Le 14 octobre 2026, un navire prenait feu et coulait après avoir heurté une mine iranienne dans les eaux méridionales du détroit d’Ormuz, par lequel transitait un cinquième des hydrocarbures mondiaux jusqu’au début du conflit. Que révèle cet énième incident de la crise en cours ?
Sans aucune surprise, les gardiens de la révolution évoquaient dans leur communiqué un « porte-conteneurs en infraction » ainsi qu’une « voie de passage non autorisée et dangereuse », sur fond d’images diffusées montrant une élévation de fumée noire et plusieurs dizaines de bateaux tombés et flottant à la surface du détroit. Il ne s’agit pas de la première attaque de ce type, ni de la dernière certainement. En réaction à cette obstruction durable et aux actions armées de l’Iran, les États-Unis imposent depuis de longs mois un blocus naval aux ports iraniens tout en escortant les pétroliers autant qu’ils le peuvent. À défaut d’un accord de paix avec la République islamique, il faut toutefois s’interroger sur cette impasse et sur ce qu’elle implique au plus long cours. Il peut être judicieux, à ce titre, de se pencher plus spécifiquement sur les îles qu’abrite Ormuz, chapelet au centre de la stratégie de surveillance et de contrôle du trafic maritime imposée par Téhéran.
Cet archipel a notamment permis à un régime obsédé par sa survie de déployer une succession d’installations militaires et navales, dont bon nombre préexistaient à la guerre. L’objectif est clair pour Téhéran et ne se résume pas à une simple ligne de défense : ces îles constituent une zone grise qui permet à un système aux abois de substituer à une puissance navale conventionnelle une « marine du pauvre », en particulier face à la flotte américaine écrasante. Ce réseau insulaire procure à la République islamique une géographie avantageuse venant compenser son infériorité par le lancement dispersé de vedettes rapides et difficilement submersibles, de missiles côtiers ainsi que le recours systématique aux mines et aux drones. Chaque île étant in fine peu coûteuse et peu neutralisable par l’ennemi, l’Iran n’a guère besoin de dominer la mer et peut se replier sur sa guerre d’usure pratiquée en toute impunité.
Quelles sont ces îles et dans quelle mesure se sont-elles instituées en fiefs pour les gardiens de la révolution, par le biais de contrats, de droits de douane et d’une ample activité de contrebande échappant aux institutions depuis la révolution de 1979 ? Doit-on parler d’une arme asymétrique ou d’un « État dans l’État » ? Une première île, Qeshm, est la plus grande de ce chapelet, dotée d’une zone franche et d’un géoparc, tandis que celle de Kish est plus commerciale et touristique. Espaces à la fiscalité et au contrôle douanier allégés, elles constituent un poumon autant qu’une soupape économique et ont servi de points d’entrée pour contourner les sanctions internationales par un commerce parallèle et la création de sociétés écrans. Terminal pétrolier d’où part le plus gros des exportations de brut iraniennes, Kharg est une troisième île à la fois riche et faible du fait de sa surexposition aux représailles. Saisie en 1971 par l’Iran, elle fut bombardée au cours de la guerre avec l’Irak. Citons enfin les îles d’Ormuz, de Larak et Hengam, stratégiques car localisées à l’entrée du détroit, de même qu’Abou Moussa, Grande Tomb et Petite Tomb, dont le Chah s’était emparé peu avant le retrait britannique.
Rappelons que l’Iran n’a pas ratifié la convention de Montego Bay sur le droit de la mer et conteste la notion même de « passage en transit », un refus qui imprime depuis des décennies sa doctrine juridique informelle. Pareille lecture éclaire au premier plan la guerre hybride que le régime livre à Ormuz, aux antipodes d’une guerre classique, mais aussi ses incessantes attaques et actes de sabotage dans le détroit. Dans ce contexte, ce réseau insulaire qui est un nœud d’infrastructures critiques, malgré des chaleurs extrêmes et un environnement hostile sur le double plan sécuritaire et écologique, articule le récit nationaliste iranien et de légitimation d’un pouvoir porté par cette politique d’usure, maintenue puis durcie après l’ère monarchique par la République islamique.
De ce point de vue, l’Iran s’inscrit dans une longue tradition de « thalassocratie des détroits », au sens d’une puissance qui tient ses prérogatives de son emprise exercée sur les points maritimes plutôt que de la conquête de vastes étendues terrestres. Par le passé, ces îles furent en effet des postes de contrôle privilégiés pour tous les empires du Golfe, des Perses au temps du royaume d’Ormuz (XIe-XVIe siècles) aux Portugais (XVIe siècle), Safavides (XVIIe siècle) et Britanniques (XIXe siècle). Mais cette thalassocratie est en l’espèce appauvrie, sinon ouvertement « négative » en ce que la stratégie iranienne ne procède pas d’une libre circulation organisée à son profit mais, au contraire, de sa capacité à l’avoir durablement interrompue par un déni d’accès ayant consisté à rendre le passage onéreux et incertain pour tous les autres acteurs. Le régime de Téhéran a-t-il cependant les moyens de cette approche à long terme ? Cette interrogation n’a jamais paru aussi centrale qu’à présent.
Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter. Spécialiste du Moyen-Orient contemporain. Autrice de nombreuses publications de référence sur cette région, consultables en ligne










