2004 : les Polonais approuvent par 77,6 % des voix, les 7 et 8 juin, le référendum d’adhésion de leur pays à l’Union européenne. 2025 : le second tour de l’élection présidentielle, le 1er juin, voit pour la troisième fois consécutive la victoire d’un candidat de l’extrême droite ultra-conservatrice et souverainiste (PiS), à la faveur d’un scrutin très serré¹, traduisant une profonde division entre deux Polognes et prolongeant la houleuse période de cohabitation avec le Premier ministre libéral, Donald Tusk.
L’Histoire que relate Patrick Gautrat, dans ce passionnant ouvrage, sorti quelques mois avant la dernière présidentielle, a pour toile de fond les événements majeurs de la fin du XXe siècle et du premier quart du XXIe. À travers trois périodes, dont les deux premières correspondent à ses séjours en poste à Varsovie, en tant que secrétaire aux affaires économiques, durant l’époque Gierek, puis comme ambassadeur au début des années 2000, l’auteur, diplomate averti, nous livre les analyses et témoignages d’un homme séduit par le pays de l’Aigle blanc, à l’histoire exceptionnellement tragique. Dans la dernière partie, il narre, en tant qu’observateur extérieur, les turbulences vécues par la Pologne aux plans interne et international, de 2005 à nos jours.
De la période Gierek, durant laquelle s’étaient améliorées les relations avec l’Église, dans un pays demeuré profondément catholique – on ignore encore le rôle futur du cardinal Wojtyla – on retiendra les travaux préparatoires de la CSCE auxquels participe le jeune diplomate, ainsi que l’activisme des poseurs de micros, des « merveilles de technologie ». Le scandale qui atteint pour un temps les bonnes relations franco-polonaises sera suivi d’une autre affaire d’espions polonais à Paris, avec pour corollaire des expulsions croisées dont celle du jeune secrétaire aux affaires économiques.
En 2002, près de trente ans après, Patrick Gautrat revient à Varsovie comme chef de poste, et entame une mission semée d’embûches, dans un pays profondément bouleversé. La Pologne vient d’intégrer l’OTAN. Les négociations d’adhésion à l’UE sont âpres et Varsovie, insatisfaite du sommet de Nice, se montre un interlocuteur particulièrement ardu, formulant des exigences jugées souvent exorbitantes. Quant aux relations bilatérales, elles sont d’autant plus difficiles que les griefs polonais à notre encontre sont multiples, parmi lesquels nos relations avec la Russie. Mais la grande affaire sera celle des avions de chasse… Le scepticisme, voire le pessimisme du nouvel ambassadeur rencontre cependant peu d’échos à Paris, alors les choses ne font que se dégrader. La visite plutôt réussie de Dominique de Villepin ne peut dissiper la persistance du malaise, alimenté par de nombreux clichés anti-français. Ni l’alignement complet de la Pologne sur les positions américaines dans la guerre en Irak, ni la proximité des dirigeants polonais avec le chancelier Schröder ne permettent de présager une embellie, alors que les « coups tordus » américains se multiplient. La visite du Président français Jacques Chirac, agressif et hautain, est un désastre. L’hostilité de l’Élysée se manifestera à maintes reprises, dont le tristement célèbre « ils ont manqué une occasion de se taire ». Entretemps la France vient d’essuyer un revers cinglant avec le choix polonais d’écarter les Mirage 2000 au profit des avions de chasse américains F-16 pour équiper l’armée polonaise, et ce moins de dix jours après le sommet de Copenhague ayant décidé de l’adhésion des nouveaux États membres.
Au-delà des tribulations des rapports franco-polonais et de la fascination polonaise pour les Américains, encenseurs de la Nouvelle Europe, il apparaît que les Polonais peinent à concevoir leur rôle au sein de l’UE. De son côté, Paris, dont le credo demeure le couple franco-allemand, feint d’ignorer le jeu trouble de notre voisin d’outre-Rhin, mis en lumière à moult reprises. De ce point de vue, la réactivation du format de Weimar aura au moins le mérite de ne pas laisser Varsovie en tête à tête avec Berlin.
Les vingt années qui suivent, de 2005 à nos jours, ouvrent une période tumultueuse, tant sur le plan interne qu’international. Les néo-socialistes post-communistes, à bout de souffle, ayant quitté la scène politique, les deux formations issues de Solidarność, porteuses de visions radicalement opposées de la société et de la place de la Pologne en Europe, s’affrontent violemment à travers les alternances et périodes de cohabitation. À partir de 2015, et après cinq années de politique libérale pro-européenne, le PiS dispose de tous les pouvoirs et multiplie les atteintes à l’État de droit. S’ensuivent de fortes tensions avec la Commission au point de déclencher des sanctions financières.
Tempérant l’optimisme de milieux pro-européens, le dernier scrutin a prolongé les incertitudes dans un pays certes profondément fracturé mais qui se retrouve sur les questions de sécurité extérieure, objet d’un fort consensus. Son engagement en faveur de l’Ukraine et sa stratégie ambitieuse en matière de défense, visant à porter les dépenses à hauteur de 4 % du PNB, font que la Pologne tient désormais une place incontournable, en tant que quatrième puissance de l’Union
Marie-Christine Meininger
Patrick Gautrat
Temporis Éditions, 2025
378 p. – 22 €


















