Il s’agit d’un constat assez largement partagé, par-delà les clivages politiques et partisans : les espaces de discussion intellectuelle se réduisent à vue d’œil, en France comme à l’étranger, sur fond d’un affaiblissement du débat d’idées. Mais quelques exceptions notables sont à relever dans ce paysage en crise.
Fin octobre, j’avais l’immense plaisir de prononcer une conférence magistrale dans le cadre du programme d’enrichissement culturel de l’Université de Montréal Les Belles Heures, qui vise à permettre un partage de connaissances fiables en français, issues du monde universitaire, avec le grand public. Ces rencontres ont été conçues pour servir la curiosité de toute personne désireuse d’apprendre et représentent donc une occasion privilégiée de développer sa culture générale, d’aiguiser son esprit critique et d’affiner sa littératie scientifique. Il s’agit également d’appréhender l’actualité et l’histoire dans leur complexité, avec nuance, de s’ouvrir au monde et aux autres cultures. L’éducation et la liberté d’expression constituent des enjeux essentiels pour les sociétés démocratiques actuelles.
La conférence donnée à la Grande Bibliothèque de Montréal portait ainsi sur le thème « Irak, Iran, Venezuela : regime change et guerres fossiles » et explorait comment, de Bagdad jusqu’à Téhéran, en passant par Caracas, les interventions étrangères et les guerres pour le contrôle des ressources fossiles redessinent aujourd’hui la carte géopolitique. Cet événement avait pour but d’aborder de manière comparative les logiques de changement de régime dans ces trois pays, à travers leurs liens étroits avec les conflits locaux. Entre enjeux énergétiques, stratégies militaires et rivalités de puissance, elle entendait jeter une lumière nouvelle sur des rapports de force sous haute tension.
Programmée du 29 octobre au 1er novembre 2026, cette première édition des « Rendez-vous d’automne » des Belles Heures est un festival qui propose quatre jours d’activités culturelles, de projections et de réflexions en compagnie d’expertes et d’experts universitaires, articulée autour de conférences thématiques et de films suivis d’entretiens et d’échanges avec le public. En partenariat avec le CÉRIUM, où j’avais déjà effectué une résidence de recherche au cours de l’automne 2023, j’avais aussi l’honneur de commenter le film « Le gâteau du président » du réalisateur irakien Hasan Hadi, lauréat en 2025 de la caméra d’or et du prix du public au festival de Cannes. Diffusée par les Archives nationales du Vieux-Montréal, cette œuvre conte la difficile quête d’ingrédients par Lamia, fillette de neuf ans, aidée par son ami Saeed, qui doit confectionner un gâteau pour l’anniversaire du chef dans l’Irak des sanctions et de l’embargo.
Quelques semaines plus tôt, du 25 au 27 septembre 2026, j’avais participé à la « La Cité des débats », rendez-vous annuel de la Revue politique et parlementaire coorganisé avec la Mairie de Saint-Raphaël. Espace d’échanges citoyens dans une époque contrainte par l’immédiateté, en vue de retrouver du temps long et d’approfondir le débat par l’argumentation et la réflexion, cette sixième édition était consacrée à la question stratégique : « La France attaquée ? De la guerre hybride au conflit majeur ». Pendant trois jours entiers, intellectuels, politiques, acteurs économiques et associatifs eurent l’occasion unique de se rassembler autour de riches débats et de conférences, dont la table-ronde « Guerre et recomposition au Proche et Moyen-Orient » destinée à discuter des transformations historiques connues par la région.
Alors que d’autres événements du même type sont aujourd’hui régulièrement déprogrammés sous diverses pressions et menaces, et que le rétrécissement du débat démocratique se poursuit dangereusement, il est essentiel de saluer et de mettre en valeur ces initiatives précieuses. Ce sont elles, en effet, qui refondent une relation privilégiée avec un public cultivé, réceptif et qui ne se satisfait plus d’un statu quo délétère et d’une économie de l’attention appauvrissante telle que promue par les réseaux sociaux. L’argumentation longue et fine doit retrouver sa place et plus encore primer sur le clash et la polémique stériles, sur un court-termisme et le culte de la médiocrité, de même que la recherche scientifique et l’échange républicain ne peuvent accepter la dictature présente de l’intimidation militante et identitaire.
Myriam Benraad,
professeure honoraire à l’Université d’Exeter (Royaume-Uni)










