« Aux grands hommes la patrie reconnaissante »

Emmanuel Macron vient de donner une suite favorable à la pétition lancée par  Pascal Bruckner et Laurent Kupferman pour une entrée de Joséphine Baker au Panthéon.

Notre Président à qui seul revient aujourd’hui une telle décision n’y a vu, évidemment, qu’un avantage pour sa réélection lors de la prochaine campagne électorale : tous les Français d’origine africaine ne manqueront pas, en effet, de se souvenir de ce geste en mettant dans l’urne leur bulletin de vote, en avril 2022. Cette entrée de Joséphine Baker au Panthéon, aux côtés de Voltaire, Victor Hugo et Pierre et Marie Curie, qui se fera le 30 novembre prochain, est, à première vue, renversante : il y a, actuellement, au Panthéon, 80 personnalités connues (75 hommes et 5 femmes) qui sont honorées par la nation. Ce temple laïc rassemble les principales personnalités qui ont marqué l’histoire de la France.

La philosophe Laurence Hansen-Love nous dit, dans « Cours de philosophie » paru chez Belin : « Les peuples se reconnaissent dans leurs grands hommes ». Voilà donc Joséphine Baker hissée au rang de « Grand Homme de la nation » : elle est, certes, une figure encore très populaire, à la fois pour le rôle qu’elle a joué dans la diffusion de la musique de jazz en France dans les années 1930 et pour sa participation aux combats menés tant en France qu’aux Etats-Unis contre le racisme, et elle a été décorée de la légion d’honneur, de la Croix de guerre, et de la médaille de la résistance, pour des actes de résistance pendant la seconde guerre mondiale. Mais va-t-elle laisser une œuvre pouvant marquer l’Histoire ? Ce sera la sixième femme sur la liste des panthéonistes. Dans les premières années, les révolutionnaires avaient fait entrer au « Temple de la Patrie» de grands penseurs comme  Voltaire et Jean-Jacques Rousseau ; puis Napoléon, sous l’Empire, y nomma beaucoup de militaires ; ensuite, il y eut des scientifiques et des hommes politiques, et, sous la Ve république, des résistants, avec notamment Jean Moulin promu par le général de Gaulle.  François  Mitterrand y célébra, avec René Cassin, la défense des droits de l’homme, et avec Jean Monnet la construction de l’ Europe. Quant à François Hollande, il  y a fait entrer quatre grands résistants, dont Geneviève de Gaulle-Anthonioz : dans le discours qu’il prononça à cette occasion, il présenta ces figures comme des symboles qui illustrent parfaitement la devise de notre république.

Se pose donc la question de savoir ce que l’on entend par « Grand  homme ».

La notion de «  grand homme » a évolué à travers le temps, et les règles de panthéonisation ont changé au gré des soubresauts de l’histoire. Cette question divise beaucoup les historiens. Un grand homme laisse une trace dans l’histoire : Alexandre  le Grand, par exemple, a été un grand homme non pas en raison de ses conquêtes qui ont été extraordinaires, mais parce qu’il a contribué de manière déterminante à la propagation de la culture hellénique, ce qui eut sur le cours de l’histoire de l’antiquité une influence profonde : ce ne fut pas le cas d’Attila, un grand conquérant, lui aussi, mais certainement pas un « grand homme ». De même le Pape Grégoire : il a été le rédacteur de la règle bénédictine et on lui attribue la paternité du chant grégorien, le chant liturgique ordinaire de l’église catholique : un grand  homme, donc, lui aussi. On entend, habituellement, par « grand homme » des êtres qui ont fait que le cours de l’histoire ne sera plus jamais le même, des êtres qui ont marqué leur temps.

Mais qu’entend-on par «  grand homme » aujourd’hui ? Roger Paul Droit, dans un article dans un numéro du quotidien des Echos de Mai 2015, nous dit : « Les grands hommes tels que les concevaient les Lumières ont disparu. A la place de ces accoucheurs de siècles nous rencontrons, aujourd’hui, des existences réelles, des destins valeureux… Nous restent des étincelles d’humanité scintillant dans le maelstrom de la destruction ». Aussi, dans le rapport qu’il fit en 2018, à la demande de la ministre de la culture, un homme d’expérience comme Philippe Belaval a-t-il vivement reproché à l’action publique de s’être mal adaptée à l’évolution de la société, une société en mutation, et il s’est indigné, écrivant : «  Il n’y a pas au Panthéon d’artistes à l’exception de l’insignifiant Vien honoré par Napoléon, pas d’architecte, à part  Soufflot lui-même (l’architecte qui a construit Sainte Geneviève), pas de compositeur de musique, pas d’ingénieur ni d’entrepreneur économique, des domaines dans lesquels pourtant s’est illustrée l’excellence française ». Il dit : « Dans le contexte de délitement du pacte républicain, ce monument doit faire en sorte que la République ne perde aucun de ses enfants : il faut leur expliquer que les difficultés qu’ils rencontrent ne doivent pas les jeter dans le désespoir et le désarroi ». Les figures qui sont honorées au Panthéon sont des exemples. Il faut donc, dit-il dans son rapport, « faire mieux comprendre et davantage partager les valeurs de la république dans une société menacée par le délitement » et, pour cela, le Panthéon a un rôle clé à jouer. Il faut faire en sorte « qu’il soit davantage visité, mieux connu et compris afin que de plus en plus nombreux soient celles et ceux qui s’approprient les valeurs de la république, des valeurs incarnées par les grandes figures qui y sont honorées ». Cet ancien président du Centre des Monuments nationaux  veut donc faire du Panthéon un instrument de diffusion des valeurs de la république.

Mais le  rôle du Panthéon se limite- t- il à diffuser les valeurs de la république ?

On lit sur le site de l’IRCOM (Institut Albert le Grand) que « la grandeur d’un homme peut se décliner de façons très variées, et désigne un degré d’accomplissement, de rayonnement, de compétence selon une mesure inhabituelle ». On se souvient que le philosophe Friedrich Hegel, dont les écrits appartiennent à l’idéalisme allemand, a expliqué que « l’œuvre d’un grand homme exerce sur les hommes, et en eux, un pouvoir auquel ils ne peuvent pas résister ». Il nous dit « qu’ils sont animés par une passion, c’est-à-dire que, passionnément, ils poursuivent leur but et lui consacrent tout leur caractère, leur génie, leur tempérament. Ce qui est, en soi et pour soi, nécessaire se manifeste ici sous la forme de la passion ». Il faut donc ne pas faire du Panthéon seulement l’instrument d’apprentissage des valeurs de la République,  comme c’est par trop la tendance aujourd’hui, tendance illustrée précisément pas cette entrée inattendue de Joséphine Baker dans ce temple laïc national, mais bien, plutôt, comme c’était sa vocation initiale, le monument qui montre aux jeunes générations ce qu’ont été les combats et les accomplissements de nos grands hommes, et ce dans les domaines les plus variés, ceci afin que les jeunes générations y trouvent une aspiration vers des destins qui soient de grands destins, des vies menées avec passion et tendues constamment dans l’accomplissement d’une œuvre utile à la nation. Alors, devront figurer dans la liste de ces héros nationaux des noms comme ceux du capitaine Sainte-Claire Deville et du lieutenant-colonel Deport, les inventeurs du fameux canon de 75 qui joua un rôle déterminant dans les combats de la première guerre mondiale, une guerre remportée, finalement, par l’armée française, ou encore celui de ce grand industriel que fut Eugene Schneider, personnage qui, à la demande du Président Thiers, après notre défaite de 1870, réussit à doter rapidement la France d’un complexe industriel puissant et techniquement très pointu, au Creusot, capable de rivaliser avec Krupp, un outil industriel d’excellence qui produisit les aciers avec lesquels furent fabriqués, précisément, tous ces canons de 75 qui furent si utiles pour gagner la guerre. Et l’on y rajouterait des industriels comme Louis Renault, malgré le sort qu’on lui réserva à la Libération du pays, en 1945. De telles figures ont marqué incontestablement notre histoire. Dans cette optique, on pourrait glorifier, de la même manière, des figures comme celle de Marcel Dassault ou de Jean-Luc Lagardère. Des œuvres comme celles de Louis Renault, d’André Citroën ou de Marcel Dassault ont fortement contribué à rehausser le prestige de la France et elles ont fourni à la collectivité des éléments de progrès et de richesse.

Puisse donc le Panthéon jouer, dorénavant, pleinement son rôle en cessant d’omettre l’œuvre de scientifiques remarquables comme Blaise Pascal et Louis Pasteur, d’inventeurs comme Denis Papin, Philippe Lebon, Nicolas Appert, Nicolas Niepce, etc… et d’ entrepreneurs audacieux  comme le furent en leur temps Louis Renault, André Citroën, ou, plus récemment, Marcel Dassault. Et l’on pourrait citer bien d’autres noms encore, comme celui par exemple de Roland Moreno, l’inventeur génial de la carte à puce en 1974, qui a été un des pionniers de l’économie numérique. L’inscription qui figure au fronton du Panthéon « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante » s’applique parfaitement à eux, tout autant qu’a cette personnalité issue du monde du spectacle, qui est louée aujourd’hui et qui entre au Panthéon. Ce sont bien de « grands hommes », c’est-à-dire des personnes qui ont marqué leur temps et dont l’action a eu un caractère bénéfique pour notre pays. Chacun, dans son domaine, a fait avec passion de « grandes choses ».

Toutes ces personnes ont été tendues, pendant toute leur existence, dans un effort soutenu pour accomplir avec passion une œuvre, et elles ont abouti à des résultats concrets utiles à la collectivité nationale. Ce sont donc des sources d’inspiration précieuses, et leur exemple est un appel au dépassement pour les jeunes générations. Cette proposition n’est pas en opposition, évidemment, avec le souci de promouvoir les valeurs morales de notre république : elle a pour objet de redonner sa pleine signification à la noble mission dévolue par les républicains de 1789 à  ce glorieux monument qu’est le Panthéon.  

Claude Sicard, économiste, consultant international