Rarement l’Europe aura traversé une période de tensions aussi fortes. Elle se trouve aujourd’hui prise dans l’étau stratégique formé par les États-Unis et la Chine, tout en devant se substituer progressivement à l’aide américaine à l’Ukraine, pays qu’elle souhaite accueillir à terme en son sein. Alors même qu’elle affronte ces vents contraires, l’Union persiste dans son ambition climatique et s’efforce d’affirmer son autonomie dans les secteurs clés de l’avenir : de l’intelligence artificielle aux biotechnologies, du quantique aux ordinateurs géants, des microprocesseurs à l’espace. C’est dire tout l’intérêt de ce rapport annuel de la Fondation Schuman, publié à un moment charnière.
Comme à l’accoutumée, l’ouvrage comprend deux grandes parties. La première regroupe, en trois sections, une vingtaine d’articles rédigés par des responsables européens, des experts ou des universitaires. La seconde rassemble un ensemble de statistiques, une mine de données, graphiques et cartes qui éclairent et renforcent l’analyse.
D’emblée, une question s’impose : quelle géopolitique pour l’Europe ? Y répondre revient à s’interroger sur les contours de la défense européenne, alors que se joue en Ukraine une guerre qui reconfigure les priorités du continent et que les États-Unis envisagent un retrait partiel de leurs forces – entre 20 000 et 30 000 soldats sur les 100 000 actuellement déployés, principalement en Allemagne, héritage de la guerre froide. Plus que jamais, se pose donc la question de la relation transatlantique, comme le souligne Benjamin Haddad : une question qui revient régulièrement depuis des décennies, mais qui revêt aujourd’hui une importance cruciale. L’autonomie européenne doit en effet s’affirmer sur tous les plans – militaire, commercial, technologique, énergétique.
Or, l’Europe apparaît désarmée face à ses deux grands rivaux, les États-Unis et la Chine. Sa place dans la hiérarchie économique mondiale recule. En 2008, le PIB de l’UE atteignait 16 200 milliards de dollars, quand celui des États-Unis n’était « que » de 14 800 milliards. En 2023, l’UE en était à 17 600 milliards, contre 19 800 milliards pour les États-Unis. L’Union consomme 20 % des métaux mondiaux mais n’en extrait que 3 % sur son sol. Elle a pris du retard dans les technologies de pointe : sur les vingt plus grandes entreprises du secteur, sept sont américaines et seulement deux européennes (ASML et SAP). Certes, l’UE a lancé des politiques industrielles et technologiques qui devraient porter leurs fruits d’ici 2030, mais ses faiblesses restent profondes : dépenses de R&D limitées à 2,2 % du PIB (contre 4,9 % en Corée du Sud ; 4,25 % en Israël ; 3,5 % aux États-Unis ; 3,2 % au Japon ; 2,5 % en Chine ; 2,22 % en France), coût de l’énergie deux fois plus élevé qu’aux États-Unis ou en Chine, part réduite dans l’investissement industriel mondial (6,7 % contre 54,5 % pour l’Asie et 28,5 % pour les États-Unis). Les entreprises européennes accusent un net retard en matière de R&D : 219,9 milliards d’euros investis en 2022, contre 526,5 milliards pour leurs concurrentes américaines.
La Chine, quant à elle, contrôle déjà 60 % des chaînes de valeur des technologies « vertes » et des matériaux critiques de la transition énergétique. La dépendance européenne est spectaculaire : la France dépend à 100 % des importations pour les métaux de la transition énergétique. Le nickel en fournit une illustration : en 2024, la Nouvelle-Calédonie a produit environ 5 millions de tonnes, contre une cinquantaine de millions en Indonésie, passée en dix ans de 0 à 55 % de la production mondiale tandis que la Nouvelle-Calédonie régressait à 5 %. Pourtant, comme le souligne Alain Lamassoure, ancien ministre des Affaires européennes, l’Europe dispose des moyens de ses ambitions : son épargne annuelle – 1 400 milliards d’euros, soit le double de celle des États-Unis – pourrait nourrir un véritable marché des capitaux si celui-ci voyait enfin le jour.
Pour sa part, Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères et de l’Europe, plaide pour « le moment de l’Europe », en soulignant les atouts d’un modèle unique : prospérité, défense, démocratie. Il appelle à renforcer les coopérations dans plusieurs formats : le couple franco-allemand, le Triangle de Weimar avec la Pologne, le dialogue quadrilatéral incluant l’Italie ou le Royaume-Uni.
Un an après les élections européennes, Corinne Deloy dresse un tableau complet du nouveau Parlement et de la montée de l’instabilité politique, marquée notamment par la progression des droites radicales. Les Européens sont sous le choc de la reconfiguration du système international et de ses répercussions brutales sur leur projet politique et leurs valeurs.
La fragmentation européenne face aux défis externes
En Ukraine aujourd’hui, et demain sur l’ensemble de sa frontière orientale, le projet européen est directement menacé par l’ambition autoritaire et néo-impérialiste du président russe. La menace dépasse toutefois le seul cadre géopolitique. Comme l’écrit Pascal Ausseur, président de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, l’Europe doit « se réveiller ou mourir ». Les Européens, attaqués sur tous les fronts – économique, sécuritaire, idéologique – découvrent une méthode assumée par Moscou : instrumentaliser la parole politique pour menacer, mentir, contraindre, et trahir, y compris au détriment d’alliés historiques des États-Unis.
Depuis plusieurs années, les principes politiques et juridiques de la démocratie libérale, fondements de l’UE, sont pris pour cible. En interne, des courants néonationalistes hostiles au libéralisme politique prennent pour modèles Vladimir Poutine ou Donald Trump. L’Union européenne, comme le rappelle l’universitaire américain Simon Serfaty, est désormais la seule grande puissance à ne pas être soumise à un pouvoir solitaire et autoritaire ou à la domination d’une oligarchie. Quelques mois après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, il apparaît clairement que la nouvelle administration américaine mène elle aussi une guerre idéologique et culturelle contre les valeurs du libéralisme politique et de l’économie sociale de marché qui fondent l’Union.
La poussée populiste dans plusieurs États membres complique la formulation d’une réponse européenne commune et affaiblit la capacité de décision face aux menaces extérieures. Le cas hongrois – pionnier en matière de contestation interne de l’État de droit – est éclairé par Péter Magyar, leader du parti TISZA (« Respect et liberté »), qui esquisse un chemin de renouveau démocratique fondé sur la conscience civique et un engagement entier envers les citoyens.
La nécessité d’une véritable réflexion stratégique européenne est soulignée par la plupart des contributeurs. L’enjeu est d’autant plus crucial qu’il s’agit de mener à terme le processus d’élargissement en direction des six pays des Balkans occidentaux, de la Moldavie et de l’Ukraine – tandis que la Géorgie, comme le déplore l’ancienne présidente Salomé Zourabichvili dans un plaidoyer vibrant, s’est partiellement retirée de cette trajectoire.
La crise actuelle a le mérite de clarifier les priorités : la souveraineté européenne est désormais indissociable de l’« indépendance », pour reprendre un terme employé à la fois par Friedrich Merz et par Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne.
Eugène Berg
Fondation Robert Schuman
Hémisphères éditions
2025 – 296 p. – 22 €



















