La Commission européenne envisage de faire passer la part de l’industrie dans le PIB de l’Union européenne de 14 % à 20 % d’ici 2035, à l’aide principalement de mesures protectionnistes[1]. La présente note n’a pas pour ambition de discuter la pertinence, contestable, d’une stratégie industrielle basée sur la protection face à la concurrence étrangère. Elle montre en revanche que les objectifs de hausse de la part de l’industrie dans le PIB n’ont pas de sens et, même s’ils en avaient un, sont inatteignables.
Il faut faire croître la production industrielle, pas forcément sa part dans le PIB
L’industrie manufacturière représente 14 % du PIB de l’Union européenne[2], le reste du PIB étant majoritairement composé de services (l’agriculture ne représente qu’une part marginale). Il serait très aisé de faire passer la part de l’industrie à 20 % du PIB : organiser une forte contraction de la production de services. L’idée est absurde, comme l’est celle de fixer un objectif pour l’industrie en termes de part dans le PIB.
Si la production industrielle augmentait mais que la production dans les services augmentait encore plus vite, la part de l’industrie dans le PIB diminuerait, mais ce ne serait pas un problème car cela serait le signe d’une très grande vitalité de l’économie européenne. Ce scénario n’a rien d’hypothétique, c’est ce qui s’est passé ces dernières décennies : entre 1991 et 2023, la production manufacturière a crû de 34 % en Europe[3] et, dans le même temps, la part de l’industrie dans le PIB a diminué de 20 % à 14 %, du fait d’une croissance plus rapide des services.
Toutes les économies tendent à se tertiariser, il s’agit là d’un processus normal d’une société qui s’enrichit. Les États-Unis, souvent cités (en partie à tort) comme un modèle de réussite économique, sont plus tertiarisés que l’Europe. Il est probable que, à l’avenir, quelles que soient les politiques menées, la part de l’industrie dans le PIB européen continue de décroître, ce qui ne signifie pas forcément une baisse de la production industrielle. Même la Chine, dont le succès industriel est incontestable (à tel point que Bruxelles cherche justement à se protéger de la concurrence chinoise), voit la part de son industrie dans le PIB diminuer : elle est passée de 32 % du PIB en 2004[4] à 25 % en 2024.
Il est irréaliste d’espérer un doublement de la production industrielle d’ici 2035
Posons comme hypothèse que la croissance dans les services sera d’en moyenne 1,5 % par an dans l’Union européenne d’ici à 2035. Pour que la part de l’industrie atteigne 20 % du PIB en 2035 il faudrait, d’après les estimations de Bersingéco, que la production industrielle double en neuf ans, soit une hausse moyenne d’environ 8 % par an.
Une telle hausse de la production industrielle semble tout à fait hors de portée du fait des tendances profondes à la tertiarisation des économies. Il est naïf de prétendre que les mesures de protection envisagées (par exemple la préférence européenne dans l’accès aux marchés publics) permettent de telles hausses de la production industrielle, si tant est qu’elles soient bénéfiques en tant que telles. La Commission européenne, en définitive, perd sa crédibilité en fixant des objectifs mal pensés et inatteignables.
Economiste et fondateur du cabinet Bersingéco



















