Ce que raconte l’acte inter-religieux de l’hommage au Président Chirac

Richard Amalvy décrypte l’acte inter-religieux qui a lancé l’hommage populaire à Jacques Chirac sous le péristyle des Invalides, et raccroche ce temps de prières étonnant à l’ultime message chiraquien.

Dimanche après-midi, l’hommage public à Jacques Chirac aux Invalides, a démarré par un acte inter-religieux réunissant un évêque catholique, le recteur de la grande mosquée de Paris, un grand rabbin, un pasteur protestant et un moine bouddhiste. L’espace entre la cathédrale Saint-Louis et la cour d’honneur, où était posé le cercueil, est devenu, durant un instant, le théâtre d’un geste dont la portée est grande dans la France d’aujourd’hui.

Qu’est donc venu faire cet acte inter-religieux au début de l’hommage populaire alors que deux messes catholiques, l’une privée, l’autre solennelle, ont été programmées pour la journée d’obsèques ? 

Comme en communication tout est signe, on comprend que ce moment initial a été écrit pour raconter une histoire.

Nous avons assisté à une scène qui correspond beaucoup plus aux canons de la compassion religieuse dans le contexte du melting-pot anglo-saxon, qu’au cadre républicain français qui prône la neutralité de l’État face aux religions, et souvent, leur effacement de l’espace public.

Catholique à la foi confirmée, Chirac n’était pas un cul-béni. Tenté par le bouddhisme dans sa jeunesse, il a mené une longue conversation avec le rabbin Korsia durant son hiver. Cet acte inter-religieux, mêlant une expression juive, chrétienne, musulmane et bouddhiste, a reflété le dialogue que le président Chirac a lui-même entretenu, de manière souvent discrète mais ouverte, avec les religions et les spiritualités, et en parallèle, avec les cultures qu’elles engendrent ou dont elles procèdent.

Ce geste est à rapprocher des messages contenus dans sa dernière intervention télévisée, en tant que chef de l’État, le 11 mars 2007, durant laquelle il insistait, notamment, sur les enjeux liés à la diversité actuelle du peuple français : « Le vrai combat de la France, le beau combat de la France, c’est celui de l’unité, c’est celui de la cohésion. Oui, nos valeurs ont un sens ! Oui, la France est riche de sa diversité ! Oui, l’honneur de la politique, c’est d’agir d’abord pour l’égalité des chances ! ». Il prévenait aussi le risque d’affrontement civilisationnel au niveau international : « face au risque d’un choc des civilisations, face à la montée des extrémismes notamment religieux, la France doit défendre la tolérance, le dialogue et le respect entre les hommes et entre les cultures. L’enjeu : c’est la paix, c’est la sécurité du monde ».

L’humanisme chiraquien passant par une forme d’universalisme, l’acte inter-religieux des Invalides a signifié que chaque français, peu importe sa croyance, était le bienvenu sous le péristyle.

Cet universel est passé par les prières successives des dignitaires représentant les dénominations religieuses et spirituelles majeures, non seulement dans la France d’aujourd’hui mais également dans sa zone d’influence culturelle et diplomatique.

Certains ont peut-être grogné, avant de chercher ou de refuser à comprendre ce qu’il était en train de se passer, soit au nom d’une laïcité étriquée, soit au nom d’un christianisme confit dans son conservatisme.

Alors qu’il lançait l’Observatoire de la Laïcité en 2007, Jacques Chirac affirmait : « Ce qui est en jeu à travers le débat sur la laïcité, c’est notre capacité à concilier l’unité nationale et la neutralité de la République avec la reconnaissance de la diversité ». 

Il y a une audace, dans ce geste précédent les obsèques d’un ancien président de la République française : la France contemporaine a besoin de moments comme celui-ci pour témoigner qu’à l’instar des responsables religieux réunis devant le cercueil de Jacques Chirac, il est possible de mettre en dialogue les Français de toutes origines, et la France avec le reste du monde.

La signification de cet acte inter-religieux n’est peut-être pas tout à fait passé à la télévision, notamment par le manque d’un décryptage immédiat. Mais il semble conforme à l’ultime message chiraquien.

 

Richard Amalvy
Consultant international en Affaires publiques, Stratégie et Communication