La récente visite du pape ne peut laisser indifférent. Au-delà de leurs orientations idéologiques, les médias l’ont bien compris : toutes les chaînes de télévision lui ont consacré de larges séquences. Cette attention révèle que cet évènement dépasse largement le cadre religieux.
Aucun responsable politique actuel ne semble capable de mobiliser autant de monde. La comparaison entre les programmes des candidats et la vision proposée par le pape n’est pas à l’avantage des premiers. D’un côté, le débat demeure centré sur le matériel, entre promotion et refus du progrès ; de l’autre, il rappelle la primauté de l’esprit et sa capacité à façonner notre rapport au monde en redécouvrant le sacré.
Cette parole apporte une espérance fondée sur la conviction qu’un but peut être défini et atteint. Elle tranche avec une vision politique trop souvent limitée à l’instant, oublieuse de nos origines comme de notre destination collective. La réponse populaire montre que le message est parfaitement compris : il répond aux attentes de tous ceux qui subissent le monde sans avenir qu’on leur impose.
Après un pape combattant puis un pape social, nous avons aujourd’hui un pape missionnaire qui a médité le sermon sur les béatitudes. Il ne menace pas ceux qui ne partagent pas sa foi et ne méprise pas les cultures populaires. En bon augustinien, il croit à la foi et à la raison. Pour lui, le mal vient du fait que l’on reste dans le monde matériel des illusions alors qu’il faut s’en détourner pour accéder au monde des idées et atteindre la perfection. Il invite à reconnaître une unité du monde et des êtres humains qui n’est pas l’uniformité mais qui conduit vers Dieu.
Une partie de notre jeunesse cherche des repères dans un monde désorienté : cinq siècles de prééminence occidentale ont pris fin, puis vingt-cinq années de mondialisation libérale ont ébranlé les cadres traditionnels. Minoritaire, elle est soumise à de fortes pressions idéologiques dans lesquelles, comme l’a rappelé le pape, le légal ne rime pas forcément avec la morale, et l’éthique a depuis longtemps disparu des références. Ces derniers jours, on a vu et entendu cette jeunesse se tourner vers un guide, aux paroles simples et courageuses, qui lui ouvre un chemin exigeant vers un avenir meilleur, fait d’engagements et de devoirs.
La jeunesse catholique affirme ainsi sa foi et partage avec beaucoup d’autres un retour aux fondements et aux valeurs traditionnelles que notre société, trop concentrée sur le matériel, a longtemps relégués au second plan. La résurgence de ce qui faisait la force de la chrétienté avec les pèlerinages, les cérémonies ou les retraites, n’est pas le fruit du hasard ou d’un retour à un passé dépassé. La France dans sa diversité doit vivre en paix, non pas dans un équilibre ou un rapport de forces en présence mais en réapprenant le vivre-ensemble. Le comportement de fraternisation constaté à Paris avec les forces de l’ordre en est un excellent exemple.
La messe sur les Champs-Élysées a connu une affluence inconnue depuis l’énorme manifestation populaire qui a mis fin à Mai 68 en exigeant l’arrêt du chaos. Si on y ajoute les télévisions qui ont battu des records d’audience, il est évident qu’il s’est passé quelque chose qui va beaucoup plus loin qu’un déplacement de chef religieux ou politique.
Ne nous trompons pas : il est indiscutable qu’il y a une volonté d’affirmation de l’identité chrétienne des participants, qu’ils soient pratiquants ou pas. On peut le comprendre en constatant combien cette dernière est sérieusement malmenée depuis longtemps entre la négation constitutionnelle des origines de la France, la mise en cause permanente des valeurs traditionnelles, et l’annonce du grand remplacement. Comme en Mai 68, c’est le témoignage dans la rue de cette majorité silencieuse qui est exaspérée et ne supporte plus les dérives en tous genres imposées par des minorités avec l’accord des élites. Il va falloir en tenir compte.
Les publications récentes des spécialistes des études d’opinion permettent d’identifier ces attentes :
- la reconnaissance de la dignité et de l’unicité de chaque personne ;
- la liberté de conscience et de pensée
- des repères éthiques capables de distinguer le bien du mal ;
- une place reconnue au spirituel dans l’espace public ;
- un dialogue entre les convictions plutôt qu’une uniformité imposée.
Ce désir de reconnaissance trouve difficilement sa place dans la démocratie libérale à tendance ploutocratique telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Sous ses différentes formes partisanes, notre République paraît souvent incapable de répondre aux attentes de populations qui se sentent ignorées, voire méprisées.
Le comportement de certaines élites accentue ce sentiment d’abandon. Le soutien croissant de jeunes et de pans entiers de la population à des discours de réaffirmation identitaire et spirituelle de tous les bords doit donc nous interroger : il révèle un clivage générationnel, mais aussi une crise de confiance plus large.
La France porte un héritage culturel chrétien, mais elle est aussi fondée sur les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. La question est donc moins de choisir entre ces traditions que de comprendre ce que nous en avons fait et comment les faire vivre ensemble dans le monde d’aujourd’hui.
Le regain d’affirmation chrétienne peut aussi être compris comme une réaction aux transformations religieuses et culturelles du pays, notamment à la visibilité croissante de l’islam. Cette réaction ne doit toutefois conduire ni au rejet ni à la confrontation, mais à un dialogue lucide et exigeant comme l’ont conseillé les papes précédents.
Pour défendre nos valeurs avec fermeté et vigueur, nous devons d’abord faire preuve de modestie et d’autocritique. La crédibilité d’un héritage tient autant à la manière dont il est incarné qu’aux principes qu’il proclame. Dans cette perspective, la protection du droit à la vie constitue un fondement incontournable des autres droits humains. Le pape nous a rappelé que la dignité de la personne ne peut dépendre de son utilité, de sa condition, de sa place dans la société, ou du choix de sa mort. La loi ne peut remplacer l’éthique de chacun.
La laïcité ne consiste pas à exclure la religion de l’espace public ou de l’éducation comme veulent le faire croire ceux qui ont oublié comment elle fut définie par les philosophes des Lumières. Elle doit garantir la neutralité de l’État dans ses approches, ses législations, la liberté de conscience, et les conditions d’un dialogue entre les institutions publiques et les traditions religieuses — catholiques, musulmanes, juives et autres.
Au-delà de la foi, le combat plus global auquel nous venons d’être invités est celui du discernement. Une société authentiquement libre n’impose pas l’uniformité. Elle protège la liberté des consciences, prévient les dérives autoritaires et favorise un dialogue éthique capable d’enrichir le tissu social. Le bien est essentiel ; encore faut-il pouvoir reconnaître la frontière entre le bien et le mal. C’est précisément le rôle de l’éthique que nombre de nos dirigeants veulent passer aux oubliettes : éclairer nos choix sans prétendre abolir la complexité du réel.
La visite du pape nous adresse ainsi un message simple : tout n’est pas perdu. À condition de retrouver le sens du spirituel, de la responsabilité et du dialogue, il reste possible de donner une direction à notre avenir commun. C’est un formidable message d’espérance pour tous ceux qui n’attendent plus grand-chose du monde actuel. Espérons que nos candidats sauront comprendre et interpréter cet appel à la remise en cause de nos pratiques pour redonner l’espoir à ceux qui nous suivent et que nous abandonnons sur le bord de la route.
Alain Juillet,
Président de l’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (AASSDN)



















