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dans Culture, N°1116

« L’homme du désir succède à l’homme du besoin »

Michel MaffesoliParMichel Maffesoli
26 février 2026
« L’homme du désir succède à l’homme du besoin »
Interview

Dans son dernier ouvrage Apologie – Autobiographie intellectuelle, Michel Maffesoli revient sur les racines de son œuvre. Il raconte sa jeunesse, ses années de formation, ses maîtres et ses rencontres. De ses influences premières aux thèmes qui lui sont chers : la postmodernité, l’imaginaire, le quotidien, le nomadisme, le tribalisme… c’est tout son cheminement que l’auteur de plus de quarante livres retrace.

Revue Politique et Parlementaire – Dans votre dernier ouvrage Apologie – Autobiographie intellectuelle , vous rendez hommage à vos parents, au village dans lequel vous avez grandi, à vos mentors et maîtres. Quelles sont les idées et rencontres qui vous ont forgé ?

Michel Maffesoli – J’ai eu plusieurs maîtres mais trois m’ont particulièrement influencé. Le premier est Julien Freund, un sociologue du politique que j’ai connu lorsque j’effectuais mes études de philosophie et de sociologie à Strasbourg. Il a créé l’un des premiers instituts de polémologie dont il m’a confié la direction lors de son départ à la retraite. C’est lui qui m’a fait découvrir l’œuvre de Carl Schmitt et de Max Weber dont il commentait souvent cette exigence « être à la hauteur du quotidien ».

Le second est Gilbert Durand, un anthropologue spécialiste de l’imaginaire et de la mythologie. Philosophe, disciple de Gaston Bachelard, il a réhabilité l’imaginaire longtemps dévalué par la pensée occidentale et relégué au statut de « folle du logis » ainsi que le qualifiait Nicolas Malebranche. Durand m’a ouvert au monde « imaginal » à partir notamment du Centre de recherche sur l’imaginaire qu’il a cofondé en 1966 et que j’ai dirigé par la suite.

Le troisième est Martin Heidegger que je lisais dès 1966 grâce aux cours de Gilles Deleuze et que j’ai rencontré plusieurs fois grâce à son collègue et ami qui fut mon professeur, Lucien Braun.

Puis, lorsque j’ai été nommé professeur à la Sorbonne en 1981, grâce à Georges Balandier, j’ai eu la chance de rencontrer de grands intellectuels tels que Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault, Edgar Morin, Jean Baudrillard, notamment. Autant de penseurs avec lesquels j’ai échangé, appris, discuté.
Bernard de Chartres disait : « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants ». Voilà les géants qui m’ont forgé et inspiré.

Quant à mes travaux, ils se sont développés à partir de deux grandes intuitions : la centralité de la vie quotidienne et la puissance structurante de l’imaginaire, des mythes et des symboles.

RPP – Vous êtes l’un des théoriciens de la postmodernité, comment définiriez-vous ce concept, quelles sont ses spécificités ?

Michel Maffesoli – En France, nous avons des difficultés à comprendre la notion de postmodernité car ce qui domine c’est le progressisme. Cette idée selon laquelle il y a un développement constant de l’humanité qui serait partie d’un point A, la barbarie, pour arriver à un point B, la civilisation absolue. C’est le mythe du progrès.

À l’encontre de ce développement linéaire, je rappelle qu’il y a des époques. Le mot « époque » en grec signifie « parenthèse ». Une parenthèse, ça s’ouvre et ça se ferme. Ce que les historiens ont appelé la modernité commence approximativement à la fin du XVIe siècle, elle se conforte au XVIIe avec Descartes, se spécialise au XVIIIe avec la philosophie des Lumières, et s’institutionnalise au XIXe au travers des grands systèmes sociaux. Le XXe siècle n’a rien inventé de nouveau, il poursuit ce mouvement.

Ces valeurs modernes commencent à se désagréger peu à peu à partir des années 1950, avec l’émergence du design, la remise en question de l’architecture moderniste, puis dans les années 60 avec les révoltes juvéniles : Berkeley en 1964, les mouvements de 1968 en Europe.

Entre deux époques, qui durent chacune trois siècles, trois siècles et demi, il y a des périodes crépusculaires, de quatre à cinq décennies, au cours desquelles on pressent que quelque chose est en voie d’achèvement et qu’autre chose est sur le point de naître. Pour moi, ce qui est actuellement en gestation c’est la fin de l’époque moderne, de la parenthèse moderne. Les grandes valeurs modernes, l’individualisme, le rationalisme et le progressisme à partir desquelles nos institutions ont été constituées au XIXe siècle, comme l’a montré Michel Foucault, sont aujourd’hui épuisées et le système ne fonctionne plus.

Nous sommes dans une période de transition dans laquelle un autre trépied, celui de la postmodernité, est en train d’émerger : le collectif se substitue à l’individualisme, l’émotionnel au rationnel et le présent au progressisme. De manière assez étonnante, nous assistons au retour de la tradition, c’est-à-dire la croyance que le passé n’est pas dé-passé, mais s’intègre dans le présent.

Ce que je décris là, c’est une lassitude, une usure. Je m’inspire de nombreux auteurs dont Pitirim Sorokin, un sociologue américain peu connu en France. Il nous explique que la culture c’est ce qu’on intègre sans vraiment y prêter attention. Mais il montre aussi qu’à certains moments, par fatigue et par usure, les molécules qui composent un corps se désagrègent et qu’une nouvelle structure émerge. C’est cette réflexion qui m’a permis de mettre en évidence que cette modernité arrive à son terme et qu’en même temps une renaissance est en gestation. C’est cela que j’appelle la postmodernité : ce qui vient après la modernité.

Mais nous sommes face à un paradoxe car c’est en Europe, et en France en particulier, qu’ont été pensées les grandes théories de la modernité. Et c’est sans doute la raison pour laquelle nous avons tant de peine à accepter qu’autre chose advienne. J’ai pu le remarquer lorsque j’organisais des colloques sur la postmodernité à la Sorbonne, de nombreux professeurs brésiliens, japonais, coréens… y assistaient alors que très peu de collègues français étaient présents. Nous avons inventé la modernité, alors il est difficile de concevoir qu’elle puisse se terminer.

RPP – Vous avez beaucoup écrit sur le déphasage croissant entre les élites et le peuple. Comment définiriez-vous les élites et comment expliquez-vous un tel degré de sécession ?

Michel Maffesoli – Les élites sont ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire : les politiques, les journalistes, les experts puisque dorénavant on ne dit plus intellectuels. Chaque société a besoin d’élites, de groupes de personnes qui dirigent et influencent la société ; celles-ci prennent des formes différentes selon le contexte : les philosophes dans la cité grecque, le Sénat romain, l’aristocratie… Mais il arrive, qu’à certains moments, elles ne soient plus en phase avec le peuple, elles sont en déphasage. Ainsi, comme le rappelle le sociologue italien Vilfredo Pareto, l’histoire n’est qu’un « cimetière des aristocraties », car nos élites demeurent sur des valeurs dépassées alors que la sagesse populaire aspire à autre chose. Il faut être progressiste sinon on est réactionnaire, il faut être rationaliste alors que l’important est l’émotionnel, il faut être individualiste alors que le peuple est davantage attiré par le partage, la solidarité, la générosité. Mais certains démocrates, bien peu démophiles voire parfois « démophobes », ont une conception très désincarnée et abstraite du peuple.

Dans la période que nous vivons, il y a un important décalage entre la société officielle, les élites, qui restent sur des valeurs que nous sommes en train de quitter et la société officieuse, particulièrement les jeunes générations qui ne se reconnaissent plus dans ces valeurs.

Le triptyque moderne est en voie d’être remplacé par un autre : le « nous » à la place du « je », l’émotionnel ou le sensible à la place de la raison et l’importance du présent à la place de la projection dans le futur. Comment s’attacher au présent, à ce que je vis quotidiennement avec d’autres que moi, voilà le glissement d’imaginaire de l’époque moderne à l’époque contemporaine, qu’on appelle, faute de mieux, postmoderne.

RPP – Vous relevez que l’une des spécificités de la postmodernité sont les soulèvements populaires auxquels il convient d’être attentif car ils expriment une transmutation de fond, un changement de paradigme dont on n’a pas encore mesuré tous les effets. Pensez-vous que les soulèvements en France, mais aussi à l’étranger seront de plus en plus fréquents ?

Michel Maffesoli – Ce que j’appelle soulèvement n’est que l’expression du désaccord entre les élites et le peuple. Non pas une caractéristique de la postmodernité, mais plutôt de la période transitoire, dans laquelle on n’a pas encore trouvé de nouvelles règles de l’être-ensemble. Les soulèvements vont prendre des formes très diverses, les Gilets jaunes ou les Convois de la liberté n’en sont qu’une expression. Pour avoir travaillé sur ce sujet pendant de nombreuses années, je pense que les grands rassemblements musicaux comme les technivals par exemple, qui réunissent clandestinement chaque fin de semaine en France quelques milliers de personnes, sont également une forme de soulèvement, une manière de dire « il y en a assez ! ».

Nous savons qu’il y a 50 % d’abstentionnistes, en revanche, on ne fait jamais remarquer qu’il y a entre 15 et 20 % de non-inscrits sur les listes électorales. Si l’on additionne les abstentionnistes, les non-inscrits, les votes blancs et nuls, un élu – président ou député – représente seulement 10 % de la population. Et c’est parce que nous ne sommes plus dans la représentation qu’il y a ces formes exacerbées de la violence. Puisque je ne me reconnais plus dans ceux qui sont censés me représenter je ne vais plus m’exprimer par le vote mais par des soulèvements. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, dans les diverses et nombreuses manifestations, les partis politiques et les syndicats sont peu présents, les corps intermédiaires ne fonctionnent plus. Je pense qu’il y a une saturation de ce qu’étaient les formes de représentation dont le parti était sensément une expression. Ce que Hannah Arendt appelait le « bel idéal démocratique » n’existe plus.

J’aime utiliser cet exemple historique et métaphorique de ce peuple romain qui, quand il ne se reconnaissait plus dans les décisions du Sénat, se retirait sur l’Aventin bloquant ainsi toute vie dans la cité. Les phénomènes d’abstention, la déshérence des partis et des syndicats, les insurrections sont des formes de cette secessio plebis.

Pour le meilleur et pour le pire, l’ère des révoltes a commencé et ne cessera pas avant longtemps. Les multiples manifestations qui ont régulièrement lieu en France, mais aussi à l’étranger, en sont des indices. Il faut les repérer et les accompagner.

RPP – Vous constatez l’instrumentalisation des peurs par les élites et particulièrement depuis le mouvement des Gilets jaunes. Dans quel but ?

Michel Maffesoli – Julien Freund disait que quand une armée pressent qu’elle a perdu – j’insiste sur le mot « pressent », ce n’est pas une conscience nette – elle devient sanglante. C’est ce que l’on appelle les combats
d’arrière-garde. La stratégie de la peur est simplement un combat d’arrière-garde de cette élite qui pressent que c’est terminé pour elle.

RPP – L’un des chapitres de votre ouvrage s’intitule « Éloge du quotidien ». Comment le définiriez-vous et pourquoi est-il si important ?

Michel Maffesoli – Dans notre société priorité est donnée à l’économie, au travail, au productivisme. L’expression « valeur-travail » de Karl Marx, incantation constamment répétée, est le signe évident de la marxisation des élites. On retrouve, dans de nombreux discours politiques, éducatifs et sociaux des pensées dominantes, cette idée que le travail, valeur essentielle, permettrait la réalisation de soi et du monde. Or des personnalités comme Péguy rappellent que c’est le mythe, le spirituel et le culturel qui fondent la société. La culture ce n’est pas uniquement les œuvres d’art, les musées, les concerts de musique, c’est aussi savoir manger, apprendre à se vêtir, se loger, des choses basiques en quelque sorte car c’est le banal qui permet la perdurance de la cohésion sociale. C’est cela la vie quotidienne mais nous l’avons oublié au profit de l’économie et de concepts juridiques et technocratiques totalement désincarnés.

Georges Balandier rappelait l’importance du quotidien comme « phénomène social total », en bref le retour à l’essentiel. Quant à Max Weber, il insistait sur l’importance d’être à « la hauteur du quotidien ». Expression apparemment paradoxale célébrant la hauteur de ce qui est banal, voire anodin dans la vie du bas.

Pour moi, la vie quotidienne c’est l’incarnation et c’est à partir de là que se constitue fondamentalement la vie sociale.

RPP – Vous êtes d’ailleurs le fondateur, avec Georges Balandier, du Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ) ; de quoi s’agit-il ?

Michel Maffesoli – Nous avons fondé le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien en 1982. L’objet de ce centre était de rendre attentif au fait qu’il y avait toute une série de sujets et de domaines que la sociologie « officielle » considérait comme peu importants. Dans l’un de mes premiers livres, La conquête du présent , j’écrivais que « quand rien n’est important, tout a de l’importance », c’est-à-dire que lorsqu’il n’y a pas de phénomène politique important, tout a de l’importance. C’était mon intuition et je continue à penser que c’est un peu l’accentuation du quotidien, du présent et de ces choses anodines qui constituent en quelque sorte la vie des sociétés.

À l’époque, la sociologie était une discipline un peu fermée et s’intéressait principalement à la sociologie de la famille, à la sociologie des institutions, de la politique, du travail. Au CEAQ, nous avions une vision plus transversale et nous souhaitions montrer que des domaines considérés comme secondaires, tels que les nouvelles formes de socialités, les cultures festives, l’imaginaire, la télévision, la mode, le plaisir, les loisirs, les nouvelles technologies, étaient essentiels. Nous avons mené des recherches sur des sujets qui pouvaient paraître improbables, et peu appréciés de certains de nos collègues sociologues, sur l’homosexualité, les grands rassemblements musicaux, l’astrologie, par exemple, mais qui ont permis au CEAQ d’attirer de nombreux jeunes chercheurs du monde entier.

RPP – Il y a plus de trente ans vous annonciez le retour « des tribus ». Ce temps est-il advenu ?

Michel Maffesoli – Je pense qu’il s’agit aujourd’hui d’une réalité. Lorsque j’ai écrit Le temps des tribus  c’était une provocation, au sens latin du terme « provocare » qui signifie « appeler », « faire venir ». Je voulais montrer que la belle idée du XIXe « la République une et indivisible » était dépassée. La reductio ad unum, cette « réduction à l’un » ‒ l’un de l’universalisme, l’un du rationalisme, de l’économicisme ‒ qui selon Auguste Comte caractérisait la société moderne, avait fait son temps. Et à cette « République une et indivisible » est en train de succéder une Res publica plurielle, une mosaïque sociétale, des tribus tentant de s’ajuster les unes aux autres. D’un individu refermé sur son identité, nous sommes passés à une personne plurielle aux affinités électives.

Pour l’écriture de ce livre, je suis parti de mes discussions avec des ethnologues et anthropologues qui examinaient les tribus et leur façon de se serrer les coudes pour lutter dans la jungle stricto sensu contre l’adversité animalière, végétale ou d’autres tribus. Mon propos était de démontrer que dans les jungles de pierre que sont nos mégapoles, la tribu est nécessaire pour s’entraider, se soutenir, rester ensemble, partager un goût qu’il soit culturel, artistique, sportif, politique, religieux, sexuel, musical. L’avènement des réseaux sociaux, qui favorisent le partage, l’échange, la solidarité, conforte ce que j’appelle « l’idéal communautaire en gestation », quelque chose qui fait que nos sociétés ressemblent un peu à des mosaïques où chaque communauté, chaque tribu garde sa spécificité. Mon hypothèse est que malgré cela, les pièces de la mosaïque tiennent ensemble, forment un tout. De la même manière que l’idéal démocratique a mis du temps à être élaboré, l’idéal communautaire met du temps à trouver la forme qui sera la sienne.

Il est d’ailleurs intéressant d’étudier la façon dont les élites, qui ont peur de ces communautés postmodernes, parlent de communautarisme avec la stigmatisation moralisante qu’il y a derrière ce mot. Mais qu’on le veuille ou non, pour le meilleur et pour le pire, ce tribalisme existe bien dorénavant. Nous sommes dans une transmutation épocale que j’essaie de penser car il est important de comprendre comment les pièces de cette mosaïque vont s’ajuster, se structurer, se configurer.

RPP – Vous considérez le nomadisme comme une des figures emblématiques de notre époque. Comment décririez-vous le nomade en 2025 ?

Michel Maffesoli – L’assignation des individus à un lieu, un rôle social, une identité professionnelle, idéologique, sexuelle a dominé l’époque moderne. Michel Foucault parle d’une « assignation à résidence », une existence close sur elle-même. Dans cette modernité, les individus étaient déterminés pour la totalité de leur vie par leur statut socio-économique, éventuellement leur origine, leur croyance, etc. Aujourd’hui, je parlerais plutôt « d’identifications multiples ». C’est ce que j’appelle « l’enracinement dynamique ».

Le nomade de 2025 s’ancre profondément dans un présent densifié par le passé et contenant dès à présent le futur. Il prône un retour à la tradition et au localisme, mais appartient à différentes tribus, autour du globe. Il est ici et ailleurs. L’enracinement dans le territoire et l’errance sont des vecteurs de socialisation importants, particulièrement au temps des réseaux sociaux.

Le nomadisme, c’est être enrichi par ce qui est différent de ce que nous sommes, c’est un élargissement de soi, on se libère des rôles prédéfinis qui nous sont assignés. Au « cogito ergo sum, in arcem meum » de Descartes – « je pense donc je suis, dans la forteresse de mon esprit » – qui fonde l’individualisme moderne a succédé l’expression juvénile « je m’éclate ».

Nous sommes passés de l’identité politique, économique, socioprofessionnelle individuelle aux identifications multiples que permet l’appartenance à diverses tribus. On va d’une tribu à l’autre en fonction de ses goûts. Le pivot à partir duquel il va falloir penser le monde, et ce ne sera pas chose aisée, n’est plus l’individu « un » mais la personne plurielle qu’il va falloir apprendre à gérer. « Persona » en latin c’est le masque et nous avons à notre disposition une multiplicité de masques.
« Je est un autre » écrivait Rimbaud, c’est là l’une des caractéristiques essentielles de la postmodernité.

RPP – Vous dites qu’il faut « mettre fin à la morale tyrannique du devoir être, dictée par la société » pour pouvoir analyser « ce qui est ». Que voulez-vous dire ?

Michel Maffesoli – La morale s’élabore dans la foulée de l’universalisme de la philosophie des Lumières. Elle édicte un certain nombre de comportements qui déterminent ce que doi­vent être le monde, la société et l’individu, elle favorise la conscience individuelle et son expression philosophique le rationalisme. À mon sens, ce « devoir être » moraliste caractérise toujours le discours politique et journalistique actuel. D’un point de vue théorique, ma perspective heideggérienne, wébérienne n’est pas « ce qui devrait être », mais la phénoménologie, c’est-à-dire « ce qui est ». Au-delà de cette conception morale, j’essaye d’analyser ce qu’est ce monde. Par conséquent, je fais une distinction entre la morale et l’éthique, comprise dans son sens étymologique « d’éthos » qui veut dire « ciment ». Ces tribus, ces groupes, dont je parlais précédemment, ont une éthique, des règles qui régissent le vivre ensemble, qui peut être variable, cependant ils ne sont pas moraux. Ils ne vivent pas en fonction de ce que doit être la société, mais le lien social, ce qui les lie aux autres membres de leurs tribus et des différentes tribus entre elles, est un ciment très fort.

RPP – Vous constatez que la saturation de la forme actuelle d’être-ensemble laisse place à son alternative l’idéal communautaire. Idéal dans lequel l’imaginaire et le sacré retrouvent la place qui leur revient. Que sont pour vous l’imaginaire et le sacré ?

Michel Maffesoli – Il est amusant de constater que le mot « imaginaire » très longtemps suspect est actuellement de plus en plus utilisé. Pour illustrer ce qu’il nommait l’imaginaire, Gilbert Durand disait que l’on pouvait le comparer à un climat, une atmosphère. Il rappelait combien nous étions tributaires du climat stricto sensu. Celui-ci détermine nos manières d’être et de nous comporter. Aux époques rationalistes héritées des Lumières, succède une époque dans laquelle l’émotionnel, l’affect, le plaisir d’être en communion ont une place centrale. Dans mon ouvrage Le réenchantement du monde  je montre comment ces dimensions religieuses, au sens de religare, « être relié », reprennent force et vigueur. Ce titre répond à l’expression « désenchantement du monde » définie par Max Weber au début du XIXe siècle pour désigner le processus de recul des croyances au bénéfice des explications scientifiques et techniques.

La saturation du vivre ensemble basé sur les valeurs modernes laisse place à son alternative, l’idéal communautaire. Idéal dans lequel l’imaginaire, le sacré, le rêve, les mythes et rites retrouvent la place qui leur revient. On peut l’observer avec le développement de certaines pratiques comme par exemple le candomblé brésilien, le tantrisme, le New Age, le yoga, le bouddhisme, et avec le retour d’un nombre non négligeable de jeunes vers les religions chrétiennes, etc. Ce désir de vie intérieure, ce besoin de sentir, croire, aimer avec les autres dans un souci de l’invisible et de l’immatériel devient de plus en plus impérieux particulièrement pour les jeunes générations.

Mon intuition d’un retour au sacré ou plus précisément d’une tension vers le « sacral », mot que j’emprunte au philosophe Jacques Maritain, connaîtra certainement le même rejet que mon « tribalisme ». Or, pour moi, la question n’est pas de savoir si l’on adhère ou non à ce retour de l’imaginaire, du sacré et de la religiosité mais de le constater et de l’observer.

RPP – Selon vous, les jeunes générations ne se reconnaissent plus dans le matérialisme économiciste qui a été la marque de fabrique de la modernité et sont davantage dans le partage, la solidarité et la générosité. Cette constatation ne va-t-elle pas à l’encontre de ce que d’aucuns pensent ?

Michel Maffesoli – Effectivement et cela s’explique par le décalage entre les élites et les jeunes. Le discours officiel ne porte que sur le pouvoir d’achat et l’inflation. Or, si le quantitatif est important, la classe politique oublie le qualitatif. La jeune génération est inspirée par des idéaux qui n’ont plus rien à voir avec cette idéologie matérialiste et économiciste. Internet aidant, les jeunes favorisent le partage des émotions et des passions, la générosité, la solidarité, l’échange, la communauté. Il y a une stigmatisation des jeunes alors que, malgré la dureté de la vie et de la situation socio-économique, difficulté à trouver un emploi, un appartement ‒ ce qui n’était pas le cas à mon époque ‒ ils font preuve d’une extraordinaire vitalité.

J’explique aux chefs d’entreprise qui me consultent que ce n’est plus la valeur travail qui prédomine et qu’ils doivent mettre en avant la créativité, l’idée de création car les jeunes ne veulent plus perdre leur vie à la gagner mais veulent en faire une œuvre d’art.

« L’homme du désir » est en voie de succéder à l’idéologie dominante et désincarnée de « l’homme du besoin ». Il faut donc être attentif à cette dimension du qualitatif même si, je le répète, le quantitatif est important pour pouvoir se nourrir et se loger.

RPP – Pour vous, un nouveau Moyen Âge est en gestation. Comment se concrétise-t-il ?

Michel Maffesoli – Le Moyen Âge a souvent été présenté par les historiens du XIXe siècle, notamment par Jules Michelet, comme un âge sombre avec des connotations négatives d’obscurantisme. Or, à l’encontre de cette vision péjorative un peu rapide, nombre de médiévistes ont montré qu’il existait un vrai processus de solidarité. Certes il y avait des seigneurs, mais ceux-ci devaient protéger leurs vassaux et leur permettre de participer à la vie quotidienne, il y avait de l’organicité. C’est cette idée d’organicité qui me paraît importante aujourd’hui. Nous sommes en train de dépasser une simple solidarité mécanique, l’État social qui donne par en haut de manière verticale, pour revenir à une solidarité organique, horizontale, qui est l’expression de la générosité, du partage, de l’entraide de voisinage au quotidien. Ce que l’École de Palo Alto en Californie appelle « proxémie », c’est-à-dire le rapport entre l’environnement naturel et l’environnement social, et que je résume par l’expression : « le lieu fait lien ».

Là encore internet aidant, c’est cette horizontalité propre au Moyen Âge qui est sur le point de revenir, cette manière d’être ensemble non plus à partir d’un chef venu d’en haut, mais au contraire quelque chose qui va articuler les uns par rapport aux autres, le lieu, l’espace, cette proxémie est là. Par ailleurs, il me semble qu’actuellement réapparaît une espèce de liaison du corps et de l’esprit, de la nature et de la culture propre au Moyen Âge.

Voilà pourquoi je parle, avec une certaine provocation, de nouveau Moyen Âge.

RPP – Dans la cyberculture contemporaine, l’image, l’imagination, l’imaginal, c’est-à-dire la fantasmagorie de la vie de tous les jours, retrouvent une force et une vigueur indéniables. Comment l’expliquer ?

Michel Maffesoli – Max Weber, que j’ai cité précédemment, montre dans son livre L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme  que la technique a contribué au « désenchantement du monde » car elle a évacué l’aspect religieux, les rêves, l’imaginaire au bénéfice des explications scientifiques. Goethe, quant à lui, explique que quand il y a une civilisation naissante, elle est paradoxale. Et je trouve que nous vivons actuellement un curieux paradoxe car c’est grâce à internet qu’il y a un retour des dimensions que nous pensions dépassées comme la tradition et le spirituel, particulièrement chez certains jeunes. Pour vous donner un exemple, je suis un lecteur assidu de Saint Thomas d’Aquin et j’ai recensé sur internet une quarantaine de groupes de jeunes ingénieurs qui travaillent et échangent sur la Somme théologique . Ces débats et discussions se font grâce ou à cause d’internet.

Dans les conférences que je donne, je fais le parallèle avec la décadence romaine, aujourd’hui appelée Antiquité tardive. Trois grandes religions à mystère coexistaient : l’orphisme (culte d’Orphée), le mithraïsme (culte de Mithra) et le christianisme. Les deux premières étaient les religions des officiers, des puissants, elles devaient triompher. La troisième était celle des soldats, des pauvres, elle semblait promise à l’oubli. Et pourtant, c’est elle qui s’est imposée grâce à ce que l’on appelle le dogme de la communion des saints : une union entre les communautés chrétiennes de Milan, Narbonne, Lutèce, Rome, etc. Pour moi, internet est la communion des saints postmodernes car il permet l’union et la mise en relations de personnes éloignées géographiquement, mais liées par des affinités profondes. Un de mes chercheurs a travaillé sur la musique techno, sa thèse a montré comment une petite tribu d’Albi produisait la même musique qu’une autre petite tribu de Bratislava. Internet a permis leur rencontre et de celle-ci sont nées entraide, amitié et hospitalité.

Cette cyberculture réactive des valeurs que l’on croyait obsolètes : solidarité, partage, lien. C’est pourquoi je parle de « communion des saints postmodernes », une forme d’union, d’être ensemble dans des domaines aussi variés que la musique, la culture, le sport, la religion, etc.

Au Brésil, mes amis emploient le terme de « net activisme ». En France, nous restons frileux face à ces nouvelles formes de lien communautaire.

RPP – Vous consacrez un chapitre à la finitude, quel est votre rapport à la mort ?

Michel Maffesoli – Je suis heideggérien et chez Heidegger, l’un des concepts fondamentaux est celui de « Sein zum Tode », « L’Être-vers-la-mort », c’est-à-dire reconnaître que notre existence est structurée par la conscience de la finitude.
Les sociétés équilibrées n’ont jamais nié la mort, elles ont su la ritualiser. Dans la vieille tradition catholique, on parlait de la mort à travers des rites ce qui permettait de s’y habituer et s’y préparer. À la fin de la période moderne, on a cru qu’on pouvait la dépasser. Le mot « dépassement » qu’on retrouve chez Marx (Aufhebung) et dans le rationalisme moderne exprime cette volonté de nier les limites. On va dépasser les dysfonctionnements, la maladie et la mort. D’une certaine manière, le projet d’aide médicale à mourir, de suicide assisté, de choix de sa mort est l’aboutissement de cette illusion : dénier la mort en la rendant en quelque sorte indolore. Le transhumanisme est l’aboutissement de cette illusion. Mais ce projet mène nulle part, sauf à une déshumanisation. À l’inverse, dans les sociétés médiévales, on ne cherche pas à dépasser la mort mais à s’en accommoder. Il ne s’agit pas de la glorifier mais de ne pas la nier, de s’y accoutumer et de l’accepter car, qu’on le veuille ou non, elle est là. C’est cela la sagesse populaire.

La mort est constitutive de la condition humaine. Alors que la modernité s’est employée à dénier cela – au sens freudien de « dénégation » : ne pas voir ce qui est là – et il me semble que l’euthanasie, dans sa forme barbare des génocides totalitaires ou dans sa forme scientiste des diverses formes de suicide assisté, est l’expression ultime de cette dénégation, de cette peur devant la mort. La postmodernité, me semble-t-il, est en train de retrouver une forme d’acceptation de la finitude ; cela nous permettra d’apprivoiser de nouveau la mort, de la rendre la moins brutale possible en la ritualisant.

Michel Maffesoli
Professeur émérite en Sorbonne

Propos recueillis par Florence Delivertoux

Michel Maffesoli

Titulaire d’un doctorat en lettres et sciences humaines et d’un doctorat en sociologie, Michel Maffesoli est aujourd’hui membre de l’Institut universitaire de France, professeur émérite à la Sorbonne, administrateur du CNRS et membre de l’Académie européenne des sciences et des arts. Fondateur de la revue Sociétés et des Cahiers de l’Imaginaire, il est également directeur du Centre de recherche sur l’imaginaire. En 1972 il est codirecteur de l’équipe de sociologie urbaine (ESU). En 1978, il devient maître assistant à l’Université de Strasbourg. Depuis 1981, il est professeur des universités à l’Université Paris-V – Sorbonne sciences humaines. En 1982, il fonde le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ), laboratoire de recherches sociologiques en Sorbonne, rattaché au Laboratoire d’Ethique Médicale (Université Paris Descartes) qu’il dirige actuellement. Michel Maffesoli est l’auteur de nombreux ouvrages, dont <a href="https://amzn.to/3fc9j02" target="_blank" rel="noopener"> Ecosophie</a> (éditions du Cerf, 2017), <a href="https://amzn.to/3xLjdwf" target="_blank" rel="noopener">Etre postmoderne</a> (éditions du Cerf, 2018), <a href="https://amzn.to/3C4gOz8" target="_blank" rel="noopener">La force de l’imaginaire</a> (éditions Liber, 2019), <a href="https://amzn.to/3So3gnq" target="_blank" rel="noopener">La faillite des élites</a> (éditions du Cerf, 2019) et <a href="https://amzn.to/3UBGavp" target="_blank" rel="noopener">La nostalgie du sacré</a> (éditions du Cerf, 2020). <a href="https://amzn.to/3qYq0ij" target="_blank" rel="noopener">Au creux des apparences</a> (Plon, 1990) a reçu le Prix de l’Essai André Gautier et <a href="https://amzn.to/3BDhGJM" target="_blank" rel="noopener">La transfiguration du politique</a> (Grasset, 1992) le Grand prix des Sciences humaines de l’Académie française en 1992.

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