Alors que les Français passent chaque jour davantage de temps sur leurs écrans, la culpabilité grandit face à des usages conçus pour capter notre attention. Santé, environnement, information : les impacts se multiplient. Les propositions du régulateur pour y faire face.
Chaque jour, nous culpabilisons d’avoir passé un temps trop important à visionner des vidéos parfois futiles sur nos smartphones. Des dizaines de minutes ont passé, et nous n’en retenons rien d’intéressant.
Cette culpabilité, ressentie par des millions de Français face au temps passé sur leurs smartphones, est loin d’être une simple question de comportement individuel. Elle révèle un problème structurel dans le fonctionnement des plateformes numériques contemporaines : la capture systématique de l’attention des utilisateurs, devenue pierre angulaire des modèles économiques des géants du numérique.
À l’Arcep 1, nous documentons les pratiques numériques des Français, notamment au travers du Baromètre du numérique2. On y apprend que les usages numériques des Françaises et des Français s’intensifient encore :
• Neuf internautes sur dix consultent au moins un réseau social « tous les jours ou presque ». Les jeunes adultes (18-24 ans) étant parmi les plus enclins à une utilisation quotidienne des réseaux sociaux et plateformes de partage de vidéos.
• Plus d’un internaute sur deux déclare ne pas pouvoir se passer d’internet pendant plus d’une journée. 80% des adolescents âgés de 12 à 17 ans affirment qu’ils ne peuvent pas se passer de leur téléphone que quelques heures ou une journée avant de ressentir un manque;
• Une personne sur cinq déclare passer plus de 35 heures par semaine sur les écrans pour un usage personnel. Quatre personnes sur dix estiment excessif le temps qu’elles passent devant les écrans pour leur usage personnel.
En temps passé sur les applications de médias sociaux, TikTok est de loin, selon les déclarations des personnes interrogées, l’application la plus utilisée 3 :
• 39h par mois pour Tiktok;
• 17h pour YouTube ;
• 14h pour Facebook ;
• 12h pour Snapchat et Instagram.
Qu’en retenir ? Que nos concitoyens n’ont jamais autant passé de temps sur leurs écrans, en particulier sur des réseaux sociaux et plateformes de vidéos, et qu’ils en sont parfaitement conscients.
Quels sont les effets de ces pratiques ? Sans être exhaustifs, revenons sur quatre enjeux qui illustrent les difficultés auxquelles nous faisons face.
DES CONSÉQUENCES SUR LA SANTÉ, DE MIEUX EN MIEUX DOCUMENTÉES
En 2024, la Présidence de la République a missionné une commission 4 pour évaluer les enjeux attachés à l’exposition des enfants aux écrans et formuler des recommandations. Au terme de ses travaux (pour lesquels l’Arcep a été auditionnée), la commission a dressé des constats concernant les effets sur la santé mentale des enfants : « Les écrans en tant que technologie présentent des risques aujourd’hui établis par la science sur certains aspects de la santé physique des enfants et des adolescents. Il se dégage un consensus très net sur les effets négatifs, directs et indirects, des écrans sur le sommeil, sur la sédentarité, le manque d’activité physique et les risques de surpoids voire d’obésité […] ainsi que sur la vue ».
Et au-delà de la santé des enfants, particulièrement critique, c’est la santé mentale de notre société qui est en jeu – pour les mêmes raisons.
DE LA SANTÉ DES INDIVIDUS À LA SANTÉ DE NOTRE PLANÈTE, IL N’Y A QU’UN CLIC
Si les impacts du numérique sur la santé mentale ne sont pas du ressort de l’Arcep, nous avons des compétences 5 en matière de caractérisation de ses impacts environnementaux. Depuis 2022, l’Arcep publie une « Enquête annuelle pour un numérique soutenable »6 qui permet d’en suivre les tendances. En 2023, alors que la consommation électrique du secteur tertiaire diminuait, celle des centres de données continuait d’augmenter de 8 %, en partie du fait de la création de nouvelles infrastructures destinées à héberger ces services de streaming vidéo continu. En outre, les émissions de gaz à effet de serre des principaux opérateurs télécoms ont augmenté de 4,2 % en un an, contrastant avec la baisse de 5,8 % enregistrée par la France dans son ensemble.
Nous menons également des travaux prospectifs avec l’ADEME 7. Dans ce cadre, nous estimons que si rien n’est fait, l’empreinte carbone du numérique pourrait tripler d’ici 2050 et sa consommation énergétique pourrait doubler.
Nous évoquerons plus tard des pistes d’action pour limiter ces impacts. Il est d’ores et déjà intéressant de noter deux éléments éclairant ces impacts environnementaux, qui révèlent la concentration du problème :
• Alors que les économistes s’accordent de plus en plus pour dire que le numérique est fondé sur une économie de l’offre, les grandes plateformes ont une responsabilité croissante quant aux impacts environnementaux du numérique, sur l’ensemble de sa chaîne de valeur ; les nouveaux services révèlent ainsi des besoins de plus grandes puissances de calcul, de meilleure connectivité, de smartphones plus puissants, etc. Ces mêmes acteurs injectent de grandes quantités de contenus et développent volontairement des pratiques pour capturer l’attention des utilisateurs.
• Nos travaux 8 ], fondés sur une collecte de données auprès des opérateurs, montrent que 47% du trafic internet en France dépend de cinq acteurs: Netflix, Akamai (en tant que CDN, il « agrège » les flux des différents fournisseurs de contenus), Amazon, Google et Meta.
LES UTILISATEURS PROFESSIONNELS, COMME LES INFLUENCEURS, SONT À LA MERCI DES PLATEFORMES
Les plateformes ont largement contribué au développement de l’économie numérique dans notre pays et ont fait naître de nouveaux modèles économiques. C’est par exemple le cas des influenceurs qui représentent aujourd’hui, selon certaines estimations 9, un marché de plus de 6 milliards d’euros en France.
L’actualité relate régulièrement des pratiques illégales de certains influenceurs (haine en ligne, escroquerie…) : celles-ci doivent être, bien évidemment, contrôlées et sanctionnées efficacement.
Pour autant, au moment où une nouvelle mission portant sur les influenceurs a été confiée au député Delaporte 10 et à l’ancien député Vojetta par le Premier ministre, ces influenceurs eux-mêmes deviennent les vecteurs involontaires de cette capture d’attention. Ils sont prisonniers des règles technico-économiques imposées par les algorithmes de recommandation. Pour atteindre une audience et générer des revenus, ils doivent adapter leur contenu aux préférences de ces systèmes automatisés, aux algorithmes développés par les plateformes, privilégiant les formats vidéo courts, les contenus polarisants et les messages radicaux. Certains travaux de recherche évoquent des youtubeurs qui déclarent que leurs « vidéos sont à la merci de l’algorithme de YouTube » 11.
DES IMPACTS CONSIDÉRABLES SUR LA CIRCULATION DE L’INFORMATION
Les travaux du EU Internet Forum, relayés par la Commission nationale de l’informatique et des libertés 12, établissent une corrélation entre l’amplification algorithmique et la propagation de contenus terroristes, violents et extrémistes. Ce n’est pas un hasard ; les algorithmes privilégient l’engagement maximisant la viralité des contenus polarisants, car ces derniers suscitent des réactions plus intenses que les contenus neutres ou informatifs, et permettent ainsi plus de recettes publicitaires.
Au final, nous sommes en présence d’un modèle économique inédit dans l’histoire, compte tenu de la nature de ses conséquences et de leur ampleur : les impacts des plateformes numériques sont considérables sur le développement économique des créateurs de contenus français, sur l’environnement, sur la circulation de l’information et sur notre santé à tous. Les travaux de recherche l’ont démontré, et aujourd’hui les politiques en ont bien pris conscience. Il est temps de renforcer notre action face à l’étendue des dégâts causés par les modèles économiques des principales plateformes numériques.
LA FAUSSE BONNE IDÉE : LA SEULE RESPONSABILISATION DE NOS CONCITOYENS
Paradoxalement, nos concitoyens vivent ce que la chercheuse Anne Alombert qualifie de « schizophrénie numérique ». Les pouvoirs publics les mettent en garde contre les méfaits de la « surconnexion », tandis que simultanément, ces mêmes citoyens sont contraints d’utiliser ces plateformes pour maintenir leurs liens sociaux, exercer leurs activités professionnelles et accomplir leurs démarches administratives. Cette tension révèle l’absence d’une véritable liberté de choix.
Il est essentiel de sensibiliser à tous les âges (et notamment à l’école) les Français aux conséquences de leurs usages numériques ; cela pourrait d’ailleurs constituer un plan majeur de prévention comme cela a pu être fait pour de grandes causes de santé publique. Pour autant, les Big Tech mobilisent des décennies de travaux d’ingénieurs, d’experts en sciences comportementales, en marketing, et utilisent désormais l’intelligence artificielle pour renforcer l’efficacité de leurs services de recommandation afin de maximiser leurs profits. Les rapports de force sont tels qu’une action de sensibilisation, voire une limitation contrainte du temps d’usage des réseaux sociaux, ne serait que partiellement efficace. L’enjeu, c’est une meilleure régulation des grandes plateformes.
TROIS APPROCHES COMPLÉMENTAIRES POUR RÉGULER LES PLATEFORMES
Trois approches complémentaires peuvent être mobilisées pour réguler les abus des plateformes : renforcer l’application des textes européens DSA et DMA ; imposer des normes d’écoconception des services numériques et « dégrouper » les réseaux sociaux.
En premier lieu, il faut agir au niveau européen, car nous sommes face à des acteurs globaux. Et compte tenu de la nature des problèmes, il s’agit de cibler un nombre très limité d’acteurs – les plus importants – qui capturent notre attention, tout en préservant les petits acteurs innovants qui proposeraient des services plus vertueux.
Ensuite, le cadre européen existant doit être pleinement mobilisé. Le Digital Markets Act et le Digital Services Act, adoptés récemment, offrent des outils pertinents pour encadrer ces pratiques : lutte contre les dark patterns, limitation de l’auto-préférencement, accès à certaines données par des chercheurs… L’Arcep salue les initiatives de la Commission européenne et l’invite régulièrement à renforcer leur application et à introduire des dispositions pour en maximiser l’efficacité au moment des révisions prévues pour 2026.
Des standards techniques et des bonnes pratiques de conception peuvent également être généralisés pour réduire en même temps la capture d’attention et l’impact environnemental. Le Référentiel général de l’écoconception des services numériques 13, que l’Arcep a élaboré avec ses partenaires institutionnels, propose des mesures concrètes : désactiver par défaut l’autoplay des contenus vidéo, pour les services vidéo.
Enfin, une approche novatrice inspirée par la régulation des télécoms mérite d’être envisagée : le « dégroupage » des réseaux sociaux. Derrière ce terme technique qui paraît barbare (pensé notamment par des chercheurs 14), il s’agit d’obliger les plateformes à dissocier certains services essentiels, en particulier les outils de recommandation, des autres services fournis comme la mise en relation, l’accès aux informations publiées… Arrêtons de croire que les grands médias sociaux sont monolithiques ! Avec ce « dégroupage » des services, les utilisateurs pourraient alors choisir un algorithme alternatif, privilégiant par exemple l’ordre chronologique, les interactions authentiques ou la diversité informationnelle plutôt que la polarisation maximale.
Cette approche offrirait plusieurs avantages. Le premier serait de rendre à l’utilisateur sa capacité de choix. Imaginons un instant : sur tel réseau social, je choisis d’afficher les contenus que mes proches ont préférés ; sur telle plateforme de vidéo, j’ai indiqué que je ne souhaitais pas de contenus violents… Le deuxième avantage serait de permettre à des algorithmes développés par des entreprises innovantes, notamment françaises ou européennes, d’accéder plus ouvertement au marché de la recommandation sur les médias sociaux. Cela contribuerait ainsi à renforcer notre autonomie stratégique numérique. Autre alternative particulièrement vertueuse : des algorithmes d’intérêt général, développés comme des communs numériques.
Enfin, les méthodes de modération de ces plateformes mériteraient elles aussi d’être dissociées, laissant la possibilité pour les utilisateurs de choisir leur service de modération. Wikipedia est par exemple devenue une référence historique en matière de modération participative. Mais d’autres modèles pourraient aussi se développer.
Les points communs à ces alternatives : elles redonnent du pouvoir à l’utilisateur et notamment celui de s’affranchir des algorithmes actuels qui concourent à maximiser le temps que nous passons devant les écrans.
CONCLURE, ET VOUS RENDRE VOTRE ATTENTION
L’Arcep, c’est le régulateur des infrastructures numériques. Le législateur nous a confié cette mission de régulation pour permettre à toutes et tous de bénéficier des atouts d’internet. Les plateformes numériques développées sur ces infrastructures, en particulier les médias sociaux, ont apporté des bénéfices considérables à la liberté d’expression, à notre économie, parfois même à l’action citoyenne. Elles ont également participé au foisonnement de la création en ligne, qui est un acquis précieux et consubstantiel à l’internet. L’ambition de cette réflexion est de préserver ces atouts. Les défis à relever sont considérables mais les solutions sont nombreuses et peuvent être activées rapidement. Que nous manque-t-il alors ? Peut-être un soupçon d’audace politique pour continuer à faire entendre la voix d’une Europe du numérique indépendante, dynamique et soutenable. C’est la condition pour retrouver un numérique désirable.
Laure de LA RAUDIÈRE
Présidente de l’Arcep
- Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse, autorité administrative indépendante créée en 1997. ↩
- Arcep, Arcom, CGE, ANCT, Baromètre du numérique, édition 2025 : https://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/barometre-du-numerique_edition_2025_RAPPORT_mars2025.pdf ↩
- Digital-report-2024, We Are Social, 2024. ↩
- Commission Enfants et écrans, À la recherche du temps perdu, 2024. ↩
- Loi du 15 novembre 2021 visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique en France. ↩
- Édition 2025 de l’Enquête annuelle pour un numérique soutenable : https://www.arcep.fr/cartes-et-donnees/nos-publications-chiffrees/impact-environnemental/derniers-chiffres.html ↩
- Étude Ademe – Arcep sur l’empreinte environnementale du numérique en 2020, 2030 et 2050, 2023. ↩
- État de l’internet en France, 2024 : https://www.arcep.fr/actualites/actualites-et-communiques/detail/n/numerique-040723.html ↩
- Étude de 2024 de Coherent Market Insights citée par France Info : https://www.franceinfo.fr/internet/reseaux-sociaux/reseaux-sociaux-les-revenus-des-createurs-de-contenus-francais-devraient-atteindre-les-30-milliards-d-euros-d-ici-a-2031_6949760.html ↩
- Voir le décret de nomination : Décret du 1er juillet 2025 https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000051832482 ↩
- « My Videos are at the Mercy of the YouTube Algorithm » : How Content Creators Craft Algorithmic Personas and Perceive the Algorithm that Dictates their Work, Emily Pedersen, University of California, Berkeley, 2019. ↩
- Des annonceurs aux utilisateurs : un cheminement algorithmique, 2024, https://linc.cnil.fr/des-annonceurs-aux-utilisateurs-un-cheminement-algorithmique-23 ↩
- Il a été élaboré par l’Arcep et l’Arcom, en collaboration avec l’Ademe, la Dinum, la Cnil et l’Inria : https://www.arcep.fr/mes-demarches-et-services/entreprises/fiches-pratiques/referentiel-general-ecoconception-services-numeriques.html ↩
- Voir les travaux par exemple de Maria Luisa Stasi : https://www.conseil-ia-numerique.fr/files/archive/paroles-de-reseaux-sociaux-explorer-lopportunite-du-degroupage-un-echange-avec-maria-luisa-stasi.html ↩



















