Ce que la crise sanitaire du Covid-19 nous dit sur le fonctionnement de la 5e République !

Alexis Bachelay, entrepreneur, consultant, ancien député des Hauts-de-Seine analyse ce que nous dit la pandémie de Covid-19 sur le fonctionnement de la 5e République.

En 1958, la 5e République fut bâtie sur les ruines d’un régime enlisé dans la guerre d’Algérie.

Construite par et pour le général de Gaulle, les nouvelles institutions devaient permettre à l’exécutif de prendre les décisions nécessaires au maintien de la souveraineté nationale, particulièrement en temps de guerre.

Marqué par l’effondrement de l’Etat et des pouvoirs publics en quelques semaines en mai 1940, le général de Gaulle estimait que la faiblesse de l’exécutif, le jeu des partis et une administration défaillante avaient conduit le pays vers l’abîme. Ce qu’il résuma d’une sentence magistrale sur le Président de la République en 1940, Albert Lebrun dans ses Mémoires de guerre :

« Comme chef d’ État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fut un chef, qu’il y eu un Etat. »

Une 5e République construite, étape par étape, pour concentrer le pouvoir exécutif entre les mains d’un binôme Président-Premier ministre. En dehors des périodes de cohabitation, le Président l’emporta logiquement sur le Premier ministre, en raison de son élection au suffrage universel !

Si la 5e république permit bien au général de Gaulle de sortir la France de la guerre d’Algérie, elle instaura durablement un régime de concentration des pouvoirs entre les mains du Président et de son bras armé l’administration d’Etat.

Il faut lire dans la première déclaration du Président de la République Emmanuelle Macron le 16 mars lorsqu’il annonça le confinement généralisé, une volonté de restaurer l’esprit des institutions de la 5e république : le chef de l’Etat se mue en chef de guerre dès lors que la patrie est en danger. Mais rapidement le ton martial et la posture du chef de guerre apparaissent décalées face à un ennemi aussi sournois qu’invisible. Comment faire la guerre a un ennemi sans visage, sans pays ? Surtout, les certitudes technocratiques assénées depuis l’Elysée sont ébranlées par l’état d’impréparation matériel du pays.

Les prises de décision solitaires, au plus haut niveau de l’Etat, dont nos dirigeants sont si fiers, se fracassent sur la propagation massive d’un virus en quelques jours.

Un virus qui ne respecte ni les rites démocratiques (élections municipales), ni les approximations politico-scientifiques (les masques sont inutiles pour lutter contre l’épidémie).

Car nos institutions si fortes en apparence, enviées par le monde entier nous dit-on, devaient nous protéger en temps de crise grave. Et pourtant elles ne permirent d’éviter la débâcle des premiers jours face au développement de la pandémie du Covid-19.

Après une drôle de guerre au mois de février, la bataille des masques fut rapidement perdue dès le mois de mars, où il apparaît évident que ni les soignants, ni même les personnes les plus exposées ne pourront en être équipés massivement avant des semaines.

Dès lors le confinement apparaît comme la seule réponse disponible pour l’exécutif qui, en moins d’une semaine, passe d’un discours plutôt rassurant et satisfait sur les mesures barrières, à la déclaration de guerre du 16 mars avec confinement maximum à la clé. Le Premier ministre avait préparé le terrain auparavant ayant annoncé la fermeture de tous les commerces le 14 mars au soir, tout en maintenant les élections municipales. Premier gros couac dans la décision et communication gouvernementale…

Sujet après sujet, semaine après semaine, le discours de l’exécutif maintient un décalage constant entre une forme d’auto-satisfaction déconcertante, alors que les mauvaises nouvelles venues du « front » s’accumulent.

L’exécutif, Président de la République en tête, essaye bien d’isoler et à culpabiliser celles et ceux qui tirent la sonnette d’alarmer et contredisent la communication officielle. Les appels à l’unité nationale se multiplient, et le Président qualifie « d’irresponsables » ceux « qui cherchent déjà à faire des procès alors que nous n’avons pas gagné la guerre ».

Mais l’opinion perçoit le décalage entre l’ampleur de la propagation de l’épidémie, les témoignages sur les difficultés matérielles et un discours gouvernemental lénifiant sur la mobilisation générale.

Il faut alors reconnaître au chef de l’Etat de ne pas s’être éternisé dans la posture du chef de guerre infaillible. C’est le tournant du discours du 13 avril, où le Président conscient de la perte de confiance continue des citoyens dans la parole publique reconnaît quelques difficultés :

« Le moment, soyons honnêtes, a révélé des failles, des insuffisances. Comme tous les pays du monde, nous avons manqué de blouses, de gants, de gels hydroalcooliques. Nous n’avons pas pu distribuer autant de masques que nous l’aurions voulu pour nos soignants, pour les personnels s’occupant de nos aînés, pour les infirmières et les aides à domicile. »

 Exit le chef de guerre arrogant du type « nous allons gagner car nous sommes les plus forts », Emmanuel Macron se mue en manager lucide et conscient des limites de son organisation :

« Mais comme vous, j’ai vu des ratés, encore trop de lenteur, de procédures inutiles, des faiblesses aussi de notre logistique. Nous en tirerons toutes les conséquences, en temps voulu, quand il s’agira de nous réorganiser. »

Les ratés, lenteurs, procédures inutiles et faiblesses sont largement le fruit de défaillances dans la chaîne de commandement et d’une approche jugée trop technocratique.

En avril, la bataille des tests massifs sera elle aussi perdue, après celle des masques. Le 25 avril, l’Allemagne avait testé 2,5 millions de personnes quand la France était à 450 000…

Qu’à cela ne tienne, comme pour banaliser la pénuries, et après les masques « inutiles », le gouvernement rajoute une communication anxiogène sur l’inutilité de tester massivement les populations. Contrairement à ce qui se passe dans les autres pays qui luttent le plus efficacement contre le virus…

Dans le même temps, le gouvernement ne manque pas de communiquer sur le retour de l’Etat dans l’économie, le soutien aux entreprises, avec un réel succès.

Si la communication politique de la gestion de crise au sommet de l’exécutif est en échec, celle sur l’économie semble rassurer malgré l’ampleur du choc présent et à venir.

Le gouvernement communique largement et fait partager à l’opinion la bataille qu’il va gagner : celle des respirateurs et des lits de réanimation. Une bataille gagnée grâce à un effort sans précédent des soignants, dès administrations de proximité mais aussi grâce à un partenariat inédit entre public et privé. Une bouffée d’oxygène pour un gouvernement en difficulté qui tente de galvaniser le moral des Français qui respectent massivement le confinement.

Mais ce qui caractérise cette crise inédite, c’est l’enchaînement permanents des difficultés pour le gouvernement, comme pour un coureur dans les grandes étapes de montagne du tour de France.

Si le discours du 13 avril marque les esprits, c’est surtout car il annonce un horizon pour le début de la fin du « déconfinement », le 11 mai. Que s’est-il passé dans la tête du Président ?

Face à une défiance croissante à l’endroit de responsables publics, dont l’autosatisfaction a longtemps été la seule ligne de conduite, avec ses multiples porte-paroles, le Président veut reprendre la main.

Peut-être veut-il aussi reprendre la main sur un gouvernement jugé trop timoré ? sur un conseil scientifique qu’il a lui-même installé au cœur du pouvoir, mais devenu contre-pouvoir  ?

Déjà plus de 20 000 morts, une pénurie criante de moyens (de masques, de tests) pour faire face à la crise sanitaire mais pour le Président, il faut préparer l’étape d’après. Il ne lui a pas échappé que le bilan mitigé d’une majorité élue sur la promesse d’un État stratège, agile, calqué sur la gouvernance d’entreprise, la fameuse « start up nation » aurait des conséquences lourdes sur son quinquennat..

Pourquoi en dépit de circonstances dramatiques propices aux rassemblements et à l’unité nationale, les sondages d’opinion mesurent au contraire une défiance croissante ?

Pourquoi la crise sanitaire du Covid-19 semble-t-elle aggraver la fracture entre les Français et le gouvernement ? Déjà car la 5e République est engluée dans une « démocratie de la défiance » depuis fort longtemps.

La communication décousue des dirigeants pendant toute la gestion de la crise sanitaire a pu contribuer à renforcer le divorce avec l’opinion :

  • Refus du débat avec la presse et l’opposition
  • Mise à l’écart des corps intermédiaires
  • Infantilisation systématique de l’opinion

Mais il est possible aussi de mettre au crédit du fonctionnement spécifique des institutions de la 5e république, certaines des difficultés rencontrées :

  • Dyarchie de l’exécutif entre un Président censé fixer un cap et le Premier ministre mettant en œuvre les décisions présidentielles. Ce « modèle » aura largement montré ses limites tant les errements et les zig-zags furent nombreux. N’étaient-ils que le reflet de tiraillements au sein même de l’exécutif comme en témoignent l’interminable feuilleton du déconfinement ?
  • Faiblesse du contrôle de l’exécutif par un Parlement plus fantomatique que jamais et qui semble bien en peine de trouver sa place face à un gouvernement qui oscille en déni de responsabilité et passage en force. Le pseudo-débat sur la « tracing » restera un modèle de non-débat entre l’exécutif et le Parlement.
  • Méfiance et lourdeur de la technostructure jacobine envers les collectivités et initiatives locales, jamais démentie pendant cette crise sanitaire. Ce sont bien les collectivités locales et initiatives de la société civile qui font résoudre le problème de la pénurie de masques face à un Etat défaillant.

Le Président de la République est lucide sur la gravité de la situation comme le montre son discours du 13 avril. Il a décidé de reprendre la main face à un Premier ministre prudent, face à un conseil scientifique incontrôlable et aussi face à des Français confinés et méfiants.

Il a décidé contre son Premier ministre, contre le conseil scientifique et même contre une majorité de Français, d’un début de déconfinement le 11 mai. Il peut le faire car nous sommes dans un régime où le Président peut imposer sa volonté à tous. Ce pari est risqué pour lui et pour la 5e République. C’est le parti pris de l’optimisme sur la frilosité, de l’économie sur la science et d’un Président face au reste du monde. Espérons surtout que ce sera un pari gagnant pour Fes français face à un virus qui a déjà déjoué tous les pronostics !

Alexis Bachelay
Entrepreneur, consultant, ancien Député des Hauts-de-Seine