Alors que les autorités indiennes s’efforcent de montrer leur puissance économique, militaire et stratégique, et de convaincre le monde que leur pays est la prochaine grande puissance émergent mondial, la réalité impose beaucoup plus de prudence. La vulnérabilité de son modèle a en effet été mise en évidence par les conséquences du conflit au Moyen Orient. La prise de conscience de la fragilité de sa position et de son économie, ainsi que de sa dépendance à une série d’alliances complexes fondées sur un équilibre instable, est une conséquence immédiate de la tension dans la région. L’Inde n’est pas du tout impliquée directement dans le conflit, mais elle est touchée de manière indirecte dans de nombreux domaines. Plusieurs fronts se sont ouverts malgré ses efforts.
Les impacts de la guerre
Son impact a été ressenti instantanément dans des domaines très concrets. Certaines prévisibles, d’autres moins. Le poids du partenariat avec les pays du Golfe a été mis à mal dès les premiers jours de la confrontation. La fluidité de la chaine d’approvisionnement, essentielle pour le bon fonctionnement du système économique indien est mise à rude épreuve.
Tout d’abord, la dépendance indienne aux importations d’hydrocarbures du Golfe rend le pays très vulnérable à tout événement qui puisse menacer cet approvisionnement. Actuellement, malgré des efforts de diversification, le pétrole importé par l’Inde qui traverse le détroit d’Ormuz représente plus de 40% du total[1]. En outre, près de 90% du gaz, massivement utilisé comme combustible par la société indienne, doit traverser le détroit pour être acheminé à destination [2]. La plupart des petits commerces reposent sur la consommation de gaz à travers l’achat de gaz en bouteille. Les longues files d’attente devant les distributeurs de gaz face à la pénurie et à la flambée des prix ont été le premier symptôme visible de ce conflit. L’impact économique est déjà visible : croissance économique ralentie, coûts d’importation plus élevés, pression sur la roupie…
A plus long terme, l’inévitable augmentation du prix du plastique aura un impact sur un produit essentiel du quotidien des citoyens indiens : l’eau. Les quelques roupies supplémentaires sur le prix des bouteilles dues à la flambée des prix du pétrole (fabrication du plastique et transport) peuvent entraîner des conséquences dramatiques pour une population déjà en grande difficulté financière. Or l’eau fait partie des produits essentiels non-négociables du quotidien.
Un autre problème qui se manifeste depuis les premiers jours de conflit est la possibilité d’une inflation généralisée, dans un pays où une partie importante de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le commerce extérieur a été très perturbé par la guerre. Les exportations et les importations sont très impactées par la situation (retardées et plus chères), donc inflation et pénurie sont au rendez-vous.
Un obstacle additionnel relativement imprévu a été la fermeture partielle (voire totale) de l’espace aérien de plusieurs pays de la région au début du conflit. Le trafic reste fortement perturbé et difficile à prévoir. Cette restriction du trafic contribue aussi à un ralentissement coûteux d’une activité essentielle pour l’économie indienne : l’exportation de médicaments génériques. L’Inde avait été appelée par le 1er Ministre Modi « la pharmacie du monde » après la crise de la Covid. Une marchandise à haute valeur ajoutée et souvent périssable, donc moins adaptable à l’attente ou à l’éventuelle redirection vers d’autres routes. La mondialisation de l’industrie des médicaments montre ses limites : fabrication chinoise, transformation indienne et conditionnement européen, un modèle bien huilé se voit menacé par cette guerre.
Cette situation remet aussi en question le « modèle du Golfe » dans le domaine de l’aviation, dont l’Inde dépend fortement depuis des années. La réaction indienne a été une fuite en avant, avec les axes Inde–Europe et Inde–États‑Unis comme corridors de contournement des hubs du Moyen Orient pour lesquels elle propose une offre de 78 vols additionnels lors de cette première période de conflit[3].
Les risques du choix de l’interdépendance : du non-alignement au multi-alignement
Le rôle de l’Inde en tant qu’usine du monde pour certains produits, notamment en matière de médicaments et d’électronique), fait face à un coup d’arrêt causé par la guerre contre l’Iran. Une partie importante de ses exportations passent par les Émirats arabes unis, l’une des cibles des attaques iraniennes. Ce conflit laisse planer encore beaucoup d’incertitudes sur son issue, sur ses caractéristiques, sur la nature des alliances en jeu, sur ses conséquences économiques… Mais il révèle aussi une certitude pour l’Inde : le besoin de redéfinir sa politique étrangère et de rationaliser d’avantage sa chaine d’approvisionnement.
L’Inde se heurte à un dilemme diplomatique : échapper à une dépendance pour tomber dans une autre. La politique indienne dite de multi-alignement est mise donc en difficulté par la confusion causée par le conflit. Le Premier Ministre Modi a comparé cette crise à celle de la pandémie en termes d’impact sur la population. En outre, environ 10 millions de citoyens indiens habitent et travaillent dans la région du Golfe, et le nombre d’indiens membres d’équipages des bateaux commerciaux dans la région est significatif.
Le conflit met en péril leur sécurité, ainsi que les transferts d’argent des ressortissants indiens vivant dans la région du Golfe, qui représentent un poids important pour l’économie de leur pays d’origine[4]. D’ailleurs, il y a déjà eu des morts de nationalité indienne (au moins six) et deux bateaux civils portant pavillon de l’Inde ont été attaqués le 17 avril dernier par les forces iraniennes, ajoutant de la confusion et des tensions à la méfiance déjà existante.
Un équilibre est difficile à atteindre, à cause de la complexité des relations avec tous les acteurs du conflit : alliance stratégique avec le États-Unis, coopération militaire avec Israël, dépendance à l’Iran en matière énergétique et commerciale, coopération accrue avec l’UE, dépendance croissante à la Chine, partenariat de choix avec la Russie, citoyens indiens qui habitent et travaillent dans des pays du Golfe… S’affranchir de la dépendance vis-à-vis du Moyen Orient et refaire son réseau d’alliances pour tomber dans les bras de la Chine ne semble pas être une bonne idée pour les autorités indiennes[5]. La surdépendance envers la Chine pourrait porter atteinte à la sécurité économique et nationale. L’Inde reste, donc, à la recherche d’une nouvelle architecture pour ses relations extérieures.
Au niveau interne la pression politique s’amplifie : pour l’instant, les tentatives de neutralité dominent l’attitude du gouvernement, accusé par l’opposition de faiblesse, de manque de position ferme. Comme avec le Covid, les plus vulnérables semblent être les plus touchés, avec la possibilité d’une grave crise sociale et humanitaire et le risque non négligeable d’émeutes et de troubles sociaux.
On peut aussi affirmer que le soutien à l’Iran lors de ce conflit est très majoritaire en Inde, malgré le manque de consensus à cet égard. Plusieurs facteurs entrent en jeu pour expliquer cette position. De longues périodes d’histoire commune ne sont pas étrangères à ce soutien. La présence de communautés parsies dans la région, dont l’influence dépasse largement leur poids démographique, ainsi qu’environ 200 millions de musulmans, témoins de ces liens historiques, ne sont pas négligeables non plus. Encore un facteur de risque pour l’équilibre interne.
Conclusions
Au-delà des conséquences à court terme, visibles pratiquement dès la première minute de la confrontation, des séquelles à plus long terme sont à prévoir. La restructuration des jeux d’alliances géopolitiques et la prise de conscience des risques des choix stratégiques indiens vont sans doute conditionner les futurs choix du gouvernement. Dans une Inde qui veut redessiner en permanence ses réseaux, l’opportunité est claire[6].
Redéfinir sa politique commerciale ne va pas être une mince affaire. L’Inde étant prise entre le marteau occidental et l’enclume chinoise, encore très dépendante du Moyen Orient, les années à venir réservent quelques exercices d’équilibrisme de la part des autorités indiennes. Dans un pays où les inégalités sont flagrantes, un changement d’orientation semble s’imposer.
D’autres opportunités se présentent aussi. L’essor de l’aviation civile mentionné plus haut en est un exemple à court terme. La situation des combustibles fossiles peut donner des ailes aux énergies renouvelables, notamment le solaire. Le besoin de ce type d’énergie, jusqu’alors motivé par des raisons de coût, va devenir un vrai enjeu géopolitique d’indépendance par rapport à l’énergie étrangère. Et le pari du gouvernement indien sur les énergies vertes va se renforcer par pur pragmatisme, comme un instrument de sa politique étrangère vers une plus grande autonomie.
Jesus Del Rio Luelmo
Professeur associé de Géopolitique et Supply Chain à Kedge Business School
[1] Rao, A. (2026). India’s Crude Oil Tracker 2026: Supply Diversification and Energy Security Measures.
India Briefing, 2 avril 2026
[2] Perruche, C. (2026). « Où est ma bouteille ? » : avec la guerre en Iran, l’Inde confrontée à une pénurie de gaz inédite. Les Echos, 26 mars 2026.
[3] Ricci, J. (2026). Guerre au Moyen-Orient : Air India muscle son pont aérien vers l’Europe et New York.
Air Journal, 10 mars 2026,
[4] Issac, J. (2026). Conflict puts $50b Gulf-India remittance lifeline at risk. Khaleej Times, 26 mars 2026.
[5] Amitabh Kant : « L’Inde ne doit pas chercher à échapper à une dépendance pour en tomber dans une autre », cité dans Travelli, A. et Raj, S. (2026). War Exposes Gaps in India’s Clean Energy Push. The New York Times, 15 avril 2026.
[6] Jaishankar, S. (2020). The India Way Strategies for an Uncertain World. Harper Collins India.


















