éditions Flammarion).
Nous ne parlions pas beaucoup de la guerre entre nous lorsque celle-ci a débuté. Mon parrain était mobilisé. Un jour, celui-ci est venu nous rendre visite, vêtu d’un uniforme militaire. Je me suis amusé à l’enfiler et le cliché qui a été pris de moi est devenu la couverture du premier volume de mes Mémoires.
Au moment du Débarquement en Normandie, les réfugiés des villages alentour détruits par les bombardements sont arrivés et nous en avons accueilli quelques-uns. Peu après, nous avons appris que des soldats américains approchaient. Je me souviens avoir aperçu un groupe de prisonniers américains. J’ai été frappé par la différence de gestuelle : d’un côté les Allemands, raides et stricts, qui encadraient, de l’autre, des prisonniers américains qui, malgré la situation, semblaient plus détendus.
En réponse au Débarquement, les Allemands ont initié une contre-offensive. Hitler a donné l’ordre à la SS Das Reich de couper l’armée de Patton à Mortain. Un matin, un soldat de la Das Reich nous a donné vingt minutes pour fuir vers l’ouest au risque d’être fusillés. Nous sommes alors partis en vitesse avec mes parents et mon frère.
Quelques jours plus tôt, Hitler avait compris que son armée perdait le contrôle de la situation. Il avait alors ordonné à la division Das Reich de se replier. Sans ce retrait, nous n’aurions probablement jamais réussi à rejoindre les lignes américaines. Erick Orsenna m’a d’ailleurs confié un jour, en plaisantant, que mon livre aurait pu s’intituler Merci Führer. À la fin du mois d’août 1944, nous sommes retournés à Lonlay-l’Abbaye en Jeep, aux côtés des Américains.
RPP – Et malgré tout, vous écrivez qu’au-delà d’images furtives, comme l’émotion de votre père à l’annonce du bombardement de Pearl Harbor ou une tache de sang vue sur le trottoir, le petit garçon que vous étiez a davantage traversé la guerre qu’il ne l’a subie…
Alain Corbin – En effet, j’ai été profondément marqué par l’annonce de l’attaque de Pearl Harbor. Je me trouvais alors dans la chambre de mon père, assis sur le tapis près de son lit, lorsqu’il a appris la nouvelle du bombardement. Immédiatement, il est descendu au village pour déclarer que les Américains allaient gagner la guerre. Originaire des Antilles, il connaissait bien les États-Unis et n’avait aucun doute sur leur capacité à renverser le conflit.
Avant l’année 1944, nous n’étions pas réellement impactés par la guerre. La nuit, mes parents accrochaient des sortes de toiles épaisses pour obscurcir les rideaux afin que les avions ne repèrent pas les lumières de nos habitations et ne nous bombardent pas.
RPP – On est également frappé, à la lecture de ce premier volume – et plus encore à celle du second qui s’achève en 1952, lorsque vous obtenez le baccalauréat – par le fait que vous viviez dans un univers mental et matériel, au plus profond du bocage normand, qui rappelait alors encore beaucoup le XIXᵉ siècle. Pouvez-vous nous en rappeler quelques traits saillants ?
Alain Corbin – Il est vrai que l’influence du XIXᵉ siècle était très forte au sein du pensionnat catholique l’Immaculée Conception de Flers-de-l’Orne. L’historien Jean-Pierre Rioux a d’ailleurs dit un jour : « Corbin a vécu trois siècles : le XIXᵉ, le XXᵉ et le XXIᵉ siècles ».
Je passais mes vacances entouré de proches qui avaient vécu au XIXᵉ siècle. L’une de mes arrière-grands-tantes, née en 1857, avait assisté à l’Exposition universelle de Paris en 1867. Elle me racontait beaucoup d’histoires sur cette époque : ses premiers souvenirs remontaient à 1863. Elle évoquait la guerre de 1871 et l’arrivée des Bavarois, puis, plus tard, la guerre de 1914.
Bidouille, dans le livre, est d’ailleurs né sous le Second Empire. Toute cette imprégnation du XIXᵉ siècle m’a naturellement conduit, plus tard, à enseigner cette période.
Ce qui frappait également, c’était l’ancrage profond des habitants en Normandie : à Lonlay-l’Abbaye, on se déplaçait peu. Certains n’avaient jamais vu la mer, pourtant située à seulement quelques kilomètres de chez eux.
RPP – Les lecteurs seront sans doute frappés par les différences entre l’enseignement de l’époque, en particulier la pédagogie alors en usage, et ce qui se fait aujourd’hui…
Alain Corbin – En effet, l’enseignement accordait alors une place beaucoup plus grande au roman national. Nous devions apprendre de nombreuses dates et maîtriser la chronologie des événements.
Par ailleurs, la dimension littéraire était davantage développée : on nous faisait lire une quantité importante de textes et nous en lisions aussi beaucoup de notre propre initiative. Nous étudiions des genres littéraires qui ont aujourd’hui presque disparu : l’épopée, par exemple, avec non seulement Virgile et Homère, mais aussi Klopstock – que plus personne ne connaît – auteur de La Messiade, un grand poème épique et merveilleux. L’histoire était également considérée comme une matière littéraire. Michelet était en effet perçu avant tout comme un écrivain majeur. On nous enseignait également l’éloquence religieuse, notamment à travers les Oraisons funèbres de Bossuet.
La pédagogie passait en grande partie par l’oral : nous apprenions par cœur de nombreuses fables de La Fontaine, ainsi que des poèmes de Victor Hugo. On nous demandait aussi de lire des classiques, comme Faust de Goethe.
L’obligation du silence était également très stricte : « le silence est contagieux, comme le rire ; et aujourd’hui, je crois que le rire l’a emporté ». Lorsque je me comportais mal, j’étais retenu quelques jours pendant les vacances – une pratique qui n’existe plus aujourd’hui.
RPP – Pour prendre l’exemple de notre discipline, l’histoire, son enseignement a lui-même été profondément transformé. Quelles sont les différences majeures que vous y voyez ?
Alain Corbin – L’enseignement de l’histoire reposait largement sur le roman national, ainsi que sur la maîtrise de la chronologie et des dates. On apprenait alors une vingtaine de dates par heure.
À cela s’ajoutait la non-mixité, encore en vigueur à l’époque. Lorsque j’enseignais à mes débuts, j’étais chahuté dans les classes de garçons, tandis que j’étais beaucoup plus écouté dans celles de filles.
RPP – Le monde que vous décrivez dans vos Mémoires n’existe plus. Selon vous, de quand date la rupture majeure et quelles en sont les principales causes ?
Alain Corbin – Je dirais qu’il y a eu un véritable bouleversement des mœurs après les événements de Mai 68. C’est à partir de cette période, par exemple, que l’on cesse de dire « l’abbé » pour désigner « le père ». La manière de considérer et d’éduquer les enfants a également profondément évolué. Dans ma jeunesse, les parents accordaient une confiance pleine et entière aux institutions catholiques.
Cela signifie-t-il pour autant que tout a changé ? Et que dire des courants idéologiques qui ont traversé ces années ? À cet égard, les travaux d’Anne-Claude Ambroise-Rendu rappellent la permissivité qui régnait dans les années 1960 et 1970. Certaines attitudes, comme celle de Matzneff attendant des adolescentes à la sortie du lycée, ne suscitaient alors quasiment aucune réaction – ce qui est aujourd’hui inimaginable.
RPP – Est-ce qu’avec le recul, votre pratique historienne a été influencée par cette période et si oui dans quelle mesure ?
Alain Corbin – Non, ma pratique d’historien s’est définie dès mes dix-neuf ans, à la lecture de Lucien Febvre, qui plaidait pour une histoire sensorielle. Étudiant, j’avais été profondément marqué par cette phrase de Febvre : « L’homme du XVIᵉ siècle ne humait pas comme celui d’aujourd’hui ».
Un jour, j’ai confié à Michelle Perrot que je souhaitais écrire une histoire des gestes. Elle m’a répondu : « Malheureux ! Si vous dites cela à Ernest Labrousse, vous êtes perdu ; vous ne ferez pas carrière ». J’ai donc finalement soutenu une thèse sur le Limousin qui s’intitula Archaïsme et modernité en Limousin au XIXᵉ siècle.
RPP – Enfin, pouvez-vous revenir pour nos lecteurs sur la position que vous avez adoptée et à laquelle vous vous êtes toujours tenu en tant qu’intellectuel par rapport à la vie de la Cité. A-t-elle été influencée par votre ressenti durant vos jeunes années ?
Alain Corbin – Je ne suis pas un historien engagé en politique. Je tiens probablement cette conduite de mes origines dans le bocage normand. Là-bas, les gens ont l’habitude de garder leurs opinions pour eux : ils n’aiment ni militer ni chercher à influencer les autres. Mes collègues issus du bocage abordent les choses avec détachement et objectivité. Ils ne se laissent guère entraîner par les mots d’ordre des syndicats.
Alain CORBIN
Historien
Professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
(Propos recueillis par Éric Anceau)
- Notamment Le Miasme et la Jonquille (1982), Les Cloches de la terre (1994), Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot (1998), La Douceur de l’ombre : l’arbre source d’émotions de l’Antiquité à nos jours(2013), Histoire de la joie (2024). ↩



















