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dans Archives et Discours

De la nationalisation du pétrole à l’opération Ajax en Iran (1951-1953)

Myriam BenraadParMyriam Benraad
16 juillet 2026
De la nationalisation du pétrole à l’opération Ajax en Iran (1951-1953)

 Le « Bureau de l’historien » (Office of the Historian) du Département d’État américain est une unité officielle chargée de la production, de la préservation et de la diffusion de l’histoire diplomatique des États-Unis. Nous traduisons ci-après un télégramme diplomatique du secrétaire d’État adjoint aux affaires du Proche-Orient, de l’Asie du Sud et de l’Afrique Henry A. Byroade, qui occupa ce poste au cœur de la politique américaine au Moyen-Orient entre 1952 et 1955, soit au cours des premières années de la guerre froide. Byroade était une personnalité influente, responsable de toute la zone, y compris de l’Iran où, en mars 1951, le premier ministre Mohammed Mossadegh avait nationalisé l’industrie pétrolière. Craignant un retour de bâton nationaliste à l’échelle régionale et une poussée de la présence soviétique, le diplomate endossa un rôle décisif dans la décision de renverser le régime de Mossadegh au profit d’un système pro-américain gouverné par le Chah d’Iran.

 

Parmi d’autres mémorandums de ce type, cette source primaire est de première importance car révélatrice de la stratégie américaine face à la crise iranienne de l’époque et éclairante sur les débats internes à Washington quant à l’opportunité d’un changement de régime. Londres pousse alors les États-Unis à soutenir cette option, mais les perspectives sont jugées peu encourageantes du fait de l’absence d’une alternative politique crédible. Dans ce télégramme du 29 juillet 1952, Henry A. Byroade encourage une analyse conjointe afin d’identifier les moyens de porter au pouvoir un autre gouvernement et de s’assurer des appuis nécessaires en ce sens. Sur un plan historiographique, l’échange illustre que l’optique d’un coup d’État n’est pas apparue en 1953 mais a mûri dès 1952, éclairant la chronologie de l’implication américaine dans ce conflit ainsi que la construction progressive d’une politique qui aboutira à l’opération Ajax d’août 1953.

 

Sa résonance avec la guerre Israël-États-Unis-Iran de 2026 est frappante, comme une sorte de miroir historique où se rejoueraient les mêmes dilemmes, les mêmes inquiétudes et des erreurs d’appréciation comparables. Rétrospectivement, on saisit mieux que l’Iran a toujours constitué une question épineuse pour Washington, entre risque de déstabilisation systémique, contagion idéologique et menaces sur les flux d’hydrocarbures au Moyen-Orient. Au prisme de la dernière crise, ces craintes ont été réactivées avec une préoccupation centrale du côté américain : contrecarrer un effondrement total de l’Iran qui ébranlerait la région dans son ensemble, tout en garantissant l’endiguement préventif de Téhéran. Autrement dit, ce télégramme est un précédent qui rend compte d’une hésitation profonde entre réalisme – sauver un régime affaibli pour éviter le chaos – et idéalisme – le renverser, sans néanmoins de possibilité réelle d’accompagnement d’une recomposition intérieure des équilibres.

 

La pertinence de cette archive pour la France, en 1952 comme en 2026, est double. De manière indirecte, celui-ci éclaire en premier lieu la position de Paris dans un système occidental dominé par les États-Unis et révèle un faisceau de constantes géopolitiques qui marquent encore sa politique au Moyen-Orient. Ce télégramme dévoile ainsi une relation bilatérale anglo‑américaine qui a durablement placé la France, pourtant elle-aussi dépendante du pétrole moyen-oriental, en dehors des principaux cercles décisionnels. A posteriori, il montre aussi comment la diplomatie française s’est vue confrontée à l’ampleur vertigineuse de guerres qu’elle n’avait pas choisies, à peine consultée par son allié américain et brutalement remise en cause par Israël. Paris a constamment dû s’adapter aux multiples errements des administrations américaines qui se sont succédé, dont ceux de Donald Trump en 2026 pour pouvoir naviguer dans les eaux troubles du détroit d’Ormuz et y sauvegarder ses propres intérêts.

 

Myriam Benraad

—

Mémorandum du secrétaire d’État adjoint aux affaires du Proche-Orient, de l’Asie du Sud et de l’Afrique (Byroade) au secrétaire d’État*

 

Washington, 29 juillet 1952.

 

Je vous suggère de lire les trois messages britanniques ci-joints, envoyés par Middleton[i] depuis Téhéran. Le premier offre une excellente analyse de la situation ainsi que les conclusions de Middleton avant que Mossadegh[ii] ne retire sa proposition d’arbitrage[iii]. Le deuxième message décrit les circonstances du retrait de cette proposition, tandis que le troisième donne un aperçu des réflexions de Henderson[iv] et de Middleton sur la situation actuelle.**

 

Je me suis mis d’accord avec les Britanniques pour envoyer aujourd’hui, depuis Londres et Washington, des messages demandant à Middleton et Henderson de procéder à une analyse conjointe de la nouvelle situation et de formuler leurs recommandations quant à la ligne de conduite à adopter immédiatement par les États-Unis et le Royaume-Uni[v], y compris des recommandations concernant d’éventuelles alternatives à Mossadegh, la manière de mettre en place un tel gouvernement, ainsi que le type d’encouragement et de soutien qui s’imposerait dans de telles circonstances.[vi]

 

Nous envisageons, dans certains cas en collaboration avec la CIA[vii], toutes les alternatives possibles de notre côté pour sauver l’Iran. Cela inclut la position probable des Britanniques et la nôtre auprès des tribus locales[viii], qui pourrait constituer un facteur déterminant dans toute action de type coup d’État. Un autre point à examiner, et sur ce point les Britanniques ne seraient probablement pas d’accord avec nous, est de savoir si les États-Unis et le Royaume-Uni devraient prendre l’initiative avec Mossadegh en lui proposant un règlement nettement plus simplifié de la question pétrolière en échange de notre aide immédiate.

 

Je pars cet après-midi pour un rendez-vous chez le docteur que j’aurais dû prendre depuis longtemps (rien de grave). John Jernegan[ix] se chargera de valider ce télégramme avec Matthews[x], et avec vous si le docteur[xi]le juge nécessaire. J’ai informé les Britanniques que je les appellerai si ce télégramme est approuvé ici au Département.

 

* Source : Archives nationales, RG 59, Dossiers centraux 1950-1954, 888.2553/7-2952. Secret ; informations relatives à la sécurité. Rédigé par Byroade. Une note indique qu’Acheson[xii] a pris connaissance de ce mémorandum.

** Les messages britanniques cités par Byroade ne sont pas joints et une note indique qu’ils ont été renvoyés à la GTI[xiii] le 6 août. Il s’agissait apparemment de copies de télégrammes envoyés à Londres depuis Téhéran, fournies par le gouvernement britannique. Le premier message référencé pourrait correspondre à une copie d’un télégramme de Middleton, datant au plus tôt du 28 juillet, dans lequel Middleton décrit la proposition d’arbitrage de Mossadegh (Ibid., dossiers GTI, lot 57 D 155, boîte 44). Voir également la note de bas de page n° 2, document 99. Aucun message ne décrivant le retrait par Mossadegh de sa proposition d’arbitrage n’a été retrouvé. Dans le télégramme n° 416 envoyé depuis Téhéran le 27 juillet, Henderson faisait part de quelques conclusions provisoires concernant la situation en Iran, après s’être entretenu avec Middleton. Henderson écrivait que, bien qu’il partageât l’avis de Middleton selon lequel Mossadegh était une « personne particulièrement insatisfaisante », il convenait de répondre à la proposition d’arbitrage de Mossadegh dans un esprit conciliant. « La proposition présentée par Mossadegh au gouvernement britannique comme première étape vers un règlement de la question pétrolière devrait être considérée avec le plus grand sérieux, car elle pourrait constituer la dernière chance d’aboutir à un tel arrangement. Si elle n’est pas acceptée comme base de discussions sérieuses et si l’on ne la défend pas de bonne foi, les extrémistes du Front[xiv] pourraient ne pas accorder de nouvelle chance à Mossadegh. » (Archives nationales, RG 84, dossiers de l’ambassade de Téhéran, 1950-1952, documents généraux classifiés, boîte 29)

 



[i] Diplomate de carrière, Sir William H. T. « Bill » Middleton est le chargé d’affaires britannique à Téhéran, après l’expulsion de l’ambassadeur Sir Francis Shepherd en 1952. C’est une figure importante mais discrète au cours de cette crise, pivot opérationnel de la politique britannique en Iran.

[ii] Juriste formé en Europe et opposant à Reza Chah, Mohammed Mossadegh (1882-1967) incarnait une tentative unique de souveraineté démocratique dans un pays pris en étau entre pressions impériales et rivalités bipolaires typiques de la guerre froide. La nationalisation du pétrole était pour lui un acte fondateur qui devait mettre fin au système des concessions étrangères, jugé humiliant pour l’Iran, et financer un généreux programme de réformes économiques et sociales.

[iii] Pour apaiser les tensions, une offre éphémère avait été formulée à destination de la Compagnie anglo-iranienne des pétroles (Anglo-Iranian Oil Company, AIOC) – future British Petroleum (BP) – dans le contexte du transfert de l’industrie pétrolière à l’État iranien. Mais Mossadegh campait sur une position de fermeté et de refus de tout compromis avec Londres quant au contrôle des ressources naturelles du pays. La nationalisation fut un acte de rupture qui défia délibérément les intérêts britanniques. En 1951, la Couronne répondit par un sévère embargo, tout en accentuant ses pressions diplomatiques et juridiques.

[iv] Spécialiste de l’Union soviétique et du Moyen-Orient, Loy W. Henderson était un influent diplomate américain, ambassadeur des États-Unis en Iran entre 1951 (année de son arrivée en octobre, soit quelques mois seulement après la nationalisation) et 1954.

[v] Au départ, les États-Unis étaient restés relativement neutres dans ce contentieux car ils trouvaient Mossadegh intègre, quoiqu’imprévisible. L’ambassadeur américain Henderson avait tenté de le pousser à une entente avec l’AIOC. Puis Washington bascula progressivement dans le camp de Londres et dans celui du Chah en craignant qu’une instabilité économique et politique durable ne soit exploitée par les Soviétiques. 

[vi] Ce passage annonce, dès 1952, la préparation de l’opération Ajax, de son nom de code TP-AJAX – Parti Tudeh d’Iran, marxiste-léniniste devenu pro-soviétique et influent sous Mossadegh, et Ajax, dans une allusion explicite au célèbre nettoyeur éponyme. L’objectif est de restaurer le pouvoir du Chah et de mettre fin à la nationalisation unilatérale du secteur pétrolier. Cette opération résulte dans l’arrestation de Mossadegh et la consolidation d’un régime autoritaire appuyé par Washington jusqu’à la révolution islamique de 1979.

[vii] La CIA a joué un rôle progressif dans cette crise, d’abord limité puis décisif. Au commencement, le dossier est surtout géré par le MI6 britannique, le Département d’État américain et l’ambassadeur Henderson. Après avoir surveillé la montée du nationalisme iranien, la CIA ne considère Mossadegh ni comme menaçant, ni comme un allié de Moscou en 1951. C’est à compter de 1952 que la CIA intervient politiquement en vue d’affaiblir le premier ministre iranien par un soutien aux réseaux monarchistes et à la propagande qui le vise. Mais cette phase échoue et une opération clandestine de renversement du régime est décidée, dirigée en particulier par Kermit Roosevelt Jr., alors chef de la CIA pour le Moyen-Orient. Le 19 août 1953, Mossadegh est renversé.

[viii] Pour ce changement de régime, les réseaux tribaux ont en effet constitué un levier particulièrement efficace, a contrario d’une narration qui a souvent mis l’accent sur le rôle des élites urbaines et des officiers monarchistes, de même que sur les opérations psychologiques. Des tribus tels les Qachqai, confédération turcophone du Sud, les Bakhtiari, tribu influente du Sud-Ouest, et bien d’autres encore ont fourni armes et relais locaux pour sécuriser certaines zones stratégiques. Elles ont par ailleurs influencé les notables et réseaux économiques liés à l’industrie pétrolière locale.

[ix] Certes moins connu que ses collègues, John D. Jernegan (1911-2000) endossa un rôle crucial dans la gestion bureaucratique de cette crise. Arabisant, il travaillait pour Byroade et poussait Washington à ne pas suivre Londres dans une position de dureté absolue, avertissant que le us pétrolier imposé à l’Iran faisait courir le risque d’un effondrement du pays et qu’un compromis était par conséquent nécessaire.

[x] Conseiller du secrétaire d’État et supérieur hiérarchique de Byroade, Jernegan et Henderson, H. Freeman Matthews est également un acteur moins visible de cette crise, mais n’en valide pas moins, autant qu’il arbitre et oriente la position américaine sur l’Iran. Lui-aussi recommandait une approche prudente, centrée sur le maintien de l’ordre, et a ainsi retardé le déclenchement d’une opération clandestine pendant de longs mois.

[xi] Formule discrète utilisée dans ce type de correspondance diplomatique pour se référer à une agence de renseignement, à un service clandestin, souvent d’ailleurs à la CIA elle-même sans la nommer explicitement.

[xii] Dean G. Acheson fut le secrétaire d’État des États-Unis de 1949 à 1953, sous la présidence de Harry S. Truman. Il dirigea le Département d’État à un moment où, sur fond de containment contre l’URSS, l’Iran devenait un enjeu stratégique majeur.

[xiii] Groupe de travail interdépartemental sur l’Iran, chargé de centraliser l’analyse, de coordonner les positions diplomatiques et de préparer les options politiques tangibles pour Washington.

[xiv] Le Front national (Jebhe-ye Melli en persan) était une coalition constitutionnaliste, réformiste et souverainiste formée par Mossadegh en 1949 afin de promouvoir une refonte des institutions et un nationalisme anti-impérial dirigé contre les Britanniques.

Myriam Benraad

Politiste de formation, Myriam Benraad est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et s’est spécialisée dans les relations et la négociation internationales, les études sur la paix et les conflits, ainsi que la géopolitique mondiale et l’économie politique internationale, avec un accent particulier sur les transitions et émotions politiques au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général. Elle a été associée à divers centres de recherche et a régulièrement exercé en tant que consultante et experte/conseillère technique pour l’Union européenne et plusieurs organisations internationales et agences de développement (notamment la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale). Outre ses nombreuses années d’expérience dans l’enseignement supérieur, Myriam Benraad est une chercheuse chevronnée ainsi que la fondatrice du Réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance (TNRS) et de l’Institut Delphes. Parmi ses dernières publications : Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution et L’Irak par-delà̀ toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition.

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