Dans le contexte de la crise du détroit d’Ormuz, l’histoire de Foudjaïrah conte une transformation radicale qui s’apparente à une « revanche », au sens d’une seconde partie que l’on jouerait après avoir perdu la première : celle d’un émirat initialement périphérique, peu connu et pauvre en hydrocarbures qui a réussi à s’imposer comme pivot énergétique mondial et lieu de tensions géopolitiques majeures. En 2026, Foudjaïrah n’est plus cet « ailleurs » du Golfe mais un centre de gravité régional et peut-être même un élément de rupture.
Des sept émirats constituant les Émirats arabes unis (EAU) et doté d’une capitale éponyme, Foudjaïrah est indubitablement le moins fréquemment évoqué dans les débats. Or, le 14 mars 2026, une attaque iranienne de drones et de missiles qui déclenche un important incendie dans la zone industrielle pétrolière de FOIZ (Fujairah Oil Industry Zone) le place de manière spectaculaire à l’avant-plan de l’actualité internationale. Puis le 5 mai suivant, un nouveau tir de la République islamique voisine frappe l’une de ses raffineries, alors que l’escalade militaire entre les États-Unis, Israël et l’Iran se poursuit et que Téhéran affiche sa volonté d’élargir le spectre conflictuel.
En frappant Foudjaïrah, les gardiens de la révolution comptent montrer que même les routes qui contourneraient le détroit d’Ormuz, quasi-totalement fermé depuis de longues semaines, ne seront pas plus sécurisées. Les effets de ces attaques sont immédiats et aboutissent à une suspension temporaire des opérations pétrolières locales, tout en amplifiant le choc provoqué par la crise sur les marchés.
En muant en un point de pression dans cette guerre énergétique, et symbole d’un déplacement de la violence vers les infrastructures critiques du Golfe, Foudjaïrah cesse brusquement d’être cet arrière-port que l’on occultait pour se transformer en un nœud géopolitique clé. Doit-on y voir la revanche d’un émirat longtemps marginalisé et propulsé par la force des choses au cœur de la sécurité économique mondiale ? Certes, cette revanche semble ambiguë à première vue. De fait, Foudjaïrah ne conquiert pas cette centralité par l’importance que l’on aurait naturellement pu lui accorder, mais en raison d’un système qui translate les fragilités plus qu’il ne les résout. Cette nouvelle position est en l’espèce imposée par la militarisation à l’œuvre et l’impératif global de gestion du risque, ce qui implique indirectement de retracer la trajectoire singulière de ce territoire périphérique étonnamment consacré au centre.
D’UNE PÉRIPHÉRIE À UN CENTRE DE GRAVITÉ
Traditionnellement, Foudjaïrah a toujours été considéré comme un espace marginal au sein de la péninsule arabo-persique, fondé autour d’un fort en 1808 par Mohammed bin Mattar de la confédération tribale des Charqiyin, membres des « États de la Trêve »1 qui représentent 90 % de la population en 1968 et gouvernent l’émirat depuis plusieurs générations. Disons-le, rien ne prédestinait ce territoire à occuper en 2026 une position de premier plan dans la crise qui secoue les pays du Golfe par suite des frappes israélo-américaines lancées au mois de février contre l’Iran et ayant suscité une riposte brutale de Téhéran à l’échelle régionale. L’histoire de Foudjaïrah, d’une périphérie tribale relativement ostracisée à un point de référence sur la carte, n’est ni linéaire dans le temps, ni spontanée. Elle résulte surtout d’une conjonction de facteurs géographiques, politiques et infrastructurels qui ont progressivement reconfiguré sa place dans les équilibres politiques. Comment ce territoire auparavant délaissé est-il devenu, au travers d’un conflit qui le dépasse, le théâtre de toutes les attentions ?
Situé sur la côte orientale des EAU face au Golfe d’Oman, Foudjaïrah se distingue des six autres émirats par un fait simple mais significatif : il est le seul à ne pas disposer de façade sur le Golfe arabo-persique, position lui ayant valu un grand isolement tout en représentant un handicap car elle signifiait, avant la modernité du XXᵉ siècle, un éloignement des routes caravanières intérieures et l’absence de ports. Montagneux, désertique et composé d’enclaves plus ou moins étendues, son territoire possède des frontières avec le sultanat d’Oman et les émirats d’Ajman (enclave de Manama), Charjah et Ras al-Khaïmah, dont les réseaux commerciaux ont permis un début d’intégration des régions les plus reculées de l’actuel État fédéral.
Dans cette périphérie durablement écartée par la géographie, et donc tardivement reconnue, l’économie reposait sur la pêche, l’agriculture oasienne et le cabotage, sans aucune insertion au sein des circuits marchands internationaux. Le port de Foudjaïrah ne fut inauguré qu’en 1983, alors que l’émirat avait, de longue date, tenté de tirer parti de sa localisation favorable, les bateaux en direction des EAU n’ayant pas besoin de passer par le détroit d’Ormuz, gagnant en temps de trajet et évitant des eaux incertaines du fait des contentieux maritimes avec l’Iran. Sur le plan politique, Foudjaïrah n’obtint son autonomie qu’en 1902, lorsque l’émir Hamad bin Abdallah al-Charqi déclara l’émirat affranchi de Charjah et adopta un drapeau uniformément rouge en hommage à sa lutte pour l’indépendance et comme emblème d’unité nationale. Cette émancipation ne sera acceptée et institutionnalisée qu’en 1952 par le pouvoir britannique, qui occupe Foudjaïrah depuis l’époque ottomane dans le cadre d’un protectorat2. Cette gratitude retardée renvoie à la capacité militaire et administrative limitée de Foudjaïrah, ainsi qu’à son statut de périphérie dans l’ordre politique du Golfe. Au moment de la création des EAU en 1971, Foudjaïrah est l’émirat le moins doté en hydrocarbures, le plus faiblement peuplé et le plus dépendant des transferts de revenus fédéraux, sans rôle dans la diplomatie de la fédération ou la sécurité régionale. Il demeure une marge interne, un espace peu consolidé et sans levier, les EAU construisant leur prospérité autour des deux pôles dominants d’Abu Dhabi et de Dubaï en reléguant Foudjaïrah à un rôle secondaire3 – ce qui tranche bien entendu avec l’inversion du rapport centre/périphérie en 2026 et avec la consécration de l’émirat comme assurance-vie énergétique et stabilisateur partiel du marché mondial.
ENTRE CONTOURNEMENT ET SÉCURISATION
Doit-on dès lors présumer une « invention » de la centralité aujourd’hui attribuée à Foudjaïrah ? Il semble évident que la militarisation croissante du Golfe au gré des crises successives – guerre Iran-Irak (1980-1988), guerre du Golfe (1990), tensions réitérées autour du détroit d’Ormuz – ont mis en exergue une vulnérabilité profonde, avec près de 90 % des exportations pétrolières de la région transitant par un détroit que la République islamique iranienne pouvait en réalité à tout moment viser, ce qui a vite conditionné la quête de routes alternatives. Dès les années 1990, les EAU avaient quant à eux bien compris que leur sécurité énergétique dépendrait d’un point d’exportation hors d’Ormuz et ont donc achevé, dès 2012, la construction de l’oléoduc Habchan-Foudjaïrah (ADCOP, Abu Dhabi Crude Oil Pipeline) qui relie les champs pétroliers d’Abu Dhabi à l’émirat, avec une capacité d’exportation estimée à environ 1,8 million de barils de brut par jour. Cette étape sanctionna un basculement notable : pour la première fois, les EAU pouvaient se targuer d’exporter du pétrole sans passer par Ormuz, faisant explicitement de Foudjaïrah une garantie contre les pressions iraniennes. D’un littoral isolé, Foudjaïrah devint un hub énergétique, une zone de stockage d’hydrocarbures et de produits raffinés, mais aussi une interface logistique vitale.
L’émirat est à présent l’un des grands centres de ravitaillement des navires, ayant bénéficié des investissements massifs d’entreprises internationales comme Vopak, VTTI et GPS qui y ont installé leurs activités et ainsi renforcé son rôle dans les chaînes de distribution globales. Les infrastructures définissant souvent les hiérarchies sociales et politiques dans cette partie du monde, le pouvoir de Foudjaïrah en est sorti rehaussé, n’étant plus cette périphérie lointaine et méprisée, mais un lieu déterminant de l’architecture énergétique.
Au cours des années 2010, Foudjaïrah est un espace où se croisent déjà, tout en se heurtant, les marines occidentales, les stratégies émiriennes et les actes de nuisance de l’Iran. Le Golfe d’Oman cesse d’incarner une périphérie maritime pour devenir le théâtre d’une confrontation grandissante entre acteurs régionaux4. À ce titre, peu se souviennent sans doute des attaques de l’Iran survenues en mai 2019, qui constituaient une première démonstration de force de Téhéran ainsi qu’un signe d’exposition accrue pour Foudjaïrah. Les sabotages de tankers au large de l’émirat furent une alerte claire, inaugurant une nouvelle ère où les routes et infrastructures de contournement ne seraient plus vraiment protégées. Foudjaïrah n’apparaît donc pas comme un refuge mais davantage comme un front avancé. La crise de l’année 2026 se distingue surtout par son caractère systémique depuis la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, Foudjaïrah apparaissant comme une soupape pour les exportations tout en étant devenu une cible plus directe des attaques du régime islamiste chiite (hybrides, cyber, opérations sous faux drapeau, saisies forcées). Le message de la République islamique est clair : aucune déviation ne restera hors de portée.
VERS LA CONSOLIDATION DE CE STATUT ?
Ce n’est pas la première fois que des couloirs maritimes de ce type muent en des espaces de compétition internationale5. Est-ce à affirmer pour autant qu’une marge peut offrir des ressources stratégiques supérieures et, si tel est le cas, comment ce processus advient-il ? La marginalité de Foudjaïrah – hors d’Ormuz et hors du Golfe arabo-persique – a-t-elle fini par se transformer en un atout clé lorsque les EAU cherchaient à éviter Ormuz à tout prix ?
Dans le cas présent, un territoire marginal s’est indiscutablement vu requalifié en un centre, dans la mesure où les infrastructures énergétiques façonnent certains points de pression qui deviennent fréquemment des leviers géopolitiques. Dans le même temps, Foudjaïrah n’est pas ce nouveau centre de gravité par choix, mais sous le poids de l’affrontement. Sa primauté inattendue s’est aussi en large part retournée contre lui lorsque l’Iran a ciblé, sans surprise, son port et ses infrastructures. Au fond, la trajectoire de Foudjaïrah découvre les recompositions plurielles de cette région et illustre un phénomène plus large, à savoir ces marges envisagées comme des centres lorsque les centres ne sont plus sûrs car exposés au danger. L’histoire de Foudjaïrah révèle cette évolution, qui n’a pas uniquement été le produit d’une volonté intérieure aux EAU, mais la résultante d’une « gangstérisation » inquiétante des routes maritimes. Elle dévoile un enchevêtrement complexe entre géographie, infrastructures, stratégies étatiques et conflits. Foudjaïrah revêt cette importance non par projection de puissance qui lui est propre, mais du fait des dynamiques qui travaillent Ormuz. Cette revanche est-elle vouée à perdurer à l’heure où nombre d’incertitudes demeurent quant à un règlement diplomatique durable ?
Foudjaïrah a été une sorte de bouton de contournement qui explique sa revanche éclatante, d’un port oublié à un centre incontesté de la sécurité énergétique, de même que l’accélération de sa mutation. Un second oléoduc ouest-est est ainsi en construction, avec pour objectif de doubler la capacité d’exportation de l’émirat d’ici 2027. Plusieurs tendances de fond structurent en outre cette revanche, de la désintermédiation d’Ormuz à l’autonomisation des EAU face au blocage prolongé du détroit, notamment avec leur sortie fracassante des rangs de l’OPEP pour disposer d’une marge de manœuvre qui ne soit plus tenue par des compromis. Si la crise d’Ormuz dure au long cours, alors nombre d’acteurs – États, majors, traders – seront tentés d’internaliser Foudjaïrah comme filet de sécurité. Dans l’absolu, la réouverture du détroit pourrait ne pas remettre en cause l’image de sécurité que l’émirat projette en tant que centre privilégié de diversification et d’investissements. La revanche de Foudjaïrah est par conséquent une revanche discrète, silencieuse, qui ne remplace pas Ormuz comme substitut total mais réduit certainement son monopole, tout en faisant elle-même face à la revanche concurrentielle d’autres routes maritimes en quête de rente financière et symbolique. N’est-ce pas aussi une recomposition des rapports de force au sein de la fédération des EAU dont il s’agit, à la faveur d’un émirat en quelque sorte devenu le plus « bankable » ? Foudjaïrah pourrait par ailleurs profiter de la transition énergétique pour réaliser une autre revanche, plus fonctionnelle et qualitative cette fois-ci, soit le passage d’un hub exclusivement pétrolier à un hub multi-énergies, bas carbone, sa transition vers une plateforme géoéconomique complète qu’une détente à Ormuz n’affectera pas
Myriam BENRAAD,
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter. Spécialiste du Moyen-Orient contemporain. Autrice de nombreuses publications de référence sur cette région, consultables en ligne
- Groupes tribaux du sud-est de l’Arabie dont les dirigeants, entre 1820 et 1892, avaient signé des traités de protection avec le Royaume-Uni, jusqu’à leur révocation le 1er décembre 1971. ↩
- Eugene Rogan, « L’Empire britannique au Moyen-Orient », in Histoire des Arabes, Paris, Perrin, pp. 257-312. ↩
- Emma Soubrier, « Les Émirats arabes unis à la conquête du monde ? », Politique étrangère, 2020, pp. 57-66. ↩
- Gawdat Bahgat, « Security in the Gulf: The View from Oman », Security Dialogue, vol. 30, n° 4, 1999, pp. 445-458. ↩
- Sylvain Pomeroue, Géopolitique des espaces maritimes. Enjeux et défis de la maritimisation du monde, Paris, Armand Colin, 2025. ↩

















