Le coup d’Etat bancaire du Hezbollah au Liban

Par quel étrange paradoxe la France, qui a réagi avec promptitude lors de l’avancée des djihadistes sur Bamako, laisse le Hezbollah s’emparer des banques libanaises et donc prendre le pouvoir à Beyrouth, s’étonne l’ancien député Jean-Christophe Cambadélis.

La communauté internationale a classé, à tort ou à raison, le Hezbollah dans la catégorie « mouvement terroriste ». En Europe, ce fût le cas en 2013. Seul François Fillon, pendant les primaires de la droite en France, avait, lors d’une visite au Hezbollah, proposé d’inclure ce parti-milice dans la coalition anti-Daech. Ce propos fut unanimement condamné et l’ancien Premier ministre n’a pas réitéré la formule de son soutien « aux rebelles islamistes », comme la presse les caractérise.

Le Hezbollah est aujourd’hui en position de force pour s’emparer du pouvoir. Il fut le principal soutien au sol d’Assad en Syrie. Pendant que l’aviation russe pilonnait Daech et que les démocrates syriens et la coalition avec les soldats kurdes réduisaient les réduits intégristes en Irak, il a imposé le président Aoun à la tête de l’État libanais. Il fut le principal bénéficiaire des élections législatives. Au point que le Général iranien Qassem Soleimani, récemment assassiné, a cru pouvoir dire « que son pays disposait dorénavant au Parlement libanais de 74 députés ».

Le Hezbollah fut pris au dépourvu par la belle révolution du drapeau au Liban.

Dans ce pays laïque mais confessionnalisé, le drapeau libanais symbolisait une nation au-delà des confessions.

Cette révolution condamnait le « système libanais » de corruption et de mainmise sur l’État. Par un clin d’œil de l’histoire, ce pays, au déficit colossal de 92 milliards de dollars, soit 170 % du PIB, et avec 45 % de la population sous le seuil de pauvreté, revendiquait ce que le FMI et la Conférence de Paris CEDRE de 2018 exigeaient pour redresser le pays.

Cette convergence de points de vue s’exerçait autour de la restructuration des services publics : la réforme de la société de l’Electricité du Liban avec un conseil d’administration et une autorité de régulation, l’indépendance de la justice, le monopole d’État du commerce extérieur et des douanes. Et, bien sûr, le peuple y ajoutait la dissolution du Parlement pour des élections libres de citoyens libres et la lutte contre la corruption.

Dans un premier temps, le Hezbollah fut hostile à ce mouvement dont il disait percevoir l’influence occidentale. On crut même voir quelques ratonnades à l’initiative de ses partisans dans le centre de Beyrouth.

Puis, constant, avec le silence des chancelleries et particulièrement de la France, le mouvement confessionnel radical chiite comprit que sans soutiens extérieurs ni points d’appui intérieurs, la révolution voyait dans le président Aoun le seul espoir de voir bouger les choses. La démission du Premier ministre Hariri lui offrait une opportunité.

Dans un premier discours, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, déclara « comprendre la colère du peuple ».  Il encouragea ce dernier à « dialoguer avec le président Aoun », assurant les manifestants de l’oreille attentive du chef de l’État.

Le président et le secrétaire général du Hezbollah reprirent à leur compte l’idée émise par la révolution « d’un gouvernement de techniciens ». Ce mot d’ordre avait l’apparence de l’exigence du peuple mais permettait d’offrir un débouché pour faire rentrer la révolution dans son lit.

L’apparence « d’un gouvernement de techniciens » ne remettait pas en cause l’essence d’une coalition où domine le Hezbollah.  Ainsi naquit un gouvernement que les Libanais ont affublé du sobriquet de « monocolore ». En effet, il s’agit principalement d’une alliance Aoun /Hezbollah/Amal dont on comprendra que le Hezbollah est le pivot.

Le cabinet Diab est un gouvernement de technicien.ne.s reconnu.e.s pour leur parcours professionnel. Mais sont-ils indépendants ? Ce qui fut la principale revendication de la rue. Chacun sait que la constitution du Conseil des ministres fut subordonnée à un accord préalable des portefeuilles respectifs.

Le Premier ministre Hassan Diab s’en cacha à peine lorsque le 21 janvier 2020, il installait son gouvernement. Il déclara, en substance, à la presse : « tout le monde connaît la culture politique libanaise ».

Le Hezbollah, ayant réussi à s’installer dans la place sans un cri, était confronté à la crise financière et la banqueroute de l’État. Car il ne pouvait se permettre d’être emporté par celle-ci. Les données sont internationalement reconnues : l’électricité représente 65 % de la dette avec 42 milliards de dollars ; le financement de 9 millions de tonnes de pétrole alors que le Liban en consomme 4 millions ; le soutien par différents biais à la dette syrienne, sans oublier évidemment le flux de réfugiés migrants syriens que la communauté internationale passe sous silence ; la Banque centrale libanaise sans le sou et les banques privées dans le rouge.

La négociation avec le FMI devint stratégique, vitale pour le pays et la coalition « monocolore ». Les 11 milliards en négociation avec le FMI sont une nécessité pour le nouveau pouvoir. Le Hezbollah fit une entorse avec sa doctrine « comptons sur nos propres forces » et accepta que l’on engage les négociations. Mais il n’était pas question que l’on touche à ses chasses gardées.

Le trafic sur le fuel acheté par la Banque du Liban sera ainsi toujours revendu à la Syrie. Le contrôle des douanes, assurant logistique et mainmise, restera en place. L’électricité devra toujours échapper aux exigences du FMI, etc.

Les tours de passe-passe de la Banque du Liban ayant atteint leur limite, la restructuration du secteur bancaire offrait tout à la fois un gage pour le FMI, un argument dérivatif pour le peuple et offre la perspective d’une mainmise par le Hezbollah sur ce secteur stratégique lui permettant d’asseoir définitivement son pouvoir.

La hezbollahisation des banques se mit en place avec à la clé l’épargne des Libanais et comme trophée quelques grosses fortunes qui n’ont pas mis assez rapidement leur argent à l’étranger. Que demande le peuple ?

Le plan de restructuration bancaire est d’une simplicité biblique. Expropriation des banques et c’est là où se situe le coup d’État : La création de « cinq nouvelles licences de nouvelles banques commerciales » administrées par des proches du nouveau pouvoir. La liste des futurs reprenants des nouvelles licences provoqua la risée de la communauté libanaise.

Devant l’inquiétude provoquée par ce « coup de Beyrouth », Hassan Nasrallah sortit de son silence. Dans un entretien télévisé le 4 mai 2020, il indiqua, comme s’il était dépositaire du pouvoir, que le plan était amendable. Il est vrai que la hausse des impôts et le gel des embauches dans le secteur public inquiétait. Et il se fit plus clair déclarant : « néanmoins le secteur bancaire a commis plusieurs erreurs » faisant référence, notamment, « aux sanctions bancaires contre le parti-milice chiite ordonné par les États-Unis » et conclut le propos par un « ne soyez pas plus américains que les Américains ».

Et c’est ainsi que le Hezbollah compte prendre définitivement le pouvoir au nom de la révolution sans une manifestation ou un seul coup de feu.

Il s’agit de confisquer la révolution au nom de la révolution comme Chavez au Venezuela a pris le pouvoir légalement avant de nationaliser à tout va au nom de la Révolution bolivarienne.

Personne, en tout cas pas la France, ne trouve à redire car la stabilité du Liban vaut bien une restructuration bancaire. Comme si c’était vraiment le sujet de ce qui se joue à Beyrouth.

Mais est-on si sûr d’une stabilité à venir ? Le Hezbollah profite de l’interminable crise politique israélienne, du conflit de pouvoir à la tête de l’État irakien, des tensions entre la Turquie d’Erdogan et le pouvoir convalescent d’Assad, voire la sécession kurde, la focalisation américaine sur l’Iran, et, bien sûr, la gestion planétaire du Covid-19.

Mais lorsque tout le monde se réveillera, il sera trop tard. Le Hezbollah aura un État. Et ce n’est pas la promesse de laisser Israël camper sur le Golan qui stabilisera les choses. La pression sera grande sur le pouvoir au Liban. Et le Hezbollah ne lâchera pas sa proie. Est-ce que Maduro a rendu le pouvoir ?

Le Hezbollah n’est pas le mouvement chaviste, loin de là. Il ne s’appuie pas sur la rente pétrolière. Il a d’autres moyens de se faire respecter et la France en sait quelque chose. Il peut même, ayant les leviers de commande au Liban, s’émanciper de son tuteur iranien.

Voilà pourquoi, il serait temps d’ouvrir les yeux, de mettre le holà au Liban et de soutenir réellement le peuple libanais et sa révolution en faisant en sorte qu’elle ne soit pas confisquée et que le pays se redresse réellement.

C’est l’intérêt des Libanais, de la région, de la sécurité intérieure européenne et française. Comme cela l’était pour la lutte contre Daech ou le barrage au fondamentalisme au Mali.

Jean-Christophe Cambadélis
Ancien député et membre de la Commission des affaires étrangères